Partout en Europe, on assiste à un double mouvement de déréglementation-privatisation qui touche aussi bien les services publics que la protection sociale. Sur le fond, cette offensive se fixe pour objectif de remettre au marché des secteurs de l'activité économique et sociale qui en avaient, jusqu'à un certain point, été séparés. Qu'il s'agisse de la santé et de l'éducation, des retraites, des postes et télécommunications, des transports, de l'eau et de l'énergie, on peut parler d'une logique commune de « remarx des services pu chandisation » des biens et services correspondants.
Cette offensive universelle est souvent relayée par des institutions internationales. La Banque mondiale a ainsi produit un rapport sur les retraites, véritable manuel des retraites par capitalisation, qui peut être utilisé au Nord, au Sud ou à l'Est. Il existe une dimension européenne particulière, puisque c'est au nom du traité de Maastricht qu'on privatise et qu'on cherche à réduire les dépenses sociales. De nombreux livres blancs ou verts ont programmé la privatisation de secteurs comme la poste, les télécommunications, etc. Les résistances ont cependant rendu nécessaire une prise en compte dévoyée de la notion de service public, sous le nom de service universel.
Dans certains pays comme la France ou la Belgique, la défense des services publics est un point d'appui très solide pour le mouvement ouvrier. Mais la bourgeoisie mène une offensive idéologique et politique très forte, qui combine plusieurs arguments. Il y la question de l'efficacité dans les pays où les services publics fonctionnent mal (exemple de la poste italienne). Plus récemment sont venus s'ajouter des arguments technologiques (nouveaux produits, nouvelles demandes) ou faisant référence à la concurrence mondialisée (exemple du transport aérien).
A ces arguments, il faut opposer les risques de la privatisation. La remise en cause de la péréquation tarifaire et territoriale a pour logique d'introduire une satisfaction des besoins à deux vitesses : les plus rentables sont prioritaires, les autres sont couverts de la manière la plus étroite possible. Un espace européen devrait au contraire étendre le champ de telles
Des services pour intere péréquations et non à le restreindre, pour des raisons d'équité sociale et d'aménagement du territoire.
La qualité des services risque d'être l'apanage des seuls « clients » puissants et solvables. Une définition de la qualité reposant sur l'intérêt général ne passe pas par la remise au marché des seules activités rentables mais par l'intervention conjointe des travailleurs et des usagers sur l'organisation des services publics. La logique de rentabilité fonctionne à court terme. Elle rejette sur les finances publiques ou locales la charge des investissements lourds et de la recherche, et elle tend à négliger les considérations écologiques. Seule la socialisation des services publics permettrait d'en faire les instruments d'un développement durable.
La mise en concurrence conduit à un fractionnement poussé jusqu'à l'absurde des réseaux qu'il s'agit au contraire d'« interconnecter » de manière souple. L'idée que le marché est un instrument de régulation suffisant est une erreur, et s'il s'agissait vraiment de construction européenne, la logique serait plutôt à la mise en place d'instances régulatrices à ce niveau.
La bourgeoisie profite de la déconsidération qui frappe les modèles de nationalisation, qu'il s'agisse des économies bureaucratiques, des nationalisations social-démocrates, ou de technostructures comme EDF, promoteur du tout-nucléaire en France. Ces expériences ne représentent pas des acquis, encore moins des projets, notamment parce qu'ils répondent mal à l'articulation de publics pour 1' intérêt général bliçs
+ général
l'étatique et du local, ni à la participation des usagers, encore moins à la prise en compte de critères écologiques.
Plutôt que de défendre les services publics tels qu'ils sont ou tels qu'ils étaient, le mouvement ouvrier devrait donner à cette notion un contenu rénové en mettant en avant des exigences, des droits et des formes d'organisation nouvelles, selon une logique transitoire. Il faut articuler les réalités et traditions nationales avec des exigences universelles, afin que la défense du service public n'apparaisse pas comme la volonté de préserver une forme surannée de capitalisme national, ou comme un projet de construire de super-bureaucraties européennes. Le principe de subsidiarité démocratique doit trouver ici une forme d'application concrète.
C'est l'ensemble du mouvement ouvrier qui doit prendre en charge ce type de revendications, de manière à ce que la logique de défense et d'extension des services publics ne soit pas portée par les seuls salariés des secteurs concernés, et qu'elle soit imposée au niveau européen. La démarche doit être à la fois organisationnelle et programmatique. Au niveau organisationnel, il faut structurer les organisations syndicales, les réseaux associatifs, autour de la défense et de la promotion des services publics. Au niveau programmatique, c'est autour de la notion de droits (droit au logement, droit aux transports et aux communications, droit à la santé, à l'éducation) que doit prendre consistance l'idée d'une charte des droits des citoyens européens. *