Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER : SIDA, L'ÉPIDÉMIE N'EST PAS FINIE

Trithérapie et profit aux Etats-Unis

· Inprecor n° 410, février 1997 · p. 13-14 · 2 412 mots

Femmes

Tout n'est pas si simple. Notamment, avant de laisser batifoler librement les porteurs de CCR-5 tronqués, il faut savoir s'ils sont résistants à toutes les souches de VIH qui circulent. Comme souvent, une fois la première liesse passée, il va s'avérer qu'il faut nuancer tout cela. Aujourd'hui, on note déjà que seuls les homozygotes, ceux qui ont reçu deux copies de gènes tronqués (l'un de la mère, l'autre du père) ont des lymphocytes totalement résistants. Les hétérozygotes, qui possèdent une forme normale du gène et l'autre anormale, sont partiellement résistants. Ils représenteraient chez les Européens 1 % de la population. Par contre, on n'a pas encore découvert de gènes tronqués chez des échantillons de populations africaines — ce qui expliquerait pourquoi le virus circule plus facilement dans ces populations ... auxquelles il manquerait la chance d'avoir un gène normal.

Question : mais à quoi donc servait le gène du CCR-5, avant l'épidémie du Sida ? Aujourd'hui, il nous est utile, mais auparavant ? représente-t-il un gène de résistance à d'autres fléaux anciens, qui nous a sélectionnés ? Un fléau que l'Afrique n'aurait pas eu la chance de rencontrer ! Deuxième question : les personnes qui possèdent un gène tronqué sont-elles totalement bien portantes ? Leurs lymphocytes ne témoignentils pas d'une déficience, dans certaines circonstances de la vie ? Devons-nous les envier inconditionnellement? LE ROLE DE LA PAUVRETÉ DANS LA TRANSMISSION DU VIH DE LA MERE A L'ENFANT.

Si la femme est déjà porteuse du VIH quand elle aborde une grossesse, le cours de son infection n'en sera pas modifié. Du moins si le régime alimentaire est correct. Dans une enquête au Kenya, 17 % des femmes enceintes présentaient une déficience sévère en vitamine A, et chez elles, le taux de transmission du virus à l'enfant était de 32 %, alors qu'il descendait à 7 % chez les femmes dont la concentration sanguine en vitamine A était normale. Ce dernier chiffre très bas est intéressant, car il montre que la contagiosité élevée du VIH en Afrique n'est pas liée à de vagues pratiques primitives, mais aux privations liées à la pauvreté. A Houston, pour des femmes de toutes les classes confondues, la transmission de la mère à l'enfant survient dans 13 % des cas.

La déficience en Vitamine A a aussi des retombées sur les risques de contamination par le lait maternel. Chez les Kenyanes en déficience, le VIH est retrouvé dans le lait dans 100 % des cas. et seulement dans 38 % si le taux sanguin de vitamine A est normal. Lorsque le bébé tête du lait contaminé, il avale par jour 10 000 à 100 000 cellules infectées. Ainsi, la multiplication du VIH représente l'un des révélateurs de l'état de nutrition, et l'observation incite à surveiller le régime des femmes de nos classes pauvres ainsi que des candidates réfugiées politiques, porteuses ou non de VIH. Pensons à la tuberculose, si dépendante elle aussi du régime alimentaire *

Selon la presse américaine, 1996 est P'année où le SIDA est devenu une maladie chronique gérable. « La fin du SIDA ? » titrait suggestivement la « une » de Newsweek du mois de décembre. Le chercheur sur le SIDA David Ho, complètement revenu de sa disgrâce récente (ses crédits de recherche avaient été menacés l'année précédente par des concurrents plus proches des centres de pouvoir de la recherche anti-SIDA, soit disant parce qu'il avait réclamé une réforme du Bureau de recherche sur le SIDA (OAR) de l'Institut national de santé (NIH)), s'est retrouvé sur la couverture de Time Magazine comme «L'Homme de L'année ».

Par Tavis Barr

Membre de l'organisation socialiste Solidarity aux Etats-Unis et de Act Up-New York. LA CAUSE DE TOUT CE tapage est une nouvelle espèce de médicaments, les « inhibiteurs de protéase », qui, pris en association avec une autre espèce de médicaments antérieurement disponibles, les « inhibiteurs de reverse transcriptase», réduisent la présence du VIH jusqu'à des niveaux souvent non détectables pendant parfois plusieurs années. Ces thérapies combinées se composent parfois de 20 comprimés par jour, et sont euphémiquement appelés des « cocktails ». Pour ceux qui sont malades, de tels cocktails pourraient augmenter l'espérance de vie de plusieurs années. L'accession de Ho au rang de couverture de magazine est moins due à son rôle éminent dans le développement de ces médicaments (l'idée d'utiliser les inhibiteurs de protéase contre le VIH existe depuis au moins une décennie et ceux actuellement disponibles ont été développés par plusieurs firmes différentes), qu'à son plaidover en faveur stratégie du type « frapper fort, frapper tôt ». Son idée directrice est que plus tôt on s'attaque à une infection par le VIH, mieux on parvient à contenir le virus à l'intérieur des cellules sanguines ; ainsi au bout d'environ deux ans, ces cellules mourront et l'infection peut disparaître complètement. En pratique « frapper fort, frapper tôt » est un concept qui ne repose sur aucune preuve formelle. Certains chercheurs disaient la même chose à propos de l'AZT (le premier inhibiteur de reverse transcriptase) quand il est apparu. Cependant, les recherches ultérieures ont montré que, bien que l'AZT retarde le déclenchement de la maladie, il est tellement toxique qu'il n'augmente pas l'espérance de vie : ceux qui étaient « frappés fort et tôt » avec l'AZT ont vu d'ailleurs leur espérance

Thritérapie et profit

aux Etats-Unis

de vie diminuer. En ce sens, les cocktails nouveaux sont plus prometteurs: ils paraissent capables, pour certains patients, de faire disparaître le virus pendant un temps non négligeable. Mais, comme ces cocktails sont beaucoup plus forts que l'AZT, leurs risques sont terriblement plus grands. Déjà plus de dix pour cent des nouvelles infections de VIH aux Etats-Unis sont résistantes à l'AZT, et ces souches de VIH sont plus actives et plus mortelles que celles qui ne sont pas résistantes. Les souches résistantes à l'AZT sont aussi plus résistantes aux autres inhibiteurs de reverse transcriptase, et même dans une certaine mesure aux inhibiteurs de protéase — c'est ce qu'on appelle la « résistance croisée ». La résistance et la résistance croisée créées par les cocktails de médicaments sont beaucoup plus fortes que la résistance créée par l'AZT. Désormais les personnes pour qui le traitement « frapper fort, frapper tôt » échoue sont atteintes au bout de quelques années par une infection plus virulente, résistante aux autres médicaments disponibles et probablement résistant en plus à beaucoup de médicaments futurs. Les spécialistes du SIDA estiment probable l'irruption de VIH résistant, car les hommes qui prennent des cocktails avec lesquels le virus devient indétectable, croient ne plus être contagieux et commencent à cesser de protéger leurs partenaires.

Ce que la stratégie de « frapper fort, frapper tôt » stimule sans aucun doute, ce sont les profits des compagnies pharmaceutiques, car elle prescrit des médicaments très chers à des personnes qui peut-être n'en ont pas besoin. Et ces profits ont été énormes : le premier inhibiteur de protease qui a été introduit, l'Invirase (saquinavir) de Hoffmann-

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LaRoche, a été tarifé à $7 000 par an. Puis, Abbott a relevé le défi en offrant le Norvir (ritonavir) pour $8 200 par an. Enfin, Merck a choisi de faire distribuer son inhibiteur de protease, le Crixivan (indinavir) par une seule chaîne de pharmacies, Statlander's, qui a prélevé une marge de 38 %, parvenant à $6 000 l'an. Une campagne de fax, de réunions et de lettres, coordonnée par plusieurs organisations, a amené Statlander's à des négociations sur le prix. Après l'arrestation de quatre membres d'Act Up/New York qui avaient collé des affiches sur un magasin de Statlander's dans un quartier à forte concentration gay de Greenwich Village à New York, la firme a accepté en 24 heures de baisser son prix jusqu'au montant encore ridiculement élevé de $5 000 l'an. Néanmoins, les prix de Invirase et Norvir n'ont pas encore bougé, donc quelqu'un qui prend plusieurs médicaments peut payer jusqu'à $30 000 l'an. Désormais en 1995, Merck a obtenu un taux de profit après impôts de 22 %, Abbott de 16 %, et Hoffmann La Roche de 22 %, même après amortissement des frais de recherche. Entre temps, ces compagnies pharmaceutiques de pointe pratiquent des stratégies marketing sophistiquées, retardant la mise sur le marché de médicaments nouveaux pour laisser le temps aux anciens de s'amortir (comme pour les microprocesseurs d'une nouvelle génération). Par exemple, Glaxo-Wellcome, le fabricant de l'AZT, a inventé un nouvel inhibiteur de reverse transcriptase, appelle « 1592 » qui devrait être dix fois plus puissant que l'AZT et considérablement moins toxique. Mais Glaxo semble ne pas vouloir commencer des tests cliniques (« Phase II ») pour le 1592 tant que la demande pour 'AZT n'est pas résorbée. Avec de tels prix les firmes pharmaceutiques ont exclu des soins la plupart des patients sauf les plus riches et ceux qui ont la chance d'avoir une bonne assurance. Il y a un programme conjoint du gouvernement fédéral et des Etats, qui s'appelle le Programme d'assistance pour les médicaments SIDA (ADAP) et qui fournit les médicaments pour les personnes à revenus moyens. Cependant, l'ADAP ne finance pas les inhibiteurs de protéases dans 35 des 50 États (la couverture a été sauvée à New York seulement par les interventions spectaculaires et persistantes des activistes) et est en train de faire faillite dans plusieurs Etats qui les financent. Le gouvernement fédéral a été forcé d'injecter $167 millions de plus dans l'ADAP au milieu de l'année seulement pour pouvoir payer sa part de frais des inhibiteurs de protéase, cependant |'« ADAP Working Group » (un groupe basé à Washington qui fait du lobbying pour l'industrie et la communauté) estime qu'il manquera encore $270 millions. Sans l'aide de ADAP, les Américains touchés par le SIDA sont forcés de se ruiner, pour avoir droit au programme d'aide médicale, Medicaid. Pendant ce temps, le SIDA continue à toucher de façon privilégiée les pauvres et les gens de couleur. De nouvelles estimations des Centres pour le contrôle des maladies (CDC) suggèrent que sept sur dix des gays nouvellement infectés sont noirs ou latinos, et ces chiffres sont même plus élevés pour les utilisateurs de drogues POUR PROTESTER CONTRE CES PRIX, Act Up a fait une manifestation en octobre 1996 à Washington. Au cours de funérailles politiques profondément émouvantes, des manifestants ont jeté les cendres de 25 personnes sur l'herbe de la Maison Blanche pour protester contre le manque d'action du gouvernent fédéral. En réponse l'ex-Coordinatrice nationale des Politiques SIDA, Patricia Flemming, a promis, « Je serais contente de les rencontrer (les compagnies pharmaceutiques) pour discuter d'une baisse des prix. » Mais elle n'a pas indiqué si le Vice-président Al Gore a évoqué la question des prix lors des deux rencontres de l'année dernière avec les fabricants pharmaceutiques et elle n'a pas non plus annoncé une seule action sur la question depuis cette

Moins remarqué mais aussi important est le coup idéologique que ces nouveaux médicaments ont porté aux programmes de recherche des firmes. Il y a deux ans, il était largement admis que le gouvernement recherchait des médicaments high-tech au lieu d'un programme de recherche de base et que des traitements prometteurs mais non-profitables étaient en grande partie ignorés. Même des études sur les effets de vitamines et aliments divers n'ont pas été largement menées jusqu'en 1994 ; des tests cliniques peu onéreux, pour des traitements que beaucoup de personnes contaminées utilisaient, mais qui n'avaient pas été examinés cliniquement (par exemple, le curcumin, un extrait de la turmerique devant stimuler les niveaux de CD4 ; ou certains anti-depresseurs qui semblaient retarder la progression de la maladie, n'ont pas été soutenus par le gouvernement fédéral. Il y a eu un effort en 1995 pour restructurer complètement l'OAR (Bureau pour la recherche sur le Sida), effort qui est devenu beaucoup plus difficile quand le sénateur d'extrême-droite Jesse Helms l'a utilisé comme un prétexte pour essayer de supprimer le bureau). L'idée était de diriger davantage les fonds vers la recherche de base (la façon dont le VIH provoque le SIDA n'est pas encore complètement comprise) et les études plus générales sur le traitement. LES ACTIVISTES ONT PU saisir l'échec du gouvernement comme l'occasion de rendre publics quelques points qu'ils n'avaient cessé d'avancer : comment le programme de recherche est gouverné par les intérêts des firmes, comment ces décisions sont fondées sur le profit escompté et non sur les besoins des personnes atteintes du SIDA et comment un programme plus participatif, dirigé par un collège plus large de médecins, d'épidemiologistes et de malades — et représentants des firmes — pouvait résoudre plusieurs de ces problèmes. Deux ans plus tard, comme les fabricants des cocktails promettent des miracles, l'activisme s'est largement réduit aux revendications sur les prix et l'accès au traitement. Pendant que les questions plus générales du programme de recherche seront ignorées tant que durera la mode actuelle des médicaments high-tech.

L'ambition de ce programme de recherche est évidente depuis longtemps. Pour citer Rich Rochon, le membre d'Act UP/Boston qui a ouvert la VIllème Conférence internationale sur le SIDA à Amsterdam en 1992 : « On me demande souvent si je crois que nous parviendrons à la guérison et je dis fortement que NON. Je crois même que nous et j'espère que ce sera "nous" (cela n'a pas été le cas : Rich est mort un an plus tard —), verrons que le SIDA deviendra une maladie chronique et gérable. Le fait que je crois cela ne veut pas dire que je ne lutte pas pour la guérison. Selon ma théorie, imaginez combien d'argent un seul fabricant de médicaments pourrait gagner s'il trouvait la guérison. Imaginez les profits. Imaginez ensuite combien plusieurs compagnies pourraient gagner en trouvant des traitements qui garderaient en vie les malades du SIDA, en nous permettant de continuer à être malades et à recevoir les traitements courants. Imaginez leurs profits. » Tant que les prix des médicaments et l'accès au traitement sont des questions immédiates et d'urgence, les activistes vont lutter avec acharnement. Le prochain mois de mars sera le dixième anniversaire de la fondation d'Act Up. Les activistes projettent une conférence commémorative, avec une action visant Wall Street, exactement dix ans après la toute première action d'Act Up dans le même lieu. Mais les temps changeront, que nous le voulions ou non. Malheureusement, quand l'heure de gloire des assortiments actuels de médicaments high-tech commencera à passer, les activistes auront probablement une nouvelle occasion de poser les questions fondamentales : quels sont les gens qui contrôlent la recherche sur le SIDA et où la mènent-ils ?

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