China's Urban Revolutionaries (Révolutionnaires urbains en Chine, Humanities Press, New Jersey, 1996) est une nouvelle contribution de Gregor Benton, spécialiste internationalement reconnu de l Université de Leeds, a la réflexion critique sur des étapes cruciales de la Chine pré-révolutionnaire et notamment sur l'histoire du mouvement trotskyste de ce pays. Le livre a d'autant plus d'intérêt qu'il contient en appendice les témoignages de deux vieux révolutionnaires, Zheng Chaolin et Wang Fanxi, respectivement sur « Chen Duxiu et les trotskystes » et sur une histoire du trotskysme chinois publiés par Tang Baolin en 1994 à Taipeh (1).
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BENTON ÉVOQUE À NOUVEAU des événements connus par les spécialistes et les militants des vieilles générations : c'est un rappel nécessaire pour la mémoire historique du mouvement qu'il étudie lui-même. Il se base, entre autres, sur des documents jusqu'ici non utilisés en évitant les écueils opposés d'une approche apologétique et d'une trop facile critique a posteriori. Il en résulte un hommage en même temps sobre et incontestable à un mouvement qui a été l'objet des répressions les plus dures et d'un dénigrement sans limites, un mouvement dont les protagonistes ont commis des erreurs cruciales d'analyse et d'orientation, mais ont contribué pendant de longues années et dans les conditions les plus défavorables, aux luttes de la classe ouvrière et des intellectuels de leur pays. Ils ont par la suite, par leur opposition au régime bureaucratique, défendu des conceptions et des valeurs qui représentent toujours des points de référence essentiels
Le livre rappelle d'abord que ce mouvement a eu au début deux composantes : l'une représentée par des militants qui avaient vécu leurs années de formation politique en URSS, où ils avaient été influencés par l'Opposition de gauche (2), et l'autre, pour ainsi dire plus autochtone, composée de militants qui s'étaient formés dans la première moitié des années 20 et surtout au cours de l'expérience dramatique de la révolution de 1925-27 et auxquels les analyses de Trotsky avaient fourni une explication exhaustive des orientations grosses de défaites adoptées par leur parti sur instructions d'une Internationale communiste en voie de bureaucratisation rapide. C'est justement cette origine différente qui détermine
Par Livio Maitan
Février 1997 dès le début des divergences aiguës débouchant sur l'existence en été 1930 de quatre organisations séparées. Une telle situation est surmontée grâce aussi bien à un appel de Trotsky qu'à l'action de Chen Duxiu, secrétaire du parti communiste jusqu'en 1927 et par la suite membre du mouvement trotskyste. ORIGINES ET RÉPRESSIONS
Benton souligne à juste titre la signification du congrès d'unification réalisé début mai 1931. Ce congrès aurait pu marquer le début d'une nouvelle phase beaucoup plus féconde que celle qui l'avait précédée. En revanche, trois semaines après, presque tous les membres du Comité central nouvellement élu et de nombreux membres de l'organisation furent arrêtés et condamnés à des peines de 6 à 15 ans de prison. Chen Duxiu, Peng Shuzhi et d'autres subirent le même sort six mois plus tard. C'est donc avec des forces très largement réduites que les trotskystes durent faire face aux épreuves des années suivantes, qui s'avérèrent décisives pour l'évolution du rapport de forces dans les villes et encore plus dans les campagnes. Leurs orientations, qui mettaient l'accent sur les revendications démocratiques, synthétisées par le mot d'ordre de l'Assemblée constituante, répondaient aux exigences de l'époque et auraient pu avoir un écho favorable. Toutefois, les militants en état de développer une activité étaient désormais trop peu nombreux et trop dispersés et done incapables de les traduire en pratique au niveau de masse avec des résultats tangibles. Une appréciation analogue s'impose à plus forte raison en ce qui concerne les tentatives d'intégration dans la guérilla rurale (Benton rappelle à ce propos qu'en 1931 Chen Duxiu lui-même, en rectifiant son orientation précédente, avait exprimé un avis favorable à la guérilla dans les campagnes). Il s'agit d'épisodes peu connus, même si Wang Fanxi en avait parlé. Des militants trotskystes ont fait partie avec un rôle non négligeable de détachements de guérilla dans le Jiangsu. D'autres, sur la base aussi de liens familiaux, ont formé des noyaux armés au Kwantoung, à l'initiative de Chen Zhongxi, par la suite tombé au combat, et dans le Shandong avec la participation de Wang Changyao et de sa compagne Zhang Sanjie. Ces expériences ont duré environ deux ans avant d'être finalement écrasées par des répressions sanglantes de la part de l'armée japonaise ou, parfois, de détachements militaires du Parti communiste. Benton confirme ces informations sur la base de nouveaux documents. Voilà donc une explication supplémentaire de la faiblesse extrême des forces avec lesquelles le mouvement trotskyste a dû mener ses batailles dans la période suivante.
Il est vrai, comme Benton n'oublie pas de le rappeler, que le PCC lui-même a traversé des phases extrêmement difficiles, où sa survie même a été mise en question. Néanmoins, il a pu disposer, en premier lieu grâce à l'aide de l'Union Soviétique, de bases matérielles sans comparaison plus
1) Wang Fanxi, communiste depuis 1925 et obligé de s'exiler à Macao en 1949 à cause de son appartenance au mouvement trotskyste, est l'auteur de Chinese Revolutionary -Memoirs 1919-194 , Oxford University Press, 1980. Su Zheng Chaolin, v. plus loin.
2) A un certain moment, près de la moitié des étudiants communistes chinois à l'Université de Moscou étaient favorables aux idées de Trotsky.
solides et particulièrement précieuses dans des conditions de répression féroce. Plus tard, c'est l'agression japonaise qui a déterminé un contexte nouveau, où le PCC et ses contingents armés ont acquis des marges de manœuvres politiques et militaires beaucoup plus amples. Ainsi, la direction maoïste a été en état d'imposer sa propre hégémonie, frappant, par ailleurs, très durement, chaque fois qu'elle l'estimait nécessaire, des tendances ou des groupes qu'elle considérait, avec fondement ou non, comme concurrentiels (3).
Toutefois, le mouvement trotskyste a réussi à survivre, bien que dans des conditions d'autant plus précaires qu'il subissait les conséquences de l'apparition de nouvelles divergences sérieuses, sur lesquelles Benton nous donne des informations précises et qui ont abouti en 1941 à la formation de deux organisations opposées (4). Cela ne l'a pas empêché, notamment dans des grandes villes comme Shanghai et Hong Kong, de développer, comme dans la décennie précédente, une activité courageuse dans des secteurs ouvriers et des milieux intellectuels. Mais il n'a pas été en condition de jouer un rôle à l'échelle nationale et de contribuer dans une mesure un tant soit peu importante au renversement de l'ancien
Après la victoire de la révolution, pendant une période de tolérance relative de part du gouvernement, des militants se sont engagés dans la réforme agraire ou ont rejoint l'Armée populaire pour participer au parachèvement de la libération du pays. Dans le secteur industriel des trotskystes ont eu un rôle actif dans des grèves, par exemple dans le textile, en luttant contre des capitalistes privés avec lesquels le gouver-
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nement s'efforçait à l'époque de collaborer. A Canton, Lin Huanhu, qui avait été parmi les protagonistes du mouvement des étudiants au début des années 30, a été choisi comme membre de l'exécutif du syndicat des imprimeurs. Cette activité a été menée par les adhérents d'un des deux secteurs qui s'étaient séparés en 1941, celui du Parti ouvrier internationaliste, dont Jeunesse marxiste était la publication périodique.
Probablement préoccupé par l'écho éventuel de ces activités et s'inspirant des critères staliniens alors prédominants, le pouvoir devait opter finalement pour la répression : au mois de décembre 1952, des centaines de personnes, soupçonnées d'être trotskystes, étaient arrêtées (5). Certaines sont restées en prison pendant de très longues années. La plus connu d'entre elles, était Zheng Chaolin, qui avait adhéré au PCC en 1922 et accomplit ensuite des tâches de direction au niveau provincial. Il traduit en chinois le livre de Boukharine et Preobrajensky ABC du communisme et ne fut libéré qu'en juin 1979. En ayant recours à une terminologie sportive, on pourrait dire que ses 34 années de prison - 7 sous Chiang Kaishek et 27 sous le régime bureaucratique -lui ont permis de battre le record d'Auguste Blanqui emprisonné au total pendant 33 années. Comme les lecteurs de China's Urbans Revolutionaries pourront le constater, Zheng a gardé - à l'âge de 95 ans ! -toute sa lucidité sans que les répressions subies ne l'aient jamais amené à renoncer à ses idées et à son esprit combatif (6). LE ROLE DE CHEN DUXIU
Benton consacre une partie importante de son essai à Chen Duxiu, intellectuel mili-
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tant avec une influence très grande, parmi les inspirateurs de la période préparatoire de la révolution des années 1920 et principal dirigeant du PCC à ses origines, victime à plusieurs reprises de la répression du Kuomintang et choisi par la bureaucratie soviétique et les maoïstes eux-mêmes comme bouc émissaire de la défaite de 1925-27. L'auteur souligne l'importance de la « réhabilitation » de cette personnalité après l'adoption du cours nouveau, dont l'expression la plus symbolique a été le transfert de sa dépouille du Sichouan, où Chen était mort en 1942, à Anging, son lieu de naissance en 1879. Il revient également sur toute la portée de son activité culturelle en indiquant que c'est dans une large mesure grâce à lui
3) La documentation sur les répressions subies par les trotskystes aussi bien de la part du Kuomintang que des impérialistes japonais sont le démenti le plus irréfutable aux accusations lancées à l'époque par la propagande stalinienne et maoiste. Parmi les très nombreux exemples, en plus de ceux que nous avons déjà mentionnés, rappelons le sort de Chen Qichang, communiste depuis 1925 et intellectuel militant d'une grande valeur, traducteur des textes de la Commission Dewey sur les accusations portées contre Trotsky et auteur de La grande migration des nationalités chinoises. Chen fut sauvagement torturé avant d'être exécuté par les Japonais. Il ne faut pas oublier, d'autre part, qu'en Union Soviétique des militants chinois ont été exécutés ou déportés (un témoignage à ce sujet est d'Anton Ciliga, ancien membre du Parti communiste yougoslave, réfugié en URSS et frappé lui aussi d'une mesure de déportation).
4) Parmi les raisons de la scission, une divergence sur la guerre contre le Japon. Alors qu'un secteur, en accord avec Peng Shuzhi, estimait que cette guerre conservait un contenu progressiste, selon d'autres, dont Wang Fanxi, après l'internationalisation du conflit, le contenu progressiste s'était dans une large mesure, sinon entièrement, effacé. Le Bureau du Pacifique de la IVème Internationale choisit la première position
5) Des mesures de répression, bien que sous une forme non généralisée, avaient été appliquées même avant décembre 1952 : l'ouvrier Ling Chenghsiang avait été fusillé à Wenchow avec deux autres ex-membres de l'organisation.
6) Détail pénible : pendant la « révolution culturelle » la femme de Zheng, aveugle, subit des persécutions à l'initiative des Gardes rouges.
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que le mouvement trotskyste chinois a exercé une influence culturelle plus importante que son influence politique, notamment à la fin des années 20 et au début des années 30. Ici, nous voulons signaler surtout l'effort de l'auteur visant à reconstruire les positions de Chen à la fin de sa vie alors qu'il n'appartenait plus formellement à une organisation trotskyste.
Selon un jugement accepté dans la IVème Internationale elle-même, Chen Duxiu, tout en maintenant son engagement révolutionnaire anti-impérialiste, aurait abandonné, à un moment donné, les conceptions marxistes et trotskystes pour
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accepter des conceptions, pour ainsi dire, démocratiques radicales (7). Benton se réfère à une série d'articles et de lettres de Chen de la période allant de 1937 à 1942, d'où il ressortirait effectivement que, selon leur auteur, la démocratie peut être conçue en tant que contenu et forme de différentes phases de l'histoire de l'humanité et non seulement de sa phase bourgeoise. En même temps, Chen réaffirmait, toutefois, que dans le monde moderne ce sont surtout les prolétaires qui agissent comme les démocrates les plus conséquents. En partant d'une opposition légitime entre démocratie et bureaucratisme, il avait abouti à opposer démocratie et dictature prolétarienne sous toutes ses formes, en niant toute portée progressiste non seulement à la dictature du prolétariat mais aussi au bolchevisme, présenté comme jumeau du fascisme et père du stalinisme. Néanmoins, « il rejetait la dictature du prolétariat non en faveur du capitalisme, mais au nom du marxisme » — explique Benton, qui cite également Wang Fanxi, selon qui Chen s'était effectivement éloigné du trotskysme, « mais, s'il avait vécu plus longtemps, il y serait revenu parce qu'il avait tous les traits caractéristiques du véritable révolutionnaire » (p.51). Pour sa part, Zheng Chaolin fait référence à un article écrit par Chen quinze jours avant sa mort, ou celui-ci avait exprimé à nouveau sa conviction selon laquelle seuls les travailleurs opprimés du monde entier pourraient mettre fin à la domination du capitalisme et rejeté ainsi encore une fois la conception du socialisme dans un seul pays. La divergence de Chen avec Trotsky ne résidait que dans le fait que, selon lui, l'URSS ne devait plus être caractérisée comme un état ouvrier dégénéré. Zhen en conclut : « Chen Duxiu est resté trotskyste jusqu'à sa mort, du point de vue aussi bien organisationnel que théorique » (pp.200201). Voilà des éléments de réflexion nouveaux à ce sujet aussi.
Benton mentionne à plusieurs reprises une autre personnalité de premier plan du trotskysme chinois, Peng Shuzhi (1895-1983), membre du Comité central du PCC depuis 1925 et
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C DEN directeur de l'organe officiel du parti de 1925 à 1927, victime lui aussi de la répression du Kuomintang, dirigeant du secteur trotskyste organisé dans le Parti communiste révolutionnaire, installé à Hong Kong en 1948 et émigré par la suite en France et aux États-Unis. En reprenant des arguments avancés dans d'autres essais et en se référant à des appréciations exprimées par Zheng Chaolin, Wang Fanxi et de Chen Duxiu lui-même, il porte encore une fois des jugements extrêmement critiques. Il reproche à Peng des méthodes et des conceptions organisationnelles du style stalinien, en allant jusqu'à avancer des hypothèses d'interprétation peu généreuses et non fondées sur des éléments factuels. Toujours est-il que Peng a été parmi les principaux responsables d'erreurs d'analyse et d'orientation, qui, répétons-le, ont pesé lourd sur la défaite du mouvement trotskyste en Chine et n'ont pas aidé les analyses ni les prises de position de la Quatrième Internationale dans la période post-révolutionnaire non plus (8). UNE FAILLITE ET UN HÉRITAGE
Le mouvement trotskyste international a esquissé à plusieurs reprises un bilan de sa composante chinoise par des évaluations dans l'ensemble négatives. Benton fournit à ce sujet également d'autres éléments d'une réflexion que pour notre part nous partageons dans une assez large mesure.
Nous ne reviendrons pas sur les analyses de Trotsky et de ses disciples chinois sur les événements de 1925-27 et sur la dynamique de la fin des années 20 et de la première partie de la décennie suivante. Plus généralement, il nous semble difficile
7) L'article commémoratif paru dans Quatrième Internationale, février-avril 1954, est éloquent à ce sujet. Il s'agit d'un hommage ému à Chen, où on explique, toutefois, que "sa formation marxiste ne devint jamais très solide" et on lui attribue une conception de la « démocratie comme un idéal abstrait, vide de tout contenu de classe ».
8) Les positions de Peng furent le plus souvent minoritaires au sein de la IVème Interationale. Par exemple, au IXème Congrès mondial (1969), dans le débat sur la révolution culturelle, Peng a opposé au rapport fait par l'auteur de cet article, une intervention critique, où les positions de Liu Shaoqi étaient présentées sous un jour plus favorable. Il a repris ces appréciations dans des écrits parus postérieurement, où il a expliqué que Mao était le partisan d'une forme de stalinisme plus dure alors que Liu représentait une tendance plus modérée et réformiste. Pour une connaissance des appréciations de Peng sur la période de la guerre révolutionnaire et l'époque post-révolutionnaire on peut lire son introduction au volume Trotsky on China, Monad Press, New York, 1976 et The Chinese Communist Party in Power, Monad Press, New York, 1980. Des informations sur sa vie et ses conceptions se trouvent également dans une longue interview avec sa compagne Chen Pila, publiée dans Intercontinental Press (2 et 23 novembre 1970). La fille de Peng, Cheng Yinxian, et son compagnon, Claude Cadart, ont publié L'envol du communisme en Chine, Gallimard, Paris, 1983, un livre rédigé sur la base de notes de Peng lui-même et d'interviews de lui. Ce livre a été analysé par Benton dans China Quarterly, n°102, ce qui a provoqué une réponse des deux auteurs. Ces textes, marqués par une polémique très âpre, et une riposte finale de Benton, non moins dure, ont été publiés dans Quatrième Internationale, décembre 1986.
de contester, du point de vue d'un bilan historique, que Trotsky, après quelques hésitations au début, avait saisi la dynamique essentielle de la révolution chinoise et en avait tiré les conclusions stratégiques qui s'imposaient. Il peut apparaître paradoxal que cette compréhension n'ait pas permis au mouvement qu'il avait inspiré de jouer un rôle hégémonique dans le processus révolutionnaire et que la révolution ait finalement gagné sous la direction d'un parti qui, bien que sous des angles changeants, avait âprement combattu l'interprétation et l'orientation de Trotsky. Toujours est-il que — nous citons encore une fois Benton « la dynamique de la révolution, aussi bien dans les villes que dans les campagnes, a été radicalement anticapitaliste et la prévision de Mao selon laquelle la Nouvelle Démocratie (et donc les éléments de capitalisme) se prolongerait pendant (plusieurs décennies) a été vite démentie par le rythme d'une transformation sociale parachevée en l'espace de quelques années L'ironie réside dans le fait que l'idée fondamentale de la théorie trotskyste a été mise en pratique non par les trotskystes eux-mêmes, mais par les maoïstes qui y sont plus ou moins parvenus après des tâtonnements et des erreurs » (p.
110).
Ajoutons que la priorité stratégique de la lutte de la classe ouvrière urbaine, choix fondamental du trotskysme chinois, fut pendant toute une période un acquis commun du mouvement communiste, réaffirmé y compris au moment où le PCC concentrait son action surtout, sinon exclusivement, dans les campagnes. Il s'agissait, en tout cas, d'un choix opéré dans un contexte où la classe ouvrière, en dépit de sa faiblesse numérique, avait effectivement joué un rôle de premier plan dans la crise révolutionnaire. En ce qui concerne notamment Chen
Duxiu, une telle approche découlait d'une prémisse plus générale, en rapport avec un trait permanent de l'histoire chinoise ; la répétition de « cycles sans fin de décadence d'une dynastie, de révoltes paysannes et d'avènement d'un nouveau despotisme »,
« cercle vicieux qui ne pouvait être brisé que par l'intervention des classes urbaines, c'est-à-dire la bourgeoisie, le prolétariat et l'intelligentsia critique » (p.114).
Il est vrai, par ailleurs, qu'alors que la direction maoïste était poussée empiriquement à déplacer dans les campagnes le terrain principal de lutte, les trotskystes ne saisissaient pas à temps les transformations qui étaient en train de se produire avec un rythme rapide au long des années 30, surtout après l'agression généralisée de l'impérialisme japonais : des transformations non seulement politicoorganisationnelles, à la suite de la défaite de la de la répression à une mais aussi structurelles, c'est-à-dire déterminées par la paralysie et le démantèlement progressif de l'appareil industriel préexistant. Encore en
1937-1938, leur comité provisoire confirmait le choix de concentrer leur activité dans les villes en condamnant
« l'aventurisme militaire ». Ce fut une erreur analytique et
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politique capitale, « très grave et absolument impardonnable » (Wang Fanxi).
A la même époque les trotskystes chinois commirent une autre erreur très grave dans leur appréciation de la dynamique de la nouvelle orientation de front unique adoptée par le PCC. Admettons qu'en prenant certains textes à la lettre, ce n'était pas absurde d'avancer l'hypothèse que la direction maoïste renoncerait à son autonomie face au Kuomintang en intégrant même ses forces militaires dans l'armée de Tchang Kai-shek. Mais il était erroné de croire qu'il s'agissait désormais d'un choix irréversible et ne pas faire la distinction nécessaire entre danger potentiel et développements réel au delà des projets esquissés. En fait, les résolutions qui avaient le plus comporté de risque d'adaptation et de perte d'autonomie, n'ont pas été mises en pratique. En dernière analyse, le PCC a réussi à sauvegarder son autonomie, politique et militaire, et ce fut la prémisse des batailles suivantes, qui, malgré des oscillations, des reculs et des compromis même négatifs, ont débouché sur la guerre civile généralisée et la victoire de 1949. Qu'il nous soit permis de reprendre à ce sujet aussi un jugement de Wang Fanxi : « Il (le PCC) ne s'était pas retiré dans les campagnes de sa propre volonté, dans le cadre d'un choix stratégique délibéré, mais
9) Nous nous permettons de rappeler que des considérations et des appréciations analogues à celles aussi bien de Gregor Benton que de Wang Fanxi sont esquissées dans des contributions de l'auteur de cet article, c'est-à-dire dans Le parti, l'armée et les masses dans la révolution culturelle chinoise, Maspero, Paris, 1972, II dilemma cinese, Data News, Rome, 1994 et dans la préface au volume Problemi della rivoluzione cinese e altri scritti su questioni interazionali, 1924-1925 de Léon Trotsky, Einaudi, Torino, 1970.
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pour échapper à la répression du gouvernement (...) Dans les campagnes il n'avait pas renoncé à la lutte de classes (...) Le deuxième front unique, en 1937, a été une manoeuvre tactique, et non un tournant stratégique (...) Il (le parti) est resté une organisation de révolutionnaires extrêmement disciplinés et a recruté ses membres et ses soldats sur une base lutte de classes ».
Ces erreurs d'appréciation, aussi bien que d'autres du même type, commises par des secteurs trotskystes dans la phase finale de la guerre révolutionnaire, et les orientations qui en découlaient, ont contribué dans une très grande mesure à l'échec du mouvement de la IVème Internationale en Chine. Mais Benton suggère à juste titre que, si on veut exprimer un jugement d'ensemble, il faut prendre en considération toute une série de facteurs. Nous avons souligné déjà le poids déterminant d'une répression massive qui, commencée immédiatement après le congrès d'unification en 1931, a continué presque sans interruption dans les décennies suivantes. Nous ne revenons pas sur l'influence énorme du facteur international, c'est-à-dire de l'aide matérielle que le PCC a reçue de l'Union Soviétique aux heures les plus difficiles de la lutte pour sa propre survie : les trotskystes ne pouvaient guère s'attendre à une aide quelconque de la même source et il n'y avait aucun autre centre international susceptible de leur porter secours. C'est la convergence de tous ces facteurs qui explique l'échec. Voilà la conclusion qu'on peut tirer de ce qu'on connaît jusqu'ici, des témoignages de militants qui ont survécu et des historiens qui ont étudié ces événements.
Le livre de Benton nous suggère, toutefois, directement ou indirectement, d'autres réflexions. Il souligne correctement que les moyens par lesquels le PCC s'est construit, la concentration de son activité pendant plus d'une décennie surtout dans les campagnes, les fondements sociaux des institutions surgies dans les zones progressivement occupées (où en 1945 résidaient environ 100 millions de Chinois), les liens avec la bureaucratie soviétique avant l'explosion du conflit crucial des années 60 n'ont pas été sans conséquences sur la conformation et la dynamique de la société post-révolutionnaire. Cette nouvelle société a subi un processus de bureaucratisation dès le début : les formes de démocratie à l'échelle locale existant dans les campagnes pendant la guerre révolutionnaire ont été assez vite vidé de leur contenu et, en dernière analyse, une démocratie socialiste réelle ne s'est jamais affirmée, ni ira s'affirmant dans les décennies suivantes. C'est justement un tel état de choses qui a été à l'origine de l'intérêt pour la personnalité historique de Chen Duxiu et de sa pensée démocratique, notamment dans des phases de remobilisation au niveau de masses et d'apparition sur la scène politique et culturelle de générations nouvelles.
Ne fût-ce que sous angle méthodologique, il ne nous paraît pas gratuit de la part de Wang Fanxi de se poser la question de savoir ce qui serait arrivé si la ligne proposée par les trotskystes avait été adoptée en 1925-27 et par la suite. Avant la victoire de la révolution, la lutte aurait pu être menée dans des conditions beaucoup plus favorables. Après la révolution, selon Wang, le nouveau régime aurait pu être bâti par des méthodes et structures moins despotiques et bureaucratiques, adopter des attitudes internationalistes conséquentes, être moins conditionné par l'arriération paysanne et admettre toute forme de liberté de pensée et d'activité créatrice (p. 219).
Finalement, nous sommes d'accord avec Benton lorsqu'il fait une comparaison entre la classe ouvrière chinoise des années 20-30 et celle d'aujourd'hui, incomparablement plus forte, structurellement et culturellement. C'est justement pourquoi ce n'est pas utopique d'avancer l'hypothèse que cette classe ouvrière sera capable de jouer dans les difficultés qui attendent le pays un rôle bien plus décisif que celui qu'elle a pu jouer il y a cinquante ans. Son intervention sera essentielle dans la lutte pour la démocratie socialiste qui est plus que jamais à l'ordre du jour et au cours de laquelle les idées de base du mouvement trotskyste vont acquérir à nouveau toute leur valeur.
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