Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : SIDA, L'ÉPIDÉMIE N'EST PAS FINIE

Le Sida et l'Afrique subsaharienne

· Inprecor n° 410, février 1997 · p. 12 · 1 104 mots

Femmes

DOSSIER L'ÉPIDÉMIE FINIE

SIDA

AUTONOMIE DES FEMMES ET CULTURE

La mise à la disposition de produits actifs contre le VIH par application vaginale ne libérerait certes pas la femme comme par miracle. Dans certaines cultures, la relation sexuelle est liée chez la femme à sa dignité de procréatrice et pour ces femmes, le produit anti-VIH idéal devrait laisser les spermatozoïdes intacts. A quoi le médecin répond : mais attention ! vraiment intacts, pas légèrement amochés par le produit anti-viral. Il ne s'agit pas d'engendrer des enfants anormaux sous prétexte de tuer le Sida. Et le biologiste rétorque que cette prouesse là, il n'est pas prêt à pouvoir l'offrir.

Par contre, dès le début de l'épidémie de Sida, on a montré que des spermicides (substance introduite dans le vagin, agit comme un contraceptif local en détruisant les spermatozoïdes, NDLR), tels le chlorure de benzalkonium et le nonoxylol 9, tuent le VIH, dans un tube à essai. Puis, l'on a réussi à protéger la chatte contre une infection intravaginale par le Sida félin, en lui administrant au préalable du nonoxylol 9 dans le

Pour s'assurer d'un effet chez la femme. il fallait choisir des groupes à relations fréquentes, sans usage de préservatif. Les prostituées kenyanes ont fait l'affaire ... avec des résultats inquiétants : le nonoxylol 9 provoquait chez elles des ulcérations de la muqueuses vaginales et risquait donc d'ouvrir la porte au virus. Pourtant, malgré cet inconvénient majeur, le taux de séroconversion VIH n'était pas significativement supérieur chez les traitées que chez celles ayant le placebo.

Mais pourquoi donc les femmes américaines, qui utilisaient auparavant ce spermicide, ne se plaignaient-elles pas des mêmes lésions ? Parce que l'expérience a été réalisée au Kenya, avec des éponges contenant 1 000 mg de nonoxylol 9, soit 5 à 10 fois la dose présente dans les spermicides commerciaux ! Il fallait éplucher l'article minutieusement pour découvrir que l'on avait exposé les prostituées de Nairobi à ces doses inhabituelles. L'OMS aurait du s'en rendre compte. Se basant sur cette expérience fâcheuse, elle s'est employée, jusqu'il y a peu, à mettre en garde contre les espoirs dans les produits vaginaux, et l'article néfas-

Le Sida et l'Afrique

subsaharienne

Par Lise Thiry *

te laisse encore des traces dans beaucoup d'esprit. Une expérience au Cameroun avec du nonoxylol 9 à 250 mg a montré une diminution des risques pour les prostituées de ce pays. Toutefois, il est vrai que la marge entre l'action antivirale des spermicides et leur action irritante pour le vagin n'est pas assez confortable et qu'il faut trouver mieux. Dans un article de Transcriptase (juin 1996, n°46), Laurent Bélec estime que le nonoxylol 9 pourrait être utilisé de façon efficace, chez les femmes ayant au plus un rapport sexuel par jour, avec des ovules ne contenant pas plus de 250 mg du produit. C'est déjà cela ! (A vrai dire je ne sais comment on est arrivé à cette estimation). L'article donne aussi les caractéristiques des différents anti-VIH proposés par les laboratoires. Des bicyclames, récemment décrits par l'excellente équipe de la KUL, présentent une marge beaucoup plus importante entre la dose toxique et celle qui empêche le virus de se multiplier. La production à large échelle comporterait un coût élevé. Pourquoi donc les meilleurs traitements sont-ils les plus chers ? Quel sort s'acharne sur les pauvres ?

L'OMS s'agite maintenant vivement pour promouvoir les recherches dans ce domaine. Il me semble qu'elle met la barre bien haut pour estimer acceptable l'administration de produits anti-VIH vaginaux. Certes, les exigences concernant la faible toxicité sont fondées, de même que l'importance d'une stabilité du produit dans les conditions climatiques tropicales. Mais pourquoi requérir d'emblée que le produit ait une durée d'action prolongée, et puisse être appliqué « bien avant le rapport sexuel afin de ne pas altérer la spontanéité relationnelle ». Et le préservatif, on le met des heures avant l'érection ? Et les recommandations de poursuivre : « le microbicide vaginal devra être respectueux du désir de procréation de la femme ». Ce serait mieux. Mais pourquoi demander au produit vaginal ce que l'on ne peut demander au préservatif : être un filtre sélectif qui laisserait passer les gros spermatozoïdes et retiendrait les petits virus ? Cette espèce de visée à la perfection donne une impression de malaise. Dans le monde, une femme s'infecte toutes les 25 secondes, malgré toutes les chansons séductrices sur les délices du préservatif. Faut-il que nous garantissions un anti-VIH vaginal qui assure zéro infection dans le monde avant de pouvoir démarrer une campagne complémentaire à celles qui concernent la protection mécanique ou la fidélité ? LA RÉSISTANCE GÉNÉTIQUE AU SIDA, PLUS RARE EN AFRIQUE NOIRE ? On s'en doutait depuis longtemps ... mais la chose est si grave qu'on hésitait à le clamer : certains veinards courent risque sur risque sans se contaminer ! On sait que les prostituées de Nairobi payent un très lourd tribut au Sida, leurs clients n'employant pas le préservatif. Mais celles qui ont réussi à pratiquer leur métier pendant quelques années sans se contaminer semblent immunisées. Peut-être ont-elles réussi à se vacciner à basbruit ? Si, chez ces prostituées résistantes, on prélève des lymphocytes, on a beau les inoculer de VIH au laboratoire, ils restent indifférents, et refusent de répliquer le virus. On décrit ensuite d'autres exemples d'« exposés négatifs », par exemple chez des homo sexuels qui mènent une vie à haut risque Chose curieuse, cette résistance s'exerce seulement à l'égard de souches de VIH récemment cultivées au laboratoires — et non contre les vieilles souches entretenues au laboratoires depuis les découvertes de Montagnier et Gallo. Ceci semble indiquer que la résistance a été acquise par contact « vaccinant » avec ce que les virologues appellent depuis Pasteur, et de façon si judicieuse ici « des virus de rue ». Mais des résultats récents suggèrent une autre hypothèse.

On venait de décrire. à la surface des lymphocytes, un élément dont on ne savait trop à quoi il servait. C'était la molécule CCR-5 (il faut bien l'appeler par son nom, elle entrera peut-être dans le langage courant). Or chez certains des sujets « exposésnon infectés » dont nous venons de parler, cette molécule CCR-5 est tronquée, donc inactivée. Et l'on découvre que le CCR-5 normal accroche le VIH et lui permet d'entrer dans le lymphocyte. Si le CCR-5 est amoché, le VIH ne le reconnaît plus comme porte d'entrée, et passe sa route : les individus chanceux, ceux qui sont nés avec un gène muté, qui fabrique du muté, qui fabrique du CCR-5 tronqué, sont résistants à l'infection.

* Virologue à 'Université Libre de Bruxelles, membre du Mouvement Gauches-Unies

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