Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TURQUIE

Le « coup » constitutionnel

· Inprecor n° 413, mai 1997 · p. 33-34 · 2 079 mots

Grèce et Turquie

La coalition islamo-nationaliste, entre le Parti de la prospérité (RP, islamiste) du premier ministre Erbakan et le Parti de la juste voie (DYP, droite) de Tansu Çiller, qui est arrivé au pouvoir en Turquie il y a 9 mois, est au bout du rouleau. En effet, harcelé et ébranlé depuis le début par un vaste « front du refus », allant des militaires aux syndicalistes, en passant par les organisations patronales et les puissants groupes des médias, ce gouvernement contre nature est en train de s'effondrer sous ses coups de butoir et sa chute n'est sans doute plus qu'une question de semaines. EN FAIT, LES ISLAMISTES AVAIENT bénéficié depuis quelques années d'une conjoncture politique extrêmement favorable et avaient su exploiter les faiblesses, les divisions et la bêtise de leurs adversaires pour se hisser au pouvoir. Ayant obtenu 21 % des voix, lors des élections législatives de décembre 1995, le RP était en effet arrivé en tête, avec à peine 2% d'avance sur ses rivaux. Il avait donc pleinement profité le la division des familles politiques traditionnelles : l entre droit étant partagé depuis 15 ans entre deux formations rivales, (le DYP de Çiller et l'ANAP de Yilmaz), qui ont récolté 19% chacun ; alors que la social-démocratie se déchiraient entre le DSP d'Ecevit (14 %) et le CHP de Baykal (11 %). Logiquement, la droite aurait donc dû garder le pouvoir avec 38 % des voix au total, suivie par la gauche (25 % au total), les islamistes n arrivaient qu'en seme position, devant les néo-fascistes du MHP (8 %) et les nationalistes kurdes du HADEP (5%, en alliance avec l'extrême gauche). Mais les querelles de clan entre les partis traditionnels ont bloqué le système et rendu impossible toute alliance viable entre eux. Menacée au Parlement par des Commissions d'enquête sur ses affaires de malversation, Tansu Çiller s'était donc jetée l'été dernier dans les bras des islamistes pour se tirer de ce mauvais pas, offrant au leader septuagénaire du RP le poste de premier ministre. Depuis, le pays vit au rythme des « mises en garde » de l'armée, qui s'érige en « gardienne de la laïcité » pour contrer les exactions éventuelles de ce gouvernement dominé par les islamistes. Cette tension permanente est grimpée à son paroxysme avec la réunion, le 28 tévrier dernier, du Conseil national de sécuite, qui est un organe constitutionnel paritaire, sous la direc ion du président de la République, où sont présents les militaires et le gouvernement. Même si ses compétences sont relativement limitées (il peut donner au gouvernement des « avis » à discuter « en priorité »), il s'agit du véritable centre du pouvoir de l'Etat, pour toutes les questions de « sécurité » (allant de la question kurde à la politique étrangère). Lors de cette réunion du 28 février, l'armée a présenté un véritable

Turquie

Par Erdal Tan Istanbul, le 28 avril 1997 « ultimatum » au gouvernement sur les questions de laïcité, assorti d'une vingtaine de « recommandations » détaillées. Erbakan et Çiller n'ont donc pu faire autrement que d'entériner ces décisions, qui sont apparues officiellement comme des mesures prises « collégialement » par l'armée et le gouvernement. En fait, leur contenu (touchant des domaines très variés : réforme « laïcarde » de l'éducation nationale, répression des groupes islamistes radicaux, application des « lois républicaines » contre l'islamisme, etc.) était difficilement digérable par la base islamiste du RP, qui s'est retrouvé dans une situation très délicate, avec un dilemme cornélien : soit accepter de les appliquer docilement, au prix de se renier politiquement et de provoquer une scission dans le parti (avec , au moins, le départ d'une partie de son aile ultra-radicale), soit braver ouvertement les militaires et prendre le risque de se heurter à un coup d'Etat en bonne et due forme. Depuis deux mois le RP tente donc de gagner du temps, en essayant de développer une ligne politique médiane qui consiste à donner des gages à l'armée, tout en trainant la patte pour garder la ete haute devant ses militants. Mais à force de taire le gran cart, le RP risque de perdre sur les deux tableaux. D'ailleurs la patience des militaires commence à atteindre ses limites. Leur pression sur le DYP (pour que ce parti quitte la coalition) devient insoutenable. Pour le moment, Ciller résiste mais elle est elle-même confrontée au risque d'éclatement de son parti (avec le départ de l'aile la plus proche des militaires). En fait, Tarmée, relayée par le Président de la République, Demirel, et la presse, avec le soutien de l'opinion publique, a mis le gouvernement au pied du mur et s'apprête à lui porter l'estocade. Ou plus exactement, après l'avoir frappé d'un coup politique mortel, elle s'est retirée et attend que le gouvernement s'écrouler. LA « FOLIE DES GRANDEURS » DU RP Durant les premiers mois de la coalition, le RP avait montré patte blanche aux militaires, jurant fidélité à la doctrine laïque

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et républicaine de l'État (le kémalisme), acceptant d'avaler toutes les couleuvres et d'appliquer les politiques dictées par l'armée, notamment sur la question kurde et en politique étrangère, reniant toutes ses promesses électorales et tout son discours islamiste radical de l'opposition. Mais vers la fin de l'année, le RP s'est lancé dans une offensive « islamiste » verbale et symbolique, se croyant suffisamment en position de force pour faire passer ainsi des messages à sa base radicale (déçue par les reniements politiques des premiers mois), sans tenir compte des militaires et de l'opinion publique. Encouragé par la position de taiblesse de Çiller (qu'il tenait en otage) et donc du DYl au sein de la coalition, enivré par la faiblesse de l'opposition parlementaire, dédaignant la presse et les syndicats (qu'il a considérés d'emblée comme des « ennemis à abattre »), le RP a donc gouverné comme s'il disposait d'une vaste majorité à lui tout seul, lui permettant d'agir comme bon lui semble. En même temps, il a commis l'erreur de sous-estimer l'ampleur de la réaction populaire à « l'affaire de Susurluk » (qui avait dévoilé les liens entre la mafia, l'extrême droite, la police et des politiciens proches de Çiller, notamment l'ancien ministre de l'intérieur). Il était par conséquent opposé à la campagne « une minute d'obscurité pour la clarté totale ». Il s'agissait pourtant d'une campagne de masse (initiée à l'origine par nos camarades de l'ODP), suivie par des millions de personnes, qui exigeaient la condamnation des personnalités impliquées dans cette affaire, en fermant la lumière dans leurs appartements durant une minute, tous les soirs à la même heure. Cette campagne, qui a duré plus de deux mois, avec le soutien des médias (et même de l'armée, qui avait des comptes à régler avec la police), avait aussi abouti à des manifestations de rue dans toute la Turquie. Le RP, qui avait fait campagne durant les élections en se présentant comme un « parti propre », par opposition à la corruption et aux « affaires » ayant avaient éclaboussé les autres formations politiques, s'est ainsi renié une fois de plus, en s'aliénant une grande partie de la société civile, qui s'est retrouvée en situation « d'alliance objective » avec l'armée. LE « COUP CONSTITUTIONNEL» C'est donc cette « folie des grandeurs » du RP, qui a causé sa perte. En réalité, c'est grâce à cette « alliance objective » entre 'opinion et l'armée (suscitée par le RP lui-même !) que le poids politique des mises en garde des militaires et de la réunion du Conseil national de sécurité ont pu être amplifiées à ce point. Effectivement, se substituant aux partis d'opposition, les militaires se sont placés comme porte-parole légitimes du mécontentement populaire. Ils ont de surcroît pris soin de ménager les susceptibilités démocratiques, en utilisant autant que faire se peut des relais civils. La presse libérale s'est d'ailleurs fait un plaisir de leur ouvrir ses colonnes. Mais durant toute cette période, c'est surtout le président de la République Demeril, qui s'est fait le porte-voix de l'armée, sauvant ainsi les apparences démocratiques et civiles du régime. L'opinion publique a ainsi été progressivement « préparée » à soutenir une intervention militaire, en tout cas tant qu'elle ne prenait pas des allures de coup d'État Ce soutien populaire a donc permis à l'armée de préparer son « coup constitutionnel » du 28 février. En effet, contrairement aux interventions militaires précédente, tout se passer cette fois-ci dans le cadre légal, puisque les militaires se sont « contentés » d'exprimer leur point de vue au sein d'un organe constitutionnel. D'ailleurs, cette intervention a été applaudie par l'ensemble de la classe politique, des médias, des syndicats et de la bourgeoisie : le secrétaire général de la Confédération syndicale majoritaire s'est même déclaré prêt à soutenir un coup d'État authentique! MANŒUVRES FÉBRILES En fait, c'est surtout au sein du DYP que les effets de la réunion du 28 février ont été le plus ressentis. C'était d'ailleurs l'objectif des militaires. Dans un premier temps, Çiller avait cru qu'elle allait pouvoir tirer les marrons du feu de cette crise. Elle s'est faite la championne de la laïcité, annonçant que les « mesures » avaient le plein soutien de son parti, voulant ainsi rééquilibrer à son avantage les rapports de forces militaires. Menés par le ministre de l'énergie du DYP, une vingtaine de députés de ce parti sont en vole de passer à une rébellion ouverte contre elle. Ils poussent leur parti à prendre les devants et à rompre la coalition. Un premier pas a été franchi cette semaine avec la démission de deux ministres du DYP. De même, la pression des militaires a également des effets au sein du RP. Son vice-président, qui est un ancien transfuge du DYP, mène campagne depuis Jeux mois (avec le soutien d'une dizaine de débutés de ce parti) pour que le gouvernement démissionne « avant qu il ne soit trop tard ». Si Çiller continue à s'accrocher au pouvoir, on s'attend à ce que ces deux groupes publient une déclaration conjointe, retirant leur soutien au gouvernement, qui perdrait ainsi sa majorité au Parlement. Mais ce qui retarde la chute de la coalition est le manque d'alternative politique. Compte tenu du morcellement extrême de la classe politique, un gouvernement alternatif ne pourrait être formé que sous forme de coalition hétéroclite de trois ou quatre partis, plaçant les islamistes en position de force dans l'opposition. Dans la mesure où un tel gouverne ment ne peut qu'échouer, des élections anticipées seraient alors inévitables et pourraient donner de nouveau l'avantage au RP. C'est là que le bât blesse. Il est plus facile de renverse les islamistes que de construire une alternative bourgeoise classique qui puisse être crédible. En fait, le système politique et les partis traditionnels ont fait faillite. Mais la gauche radicale, qui commence à se reconstruire autour de l'ODP, est encore trop faible pour s'ériger en alternative. Les islamistes constituent donc un recours pour une partie des masses populaires. Mais dans un pays comme la Turquie, beaucoup plus complexe et développé sur le plans économique et industriel que les autres pays musulmans, avec une longue tradition de parlementarisme et de démocratie bourgeoise (si limitée soit-elle), et où le mode de vie « laic/ républicain » et les aspirations « bourgeoises occidentales » sont beaucoup plus ancrées qu'ailleurs dans la région, l'idéologie réactionnaire et le radicalisme (purement verbal) des islamistes constituent plutôt un repoussoir, et freine leur croissance. Du coup, c'est l'armée qui s'érige aussi en alternative pour une partie non négligeable de la population. On se retrouve donc dans une véritable impasse politique, personne n'étant en mesure de gouverner ni d'appliquer son projet ›olitique. A court terme, il ne fait pas de doute que c'es l'armée qui va l'emporter, dans sa confrontation politique avec les islamistes, probablement sans même éprouver le besoin de faire un véritable coup d'Etat (ce qui va d'ailleurs à l'encontre des « projets européens » de la bourgeoisie). Elle va dominer en coulisse le prochain gouvernement et tenter de lui imposer une « réforme d'État » sur le modèle « gaulliste » (beaucoup de commentateurs bourgeois comparent la situation actuelle de la Turquie à la France de la IVème République, faisant des analogies entre le RP et le PCF et attendent un « De Gaulle turc », qui serait leur « sauveur suprême »). Mais un tel projet est plus facile à élaborer qu'à appliquer. A moyen terme, le pays va donc traverser une période de sérieuses secousses et de remous politiques. *

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