Il est clair, aux yeux même d'un observateur superficiel, que la politique gouvernementale de la Russie actuelle est fondamentalement pro-capitaliste et anti-ouvrière. La plus grande partie de l'économie a été déjà privatisée : notamment le secteur financier. Les ressources énergétiques et les médias sont de plus en plus concentrés entre les mains d'un petit nombre de groupes ou « clans ». Mais cela ne signifie pas nécessairement que la bourgeoisie russe naissante ou que certains de ses secteurs puissent imposer à l'Etat leurs intérêts sur une base économique, politique ou idéologique autonome.
Par David Mandel
Décembre 1996 LA NOUVELLE CLASSE DE PROPRIÉTAIRES dépend très largement de l'Etat (qui à son tour s'appuie sur le G7 et sur les institutions financières internationales) en raison de sa capacité d'accumuler. Le rapport entre l'État et cette bourgeoisie est très étroit : on peut presque parler d'une fusion. I s'agit du régime le plus corrompu de l'histoire moderne. Les clans du business sont non seulement liés au gouvernement, mais souvent certains de leurs membres importants lui appartiennent à différents échelons. Par exemple Vladimir Potanin, premier vice-premier ministre est directeur de la Oneksimbank, la plus grande banque privée de Russie Les plus gros holdings de ce groupe sont : le Noril'sk Nikel, le plus grand producteur mondial de nickel, Sindako, une compagnie de pétrole très importante et des firmes de la métallurgie, du transport, de l'imprimerie, du matériel de construction et des entreprises commerciales. L'autre exemple est Boris Berezovskii, vice-secrétaire du conseil de la sécurité nationale, chef d'une chaîne de vente d'automobiles, également directeur de la banque d'Ob'edinennyi et l'un des propriétaires de Sibneft, une importante compagnie de pétrole. La revue Forbes l'a présenté comme l'homme le plus puissant de Russie et également le principal suspect dans la plus importante enquête d'assassinat du pays. Le chef du groupe financier Alpha (banque, ciment, pétrole, commerce), Petr Aven, a été ministre du commerce extérieur dans le gouvernement Gaidar. Le directeur adjoint du groupe, A. Vid, a été président du Comité exécutif du parti du premier ministre Tchernormyrdine pendant la campagne électorale de décembre 1995. On pourrait continuer... L'Etat a été et demeure le levier et la source principale de
Russie vol et crime l'accumulation privée. Il accomplit ce rôle sous différentes formes, notamment par le biais de la concession de la propriété étatique à des prix symboliques, souvent par des ventes aux enchères manipulées, la concession de licences pour l'exportation des matières premières et des produits semi-finis, les exonérations d'impôt, les crédits, et l'utilisation par l'Etat des banques privées pour garder et distribuer ces fonds. La dette de l'Etat, qui est devenue un moyen important de financement du déficit, a été aussi un mécanisme clé de l'accumulation privée. En 1996, le trésor a payé des taux d'intérêt annuel moyen de 100,3 % alors que l'inflation était de 22 %. Selon un fonctionnaire gouvernemental haut placé, « les compagnies financières bien connues telles que Most-bank, Alpha-bank, LogoVAZ, Imperial et beaucoup d'autres, se sont toutes développées grâce à l'argent de l'État, qui est le plus grand marché ». Si cette ressource n'était plus disponible, toutes ces entreprises feraient faillite. Le Moscow Times a écrit à propos du groupe-Alpha « sa force réside moins dans l'ampleur de ses intérêts que dans ses liens avec le gouvernement ». Toujours est-il que le principal mécanisme d'accumulation a été une activité ouvertement criminelle dont le vol à des entreprises étatiques et privées et à des particuliers. Par exemple, Transis Commodities, une compagnie privée, a réussi à ache ter à bas prix une grande partie de l'industrie russe de l'aluminium, à arracher des profits par le truchement d'usines d'aluminium et à échapper à l'impôt par la manipulation du prix d'importation de la bauxite. Ces pratiques ont bénéficié du soutien du gouvernement lors d'un meeting présidé par O. Soskovets, à l'époque vice-ministre chargé de l'industrie. Avant de devenir vice-premier ministre, Soskovets dirigeait le Comité de la métallurgie russe. L'un des directeur, de Transis,
V. Lishin, est un de ses proches associés. La corruption étatique et le crime à une large échelle dans le secteur privé sont tellement endémiques que la conclusion qui s'impose est qu'il s'agit d'une politique d'État. Dans un entretien le colonel Strelestkii, ancien chef du département du service de sécurité de la présidence pour la lutte contre la corruption a déclaré : « le vol insatiable de la richesse de l'Etat par nos fonctionnaires a créé des trous immenses dans le budget de l'Etat ! C'est le résultat de l'activité des clans dont je suis en train de parler. Il s'agit de gens du même âge, qui à un moment donné ont étudié ensemble et qui par la suite sont devenus banquiers ou ministres. Je suis une personne qui réfléchit sobrement et je me rends compte que nous sommes en train de passer d'un ordre social à un autre ! Mais dans tout État démocratique, si je portais publiquement de telles accusations contre les gens les plus éminents du pays, ces derniers soit démissionneraient, soit porteraient plainte pour calomnies. Pourtant ils n'en font rien. » Dans la nuit du 19 juin 1996, à un point culminant de la campagne présidentielle, des agents du service de sécurité de la présidence ont arrêté deux personnes (l'une était le chef d'une firme de publicité impliqué dans l'assassinat mentionné par Forbes et tous les deux travaillent pour la campagne d'Eltsine). Au moment de leur arrestation ils étaient en train de prélever dans un bureau gouvernemental une caisse avec 500 000 dollars en espèce. Le scandale a été enterré pendant plusieurs mois et le résultat de l'enquête n'a pas encore été rendu public. Mais aussi bien le service de sécurité de la présidence que son département de lutte contre la corruption ont été liquidés presque immédiatement après l'incident de juin. Il est courant que des fonctionnaires soient limogés ou un département tout entier dissous parce qu'ils avaient pris trop au sérieux leurs fonctions de contrôle et d'enquête. Cela s'est passé par exemple dans le cas d'un département chargé de contrôler l'application des conditions et des accords de privatisation. Le président du syndicat de l'entreprise St. Petersbourg Arsenal, qui a mené pendant trois ans une bataille perdue contre la corruption à une large échelle lors de la privatisation de l'entreprise, a synthétisé comme suit son expérience : « J'ai travaillé avec l'administration des affaires intérieures pour mener l'enquête. J'ai ramassé une quantité énorme de matériel qui prouvait une activité criminelle. Mais comment procéder en partant de cela : voilà le point d'interrogation. Notre organisme de supervision suprême, le bureau du procureur général, voulait avancer dans l'enquête mais il ne savait pas quoi faire. » La politique de la nouvelle bourgeoisie reflète sa conscience de sa propre faiblesse et sa dépendance par rapport à l'Etat. Cette classe en formation ne dispose encore ni d'une base economique autonome, ni de confiance en soi-même et de légitimité — la population considère sa richesse dans une large mesure comme illégitime — et par conséquent cette nouvelle classe n'est pas capable de former un personnel politique alternatif ce qui normalement devrait se produire dans une démocratie. Elle a fermement soutenu Eltsine dans tous ses tournants. Elle était derrière le coup d'Etat d'octobre 1993 pour limiter le rôle symbolique du parlement. Deux ans après la victoire des communistes et de leurs alliés aux élections pour la Douma en décembre 1995, elle a pousse des membres bien connus de la nouvelle bourgeoisie à demander l'annulation des élections présidentielles. A. Smolenskii, chef de la nouvelle Scolitchny bank, a déclaré à un journaliste qu'il avait une peur bleue de l'issue des élections. L. Skoptsov, décrit par le Financial Times comme un des plus impor tants investisseurs russes, a attirmé avoir une attitude absolument négative à propos des élections : « si je pense que des élections libres peuvent amener au pouvoir des gens qui détruiront entièrement le pays, qu'est ce que je dois faire ? Que mon pays soit détruit pourvu que la démocratie occidentale s'impose ? Non je dis que la démocratie occidentale : crève. Je préfère mon pays. » Selon lui la Russie ne sera prête pour la démocratie que dans au moins une décennie. En ettet, la campagne du camp d' Eltsine a été caractérisée par une violation massive de la loi électorale. Entre autres selon Streletskii se référant à une enquête officielle, 500 millions de dollars ont disparu dans des poches privées lors de la campagne. Ce soutien inconditionnel et par tous les moyens à Eltsine est d'autant plus révélateur de la faiblesse de la bourgeoisie que l'opposition formée par le PC de Ziouganov ou l'ancien général Lebed ne représente sous aucune forme un courant anticapitaliste. En fin de compte il existe aujourd'hui en Russie une bourgeoisie qui est une classe en formation parasitaire, dépendante, peu sûre d'elle-même Elle rappelle d'une façon frappante la classe capitaliste d'avant la révolution, qui à part un court flirt n'a jamais été intéressée à la démocratie et est restée liée au tsarisme jusqu'à la fin. Au moins dans un futur prévisible cette classe ne créera pas les conditions pour l'émergence d'une société civile viable. LE MOUVEMENT OUVRIER Les syndicats sont de loin l'organisation de masse la plus importante en Russie. Malgré un déclin constant, presque deux tiers de la force de travail salariée demeure organisée dans leurs rangs. Toutefois, cela ne peut pas cacher la faiblesse du mouvement ouvrier, dont la réaction à l'offensive massive contre le niveau de vie et les droits économiques et politiques a été tout à fait insuffisante. Après les élections présidentielles de l'été 1996, le niveau de protestation collective a augmenté considérablement, mais la revendication principale, dirigée surtout contre l'Etat, est demeurée tout à fait modeste : on veut percevoir les salaires arriérés qui remontent parfois même à six mois. Le salaire ouvrier moyen par ailleurs, est tombé de plus de la moitié depuis le lancement de la « thérapie de choc ». Il y a eu cependant une tendance à adopter une tactique plus militante — notamment en ayant recours a la desobéissance civique, à des grèves de la faim et à des suicides de protestation — mais les moyens révèlent un persistant sentiment de faiblesse. Les choses ne se sont pas toujours passées de la même façon. Un activisme ouvrier croissant et la peur gouvernementale de provoquer des mobilisations plus importantes ont joué un rôle significatif à l'époque de Gorbatchev. Cela l'avait empêché d'adopter l'option d'une restauration du capitalisme par la « thérapie de choc » même après sa perte de tout espoir dans la soi disant réforme socialiste du marché. Par ailleurs, la vague de mobilisation ouvrière vers la fin du régime de Gorbatchev n'a jamais esquissé un programme ou une perspective sociale indépendante, sauf très partiellement dans le cas du mouvement pour l'autogestion qui a surgi et a décliné rapidement en 1990-1991. Finalement cette montée du mouvement ouvrier, loin d'embrasser tous les secteurs de la classe, fut exploitée par les forces libérales comme tremplin pour le pouvoir. Rétrospectivement, elle semble avoir marqué la fin d'une époque plutôt que la renaissance d'un mouvement ouvrier. Cette mobilisation s'était produite au moment où les vieilles structures économiques centralisées étaient encore dans une large mesure intactes, bien qu'affaiblies, et où le gouvernement central
›rétendait toujours être responsable des entreprises de 'Etat. Ce fait — de même que la sécurité économique fondamentale dont jouissaient encore les ouvriers soviétiques - a facilité largement l'essor de leur action collective. Certes, ces conditions avaient déjà commencé à s'estomper sous Gorbatchev. Avant la « thérapie de choc » de 1992, il s'agissait encore d'un processus relativement graduel. L'un des buts de la « thérapie de choc » était d'opérer rapidement pour prévenir la résistance des ouvriers à la restauration au fur et à mesure qu'ils en auraient compris les conséquences. RENDRE LES RÉFORMES IRRÉVERSIBLES Dans les cercles officiels russes et internationaux, le souci tout à fait antidémocratiques de « rendre les réformes irréversibles était le point central. » L'idée était d'exploiter le contexte créé par l'apparition d'Eltsine comme « l'assassin démocratique » du dragon bureaucratique pour détruire à la vitesse de la lumière les conditions même qui avaient facilité la résistance ouvrière. Le résultat fut atteint : malgré la détérioration dramatique de la situation économique des ouvriers, l'argent perdu pour jours de grèves a baissé de 2,3 millions de dollars en 1991 à 1,9 en 1992 (la première année de l'économie de choc) et à seulement 0,4 en 1993. Mais le régime d'Eltsine n'estimait pas que « la thérapie de choc » aurait suffi par elle-même à prevenir une résistance à sa politique. Tout au ong de 1992 et pendant les premiers 9 mois de 1993, le gouvernement et la presse ont évoqué constamment la menace d'une « explosion » sociale. L'obstacle le plus immédiat a été l'opposition croissante du Soviet suprême qui avait le pouvoir constitutionnel et de plus en plus la volonté de bloquer la « thérapie de choc », tout en acceptant le principe de la transition à une économie de marché. Même si existait, effectivement, la possibilité d'un lien direct entre majorité parlementaire et mécontentement social croissant, dans le conflit entre Eltsine et le pouvoir législatif, les travailleurs sont restés, dans une large mesure, à la marge, (les données sur les grèves ont commencé de nouveau à monter depuis le point le plus bas atteint en 1993). Dans l'affrontement entre Eltsine et le Soviet suprême, la direction de la fédération syndicale avait pris position en faveur du parlement et de la constitution. La violence déclenchée par Eltsine, tout à fait superflue du point de vue militaire, avait eu comme but d'intimider l'ensemble de la population et de décourager de futures protestations. Au moment où il écrasait le parlement, Eltsine menaçait de dissoudre la principale fédération syndicale. Quelques semaines plus tard un congrès spécial du syndicat remplaçait le président de la fédération. Le nouveau dirigeant expliquait publiquement qu'un affrontement ouvert avec le gouvernement aurait condamné la fédération à la marginaisation politique. A l'occasion de deux élections au parle ment mutilé (décembre 1993 et décembre 1995) le vote a été dans une très large mesure contre la « thérapie de choc » mais sans effets réels sur l'orientation économique. Cette « thérapie » appliquée impitoyablement, avec le soutien des médias contrôlés par le gouvernement, a continué à aggraver les conditions socio-économiques des travailleurs et par conséquent à affaiblir leur capacité de résistance. En l'espace de deux ans, la peur du chômage, inconnue en Russie pendant un demi-siècle, se généralisait. Le sentiment croissant d'insécurité économique renforçait considérablement le pouvoir des managers - qui avait atteint son plus bas niveau à la fin de la Perestroïka. D'autres facteurs s y ajoutent. Le premier est l'érosion rapide du « salaire social » devenu de moins en moins en mesure d'amortir les effets du chömage. Cela était d'autant plus grave qu'il était ditficile d'obtenir des indemnités de chômage dont le niveau était par ailleurs en dessous du minimum vital et que le niveau des retraites tombait très sensiblement depuis 1991. Finalement, le coût de la santé, du transport, de l'éducation et du lover avait commencé à monter bien qu'à un rythme inférieur à celui du salaire réel individuel. Le deuxième facteur est l'absence de toute loi dans la société russe, notamment en matière de droits légaux des travailleurs. Sous l'impact de la « thérapie de choc », le profil sociologique de la classe ouvrière a changé rapidement : la capacité de résistance en a été ultérieurement affectée. Les premiers à abandonner les grandes entreprises qui commençaient à couler et n'étaient plus en état de payer des salaires suffisants pour vivre, ont été les jeunes ouvriers, les plus actifs dans le mouvement à la fin de l'ère gorbatchevienne. Ayant, eux aussi, des responsabilités familiales, ils considéraient que le secteur privé leur offrait plus de chances. Plus généralement, la « thérapie de choc » ouvrait un processus rapide de désindustrialisation qui devait frapper très durement l'emploi dans les grandes entreprises jadis étatiques. La classe ouvrière a été ainsi graduellement déclassée tout au long d'un processus rappelant celui de la guerre civile qui avait détruit la base sociale d'un développement démocratique dans la Russie post-révolutionnaire. Y compris en ce qui concerne les ouvriers formellement engagés dans ces entreprises, leur lien économique avec les usines s'est sensiblement attaibli dans la mesure où ils ne reçoivent pas un salaire suthisant pour vivre, n'ont pas de travail et où leurs salaires ne leur sont pas versés pendant des semaines ou des mois. Dans des grandes villes comme Moscou, Petersbourg ou Ekaterinbourg, des ouvriers peuvent souvent trouver du travail supplémentaire normalement non déclaré, dans le secteur privé. Mais dans les villes les plus petites, la seule source additionnelle de revenu est souvent leur petit lopin de terre. Au cours des dernières années, la Russie a vu réapparaître un phénomène très répandu à la fin du siècle dernier, celui du paysan-ouvrier. C'est pourquoi entre mai et septembre, le niveau de protestation est normalement très bas : les ouvriers s'occupent en fait de leurs lopins qui leur ont été largement distribués au cours de la dernière décennie. L'autre facteur de décomposition est constitué par l'augmentation de la consommation d'alcool. Selon certaines études le nombre de personnes en âge de travailler qui sont mortes à la suite d'une consommation excessive d'alcool a été multiplié par 3 entre 1990 et 1995. Parmi les prix des biens de consommation, c'est celui de la vodka qui a augmenté le moins. Pour la première fois dans l'histoire de la Russie moderne, le régime d'Eltsine a aboli le monopole étatique de l'alcool (on parle maintenant de le rétablir), et, malgré les graves problèmes de collecte d'impôt, il s'est bien gardé pour l'instant de taxer la vodka dans une proportion un tant soit peu importante. Une conclusion s'impose : à l'instar des lopins particuliers, l'alcool fait partie de la politique du gouvernement visant à détourner le mécontentement populaire. Il est curieux que les managers, en dépit de leur pouvoir accru, fassent preuve d'une très grande tolérance par rapport à l'ivresse au travail, naguère durement frappée sous le régime soviétique. A tous ces facteurs, dont l'origine remonte à l'époque d'Eltsine, il faut ajouter le lourd héritage du passé. L'idéologie officielle « communiste » avait appris aux ouvriers qu'ils constituaient une classe aux intérêts communs. Et qu'ils étaient la classe dirigeante de la société sovié-
tique. Mais l'impact réel de cette doctrine dans la conscience ouvrière était superficiel et contradictoire. Les relations sociales dominantes étaient en fait corporatistes, autoritaires et paternalistes : elles visaient à lier les ouvriers non pas entre eux mais à leur directeur et à l'administration de leur secteur économique. Pendant au moins 60 ans, les ouvriers n'avaient eu aucune possibilité de faire une expérience d'auto-organisation ou de participer à un important mouvement de protestation, qui leur aurait permis d'acquérir une conscience de solidarité de classe et le sentiment de disposer d'un potentiel politique indépendant. Un autre facteur, qui est plus complexe à analyser est relatif à la faiblesse de la direction ouvrière : il manquait une direction plus audacieuse, plus indépendante et susceptible de stimuler la capacité du mouvement ouvrier à résister à l'offensive de l'Etat. Cela était le cas, au moins dans une certaine mesure, en Biélorussie, où la désintégration de l'Union soviétique a été accompagnée par l'élection d'une direction plus dynamique et indépendante des svndicats industriels. Ces derniers ont par ailleurs joué un rôle important, même si sans beaucoup de succès, dans l'opposition aux visées dictatoriales du président Lukashenko. Certes, la direction n'est pas un facteur indépendant. Elle reflète incontestablement également l'état des militants de base, notamment en l'absence d'obstacles institutionnels et politiques insurmontables au renouveau des dirigeants. Néanmoins, cela demanderait une forte mobilisation spontanée d'en-bas du type de celle qui s'est produite à une petite échelle lors de la vague d'activité à la tin de l'époque gorbatchevienne. Quoiqu'il en soit, la montée des protestations collectives et de l'activité militante sur les problèmes des salaires arriérés indique assurément qu'une direction résolue, indépendante aussi bien des managers que de l'Etat, serait capable de axer des buts significatifs et crédibles pour remobiliser beaucoup plus d'ouvriers qu'aujourd'hui. LE FUTUR Même si le procès « d'accumulation primitive » a fait des grands pas en avant sous la « thérapie de choc », rien n'indique qu'à court terme la nouvelle bourgeoisie pourra ou voudra se libérer de son rapport de forte dépendance et de semi-fusion avec l'Etat. Les tendances à l'œuvre actuellement excluent qu'elle puisse acquérir dans ce but une base économique, sociale et idéologique suffisamment sûre et autonome. On peut prédire avec certitude que la nouvelle « classe dominante » ne représentera ni un élément majeur dans une société civile viable ni une force de changement démocratique. Il y a plus de raisons d'espérer que ce soit la classe ouvrière qui jouera ce rôle. Malgré les pressions de la crise économique qui persiste, on peut saisir une tendance à une activité collective des ouvriers susceptible d'amener à une revitalisation du mouvement ouvrier. Comme nous l'avons déjà souligné, bien que les revendications de base soient aujourd'hui modestes et qu'une victoire soit douteuse, il y a eu augmentation constante du nombre des jours de travail perdu à cause des grèves depuis le plus bas niveau atteint en 1993. Des données encore incomplètes pour l'année 1996 indiquent que le nombre de jours de grève par travailleur a dépassé pour la première fois le niveau de 1991, la dernière année avant la « thérapie de choc ». Des pratiques militantes sont également en train de se multiplier : barrage d'autoroutes, de lignes de chemins de fer et de ponts. Dans quelques villes, des grèves ont impliqué auss les entreprises qui n'étaient pas directement concernées. La dernière action nationale organisée par la Fédération nationale des syndicats indépendants (FNRP, principale organisation syndicale) le 5 novembre 1996 pour le payement des salaires et des retraites arriérés, contre les coupures de la Sécurité sociale et pour le respect de la loi par le gouvernement, a été la plus importante depuis 1991. 100 000 personnes ont maniteste a Moscou, ce qui ne s était pas passe depuis des années, et dans des villes plus petites il y a eu 25 à 40 000 manifestants. En outre pour la première fois cette protestation nationale a été marquée également par des A l'automne 1996, dans un certain nombre de villes du Kouzbass, une importante région industrielle et charbonnière de la Sibérie orientale, dont le gouverneur, nommé par Eltsine, a bloqué les élections aux administrations locales pendant 4 années, les syndicats ont tormé récemment « un comité de salut » représentant toutes les villes. C'était une réponse à l'appauvrissement de la population dans son ensemble et à l'incapacité des autorités de préparer les provisions pour l'hiver. L'appel du ler octobre du syndicat des ouvriers russes du charbon adressé aux ouvriers des autres secteurs économiques pour une journée commune de grève générale le 5 novembre 1996, reflète également cette tendance. Il s'agit en effet d'un effort pour dépasser l'approche corporatiste du passé. Par ailleurs, l'appel ne faisait aucune référence aux problèmes des salaires arriérés : il exigeait que le pouvoir exécutif du gouvernement soit subordonné au contrôle réel de la société et que des changements dans ce sens soient introduits dans la constitution. Il demandait que soient fixés des critères concrets d'évaluation de l'activité gouvernementale, en se basant sur l'espérance de vie et sur les niveaux de droits sociaux des citoyens. Cela indique qu'une force vitale est en train de se dessiner dans une société civile fragile. Toutefois, il n'est pas probable que le mouvement ouvrier soit suffisamment fort pour jouer un rôle décisif dans les affrontements qui s'annoncent. En dernière analyse, il lui fait encore défaut une expression politique sous forme d'un parti. L'opposition de « gauche » à Eltsine, car le Parti communiste de la fédération russe est ous plusieurs aspects une autre torme de conservatisme qu • ne se distingue du régime d'Eltsine que par la défense des « intérêts de l'État », des producteurs nationaux et d'une politique sociale un peu plus généreuse. Cette opposition ne représente pas une alternative réelle pour les travailleurs. A la fin du 20ème siècle, la Russie doit faire face au même problème qu'elle avait dû aborder au début du siècle : la classe ouvrière est la seule force sociale sur laquelle on puisse bâtir une société démocratique, mais tout Etat reposant sur une telle base aura beaucoup de peine à mener à bien la transition vers une économie capitaliste.