Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

Une dictature « ripoux »

· Inprecor n° 413, mai 1997 · p. 30-32 · 2 558 mots

Maghreb France Golfe et Irak Stalinisme

La dictature « ripoux »

La Tunisie n'est en rien le pays des droits de l'homme et de la libération des femmes, elle n'est pas un havre de paix coincé entre l'Algérie des barbus et la

Libye de Khadafi.

Par Ali Ben Nadra 23 avril 1997 AU TERME DE LONGS MOIS DE NÉGOCIATIONS, la visite officielle de Ben Ali en France prévue pour les 5 et 6 mai a été pour la troisième fois reportée en raison de la dissolution de l'Assemblée nationale par le Président Chirac. Une des pierres d'achoppement a été l'exigence du président tunisien de prendre la parole à l'Assemblée nationale à l'instar du roi du Maroc lors de son dernier voyage à Paris. Cette revendication situe l'enjeu réel de cette visite, par delà les questions économiques qui seront sans doute évoquées, le Général en attend qu'elle réaffirme avec éclat l'appui politique de la France à son régime. Les applaudissements de l'Assemblée, fussent-ils protocolaires, doivent effacer, à ses yeux, le double affront représenté par la motion des députés européens dénonçant la répression en Tunisie (1) et les recommandations de même teneur formulées par la Commission nationale consultative sur les questions des droits de l'homme auprès du premier ministre (2) Depuis la guerre du Golfe et le coup d'État algérien, la France de Mitterrand puis de Jacques Chirac ne lui a, pourtant, jamais marchandé son soutien. Ainsi, en octobre 1995, lors

Tunisie d'un voyage à Tunis, le chef de l'État français n'a eu aucune pudeur à saluer le « miracle » tunisien. Sensible au compliment, qu'il a pris pour des félicitations concernant les efforts de sa police, Ben Ali s'est aussitôt empressé de jeter en prison le leader du Mouvement des démocrates socialistes (MDS, opposition bourgeoise) coupable, en effet, d'avoir critiqué publiquement la politique gouvernementale. CAR, CONTRAIREMENT À UN PRÉJUGÉ que s'acharne à propager certains « amis de la Tunisie » — « éradicateurs » et/ou sionistes —, la Tunisie n'est en rien le pays des droits de l'homme et de la libération des femmes (3); elle n'est pas un havre de paix coincé entre l'Algérie des barbus et la Libye de Khadafi. Les trois premières années qui ont suivi le coup d'État du 7 novembre 1987, l'opposition, toutes tendances confondues, a bénéficié, il est vrai, d'une relative marge de liberté. Les pri1) Voté le 2) En date du 14 novembre 1996. 3) Voir l'hypocrite article de Josette Allia dans un récent Nouvel Observateur.

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sonniers politiques sont libérés, des partis légalisés ou tolé rés, Union générale des travailleurs tunisiens (UG11, centrale syndicale unique) est reconstituée, l'UGET réunit enfin son mythique XVIième Congrès, une presse critique est à nouveau autorisée. Bien sûr, tout ne va pas de soi ; chaque concession démocratique est marchandée, négociée, sévèrement réglementée. Mais cela suffit à une opposition assommée par des années de vaines batailles contre un Bourguiba indéracinable (et, semble-t-il éternel !). Par un mécanisme de refoulement assez banal, on occulte alors ce que chacun sait : le général qui, à l'heure où tout le monde dort, a investi le Palais de Carthage, est, depuis 20 ans, de toutes les sales besognes. C'est un technicien de la surveillance et de la répression ! CE SUPER-FLIC EST POURTANT HABILE ; il vient à peine de se glisser dans les draps encore chauds de bourguiba, tout étonné de son propre courage, qu 1l lache deux gros mensonges : la fameuse « déclaration du 7 Novembre » qui promet la démocratie et l'information sensationnelle selon laquelle le « changement » — euphémisme pour désigner le coup d'État — aurait évité un putsch intégriste prévu pour le 8 novembre ! Entre le 6 novembre bourguibien et le 8 novembre islamiste, le 7 novembre, qui reconnaît que le peuple est « mûr » pour la démocratie, semble tenir du miracle. A part les groupes d'extrême gauche, tout le monde salue l'action de Ben Ali. Peu de temps après, il pardonne les intégristes, à la manière paternaliste d'un Bourguiba, et c'est le consensus consacré, en 1988, par un « Pacte national » que la suite des événements rendra rapidement « caduc ». Les doubles élections, législatives et présidentielles, d'avril 1989, marquent, de ce point de vue, un premier tournant. Moins contrôlées que d'habitude, ces élections avaient montré deux choses : d'une part, que le pouvoir n'était pas prêt à accepter la présence de députés non-destouriens (c'est-à-dire qui n'appartiennent pas au parti au pouvoir) au Parlement (Ben Ali, soutenu, il est vrai, par tous les partis, s'octroyant modestement 99,27 % des voix) ; d'autre part, malgré les trucages, il apparaissait que les intégristes avaient bénéficié d'un large courant de sympathie notamment dans les quartiers populaires des grandes villes. Ben Ali prend peur, Ghanouchi, le chef du parti intégriste, prend l'avion pour Londres et l'opposition démocratique prend ses rêves pour la réalité : l'espoir que Ben Ali élimine l'islamisme se substitue progressivement à l'espoir que Ben Ali instaure la démoLa machine policière s'ébranle. Mais le véritable tournant aura lieu avec la guerre du Golfe. Effrayé par la perspective d'être confronté à une mobilisation populaire en faveur de Irak, le général adopte une position relativement neutre. Il gagne ainsi une certaine crédibilité dans le pays tandis que l'opposition démocratique est paralysée. Les islamistes, quant à eux, ne savent plus où donner de la tête, hésitant entre les pétrodollars saoudiens et le mouvement des masses arabes. La défaite de l'Irak démoralise tout le monde sauf, bien sûr, le Palais de Carthage, conforté, en outre, par le coup d'Etat en Algérie. La machine policière s'emballe. Les islamistes sont les premières victimes mais rapidement toute l'opposition y passe. Plus d'une dizaine de milliers d'islamistes ou de supposés tels font connaissance avec les geôles du ministère de l'Intérieur; plusieurs détenus meurent des suites des tortures qu'ils ont subies. Les partis légaux, y compris ceux qui soutiennent Ben Ali en échange de quelques sièges de députés, concédés aux élections de 1994, n'ont plus aucune liberté d'action. Et si l'un d'eux se rebelle, la police se charge d'y organiser une scission comme cela a été récemment le cas au MDS dont une minorité a pris le contrôle lors d'un Congrès réuni sous la haute protection de la police. Le mouvement associatif est étouffé par les pressions administratives et policières. La Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme (LTDH), noyauté et manipulée, s'est vu imposer une direction soumise et impuissante. L'UGTT a été vidée de presque toute substance militante ; la bureaucratie syndicale n'a plus aucune autonomie par rapport au pouvoir. Il n'existe plus aucune presse indépendante. Le pays est quadrillé par la police, les comités de quartiers et les cellules du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, parti de Ben Ali). Analysant la politique tunisienne, Pierre Sané, le secrétaire général d'Amnesty International, parle de « la poursuite d'une stratégie pour faire intérioriser la peur par les citoyens » (4). II s'agit aussi de dépolitiser la population ; non pas seulement de priver les gens de leurs droits mais de leur faire oublier l'existence même de ces droits. « L'Etat, c'est moi », pensait Bourguiba ; l'État de droit, c'est l'État qui a tous les droits, ricane son successeur. Le régime du 7 novembre n'aspire pas à susciter une mobilisation de masse en sa faveur ; il cherche à atomiser la population, à l'enserrer dans des réseaux clientélistes et de surveillance où les seuls liens entre individus soient des liens d'intérêts et de méfiance réciproque. LA LIBÉRALISATION DE L'ÉCONOMIE conforte cette politique. Non pas seulement parce qu'elle préfère un monde ouvrier désorganisé et aphone à un prolétariat structuré, fut-ce sous la coupe d'une bureaucratie marchandant en permanence sa collaboration. La libéralisation favorise également l'éclatement social et politique en brisant les modalités bourguibiennes de constitution du lien social. Celui-ci passait par l'État ; un Etat-fin en soi, un État bureaucratique, populiste, redistributeur ; un État paternaliste avec à sa tête Bourguiba, dépositaire de la souveraineté et de la légitimité historique, arbitre en apparence entre les classes mais méprisant les pauvres encore plus que les riches, chef de famille autoritaire, parois injuste et capricieux mais capable d'accorder son pardon. La stabilité de ce régime réside dans la réduction des écarts sociaux et dans l'intégration bureaucratique du peuple; son instabilité se trouve dans les relations capitalistes de la croissance grâce auxquelles 1 espère financer sa propre croissance. La métamorphose libérale est incompatible avec un tel système. Bourguiba en a fait les frais ; son successeur à Carthage substitue à la politique sociale du bourguibisme, la charité institutionnalisée au moyen d'un Fonds de solidarité (5). Le clientélisme et la corruption deviennent la regle. Le développement du secteur informel est censé compenser le désengagement de l'Etat. Seuls les plus malins parviennent à s'en tirer mais chacun peut espérer être le plus malin. A côté de quelques chanceux, la masse de la population voit sa situation devenir de plus en plus précaire. Certes, il n'y a pas eu encore de chute brutale et généralisée du niveau de vie ; la croissance relative de l'économie a permis de freiner la baisse du pouvoir d'achat sans interrompre pour autant sa dégradation continue depuis le milieu des années 80. Ce sont les prestations sociales, santé et enseignement, qui ont le plus subi les répercussions négatives des restrictions budgé4) Cité par Hamed Ibrahimi dans Le Monde diplomatique, février 1997, p.5 : Les libertés envolées de la Tunisie. 5) Le fameux - 26-26 », véritable racket d'Etat qui permet à quelques uns de se remplir les poches.

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taires et de la privatisation. Le désengagement de l'État est progressif, modulé selon les secteurs ; le grand choc de la libéralisation totale est encore à venir mais ses effets sont déjà là ; le tissu social se désagrège avec la croissance du chômage, la flexibilisation et la précarisation de l'emploi que consacrent les dernières réformes du code du travail. Dans ces conditions, le recroquevillement sur soi, l'individualisme, le système D, apparaissent comme des impératifs de survie. La démoralisation, au double sens du terme, mine les solidarités sociales et les capacités de résistance. Alors qu'une partie des couches moyennes a pu tirer quelques profits de la libéralisation, la majorité, pourtant aspirée irrésistiblement vers le bas, est aujourd'hui moins optimiste. Des fissures apparaissent comme en témoigne la révolte des petits commerçants lors de la généralisation de la TVA LA BOURGEOISIE CHANGE ÉGALEMENT. Ou, plutôt, ses tendances profondes, contenues difficilement à l'époque de Bourguiba, reprennent le dessus. Nos bourgeois hésitent à investir dans l'industrie; ils savent bien que ce n'est pas en fabriquant des chaussures ou des bonnets de nuit qu'ils pourront faire de l'argent. L'application des accords euroméditérannéens qui ouvrira complètement le marché tunisien aux produits d'importation n'arrangera certainement pas les choses. La production pour l'exportation, bien que fortement encouragée, reste précaire, soumise aux aléas de la concurrence. Il est plus facile de s'associer avec des firmes étrangères, mais, mieux encore, la spéculation et les trafics en tous genres aux dépens de l'État et avec la complicité de certains de ses fonctionnaires peuvent rapporter gros. Bien évidemment, une continuité existe entre le régime de Bourguiba et celui de Ben Ali; de nombreux traits du premier sont toujours présents, de même que certains traits du second ne sont nouveaux que dans la mesure où ils font système, mais on a tort de contester au Général le titre d' « artisan du changement ». Il a introduit une réelle rupture dans l'État tunisien : celui-ci est en passe de devenir la prooriété que se disputent des délinquants de haut niveau nommes d'attaires véreux et bureaucrates avides; il devient le lieu de toutes les magouilles politico-financières en relation avec le capital international et, sans doute (déjà ?), la maffia. L'ordre qui règne à Tunis masque encore la décomposition croissante d'un Etat qui rompt progressivement ses attaches avec la société. Certes, le mécontentement reste latent ; il ne s'exprime que rarement encore par des luttes (émeutes à Sfax contre la TVA, « désordres » dans le Sud, quelques grèves) mais |« état de grâce » n'est plus qu'un souvenir. Des dissidences se sont manifestées au sein de la direction de l'UGTT même si les contestataires, rapidement exclus, mènent campagne sur le seul fonctionnement des instances, évitant soigneusement d'évoquer les questions sociales ou l'absence de liberté dans le pays. Malgré des difficultés extrêmes, le mouvement démocratique, qui s'était quasiment décomposé sous le double effet de la répression et du reflux général des luttes, tente de retrouver un second souffle ; des pétitions circulent recueillant des centaines de signatures ; des partis, des personnalités indépendantes, des membres de la direction de la LTDH, qui soutenaient jusque-là le pouvoir, commencent à prendre quelques disL'opposition intégriste, quant à elle, a été laminée par la répression. Elle n'est pas encore parvenue à reconstituer ses structures dans la clandestinité mais elle reste la force la plus à même aujourd'hui d'engranger les fruits d'une évenuelle crise sociale et politique. Car cette crise est probable nalgré le calme actuel et la faiblesse de l'opposition organisée. Les « observateurs » les plus favorables au régime soulignent les risques d'une remontée des luttes consécutive au démantèlement de I'« État social ». Mais il faut souligner autre chose : le type de régime qui se met en place est instable par nature. Il est incapable d'avoir la moindre légitimité, le moindre enracinement. Le blindage policier qui le protege contre la société ne peut le protéger contre lui-même. Les conflits qui traversent les sommets de l'Etat, opposent différentes cliques politico-délinquantes, liées à tel ou tel parent du Général ; le racket auquel sont soumis hommes d'affaires et industriels, prend des proportions qui inquiètent d'ailleurs les institutions financières internationales. Les hommes du pouvoir actuel n'ont pas vraiment de politique : ils agissent avec la double mentalité du flic et du délinquant ; des « ripoux » trop pressés de s'enrichir, qui essayent de transformer à leur image cet État dont ils se sont emparés en quelque sorte par effraction. Toute personnalité trop politique, même issue du sérail, est vite écartée. Quand on veut rester dans les bonnes grâces du président, il vaut mieux penser en termes de « errjoulia (Virilité en arabe) " et de commissions en Suisse. En fait, il vaut mieux ne pas penser du tout : le gang du Palais de Carthage méprise autant qu'il craint tout ce qui ressemble à un intellectuel ; c'est pourquoi ils cherchent constamment à corrompre les « élites » et jamais ils ne sont aussi contents que lorsqu ils ont réussi le bon coup d'en débaucher un pour le rejeter ensuite à grands coups de savates. Il est difficile, dans ces conditions, d'avancer un pronostic mais est-ce bien l'essentiel ? Ce qui est certain c'est que la lutte contre la libéralisation et pour la démocratie reste la perspective incontournable. Il faut savoir, cependant, éviter certains pièges : aussi bien le flirt, fût-il silencieux, avec les intégristes que l'illusion d'une « réconciliation nationale » qui inaugurerait une auto-réforme démocratique du régime. C'est pourquoi, sans renoncer à la bataille pour arracher le maximum de concessions démocratiques, le vieux mot d'ordre est toujours d'actualité : Delenda Carthago est ! Il faut détruire Carthage!

* Ser interaie ses jeunes

Du 19 au 26 juillet 1997 dans le Massif central camp international de jeunes débattre avec un millier de jeunes de tous les pays... et faire la fête

Pour tout renseignement :

JCR-RED, 2, rue Richard-Lenoir, 93100 Montreuil.

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