Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

L'Europe du grand capital

Inprecor n° 414, juin 1997 · p. 6-7 · 1 635 mots

Économie mondiale Japon et Corée États-Unis

x l' Europe

Les revendications concrètes du grand capital ont toujours été l'une des forces motrices de l'intégration européenne. Le grand capital a inspiré en 1985 l'Acte unique européen qui a crée le marché unique, ainsi qu'en 1991 le traité de Maastricht qui a commencé à préparer la monnaie unique. La Commission européenne accorde beaucoup d'attention aux propositions politiques et aux revendications avancées régulièrement par la Table ronde européenne des entrepreneurs (TRE). Ce groupe influent réunit les présidents des principales multinationales européennes. Plus généralement, la plupart des compagnies les plus importantes et les associations qui représentent la plupart des branches industrielles exercent leur influence directement par l'intermédiaire des lobbies et des « ambassades des grands groupes » à Bruxelles.

Le marché unique a été un développement très profitable pour le grand capital. Il constitue le plus grand marché au monde. Une harmonisation plus étroite et une standardisation plus poussée offrent aux entreprises capitalistes des chances énormes d'augmentation de leur vente et de réduction des coûts de revient. L'imposition en Europe de la politique de régulation et de privatisation amène à une compétitivité accrue, ce qui détermine un nombre croissant de fusions et de prises de contrôle et une concentration significative du capital.

au grand capital

NEN Pour les entrepreneurs et les commerçants, le principal avantage direct de la monnaie unique consistera à réduire le coût des achats et des ventes à « l'extérieur ». La plupart de ces gens s'attendent aussi à ce que la monnaie unique crée un climat plus stable pour les affaires en empêchant chaque pays de dévaluer sa monnaie, en rendant ses exportations meilleur marché tout en décourageant ses citoyens d'acheter des biens d'importation.

Toute union monétaire aurait les effets déjà mentionnés. Mais le projet européen s'inscrit également dans un cadre monétariste contraignant, à savoir « les critères de convergence » imposés par les accords qui règlent l'introduction de la monnaie unique. Le traité de Maastricht et le Pacte de stabilité de Dublin (décembre 1996) impliquent la généralisation de la politique d'austérité à travers toute l'UE. Comme Léon Brittan, commissaire de l'UE pour le commerce extérieur, l'a récemment admis : « L'UE monétaire est en train d'obliger les pays européens à adopter une politique thatchérienne » (The Economist, 15 mars 1997). « Au bord du précipice »

Chaque jour, paraît-il, on nous-dit que les compagnies européennes sont engagées dans une lutte à la vie et à la mort avec leurs concurrents dans le reste du monde, notamment aux États-Unis et au Japon. Chaque semaine il y a une nouvelle étude mettant en garde contre la perte de compétitivité de « nos » compagnies. Toutes ces études, contiennent en gros les mêmes analyses et les mêmes propo-

L'Europe du grand capital

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ECOBB LOS ANGELES FREE PRESS _ MAY 26.19 sitions politiques

Dans l'une d'entre elles, « 83 dirigeants d'entreprises de toute l'Europe » ont expliqué à Eurostudy et à la revue Fortune que l'Europe est « au bord du précipice », « qu'elle a raté le coche », « n'est pas consciente des règles du jeu » et est « en train de perdre sa place dirigeante dans l'économie mondiale ». « Ce langage est apocalyptique » écrit le Financial Times. En effet, l'étude propose à peu près les mêmes choses que la Commission européenne ainsi que de nombreux gouvernements, par exemple des mesures visant à accroître la flexibilité du marché du travail et la concurrence internationale. (The Financial Times, 7 avril 1997).

Le Fonds monétaire international (FMI) est sur la même longueur d'onde. La plus récente livraison de World Economic Outlook explique que le fonctionnement rigide et insuffisamment flexible du marché du travail est devenu de toute évidence le problème le plus urgent des pays riches (avril 1997). Le même argument est avancé dans les « dix commandements pour la vertu économique » récemment formulés par la Commission européenne. La flexibilité du marché du travail, un temps de travail plus flexible et des salaires flexibles sont parmi les propositions concrètes de la Commission au sommet d'Amsterdam (Financial Times, 24 avril). Toutes ces histoires terribles sur la perte de compétitivité et la menace d'une réduction de la part du marché pour les compagnies européennes ont un but et une fonction idéologiques : le capital veut des profits plus grands et donc plus d'austérité, moins de dépenses sociales et des salaires plus bas. Il n'est

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Structure géographique du commerce extra communautaire 1976 1982

Exporter à

Total 10,9 11,5

OCDE 4,6 5,0

Autres 6,2 6,4

Importer de:

Total 12,1 12,9

OCDE 4,9 5,7

Autres 7,2 7,2

Balance commerciale

Total -1,3 -1,4

OCDE -0,3 -0,7

Autre -1,0 -0,7

Source: European Commission, 1997 Annual Economic Report : Growth, Employment and

Convergence on the Road to EMU (février 97). pas du tout intéressé à combattre le chômage la pauvreté et la polarisation sociale. Mondialisation ?

En considérant que la responsabilité de la tragédie sociale dans l'UE incombe à la mondialisation et aux concurrents dans le reste du monde, les employeurs et les politiciens veulent esquiver leur propre responsabilité, c'est-à-dire les conséquences de leurs propres choix macro et micro économiques. Si on examine les faits, il est clair que toutes ces histoires ne tiennent pas debout, le tableau numéro 1 (page 5) indique que parmi les 200 plus grandes multinationales au monde l'UE en possède plus que le Japon ou les États-Unis et que 265 des 1 000 plus grandes compagnies se trouvent dans TUE

Le débat sur la mondialisation est rempli de mythes et d'exagérations. En effet:

• les compagnies ont des stratégies d'internationalisation très différentes et parfois contradictoires :

• très peu de multinationales sont réellement mondialisées (la plupart sont régionalisées) :

• les coûts salariaux ne sont souvent ni le premier ni le deuxième facteur déterminant la destination des investissements.

La Commission européenne elle-

(biens extra communautaires en% par rapport au PIB)

1995 9,8 4,9 4,9 9,6 5,1 4,5 0,3 -0,2 0,5 même relativise les caricatures les plus grossières sur la mondialisation. Dans son dernier rapport sur la croissance économique (Annuel Economic Report, 1997), elle démontre que les exportations et les importations entre l'UE et le reste du monde sont stables et même décroissantes (voir tableau n°2). « Le degré d'ouverture de la Communauté vis-à-vis de l'économie mondiale est relativement modeste. Il est en gros proche de celui des États-Unis et du Japon ». En 1995, le degré d'ouverture de l'économie de l'UE (moyenne des exportations et des importations des biens et services comme pourcentage du PIB nominal) était d'environ 10 % alors qu'il est de 12 % pour les États-Unis et de 9 % pour le Japon. Selon la Commission, « il en découle que la mondialisation du commerce ne concerne qu'une partie limitée de l'économie communautaire».

En deuxième lieu, la Commission souligne que le commerce avec les pays à bas salaire constitue une petite partie de l'ensemble du commerce de la Communauté. « Les importations extra-communautaires provenant de pays à bas salaires constituent actuellement moins de 3 % du Produit national brut communautaire et le commerce communautaire avec ces économies est en gros équilibré ».

Alors que le commerce avec le reste du monde est stable ou décroissant, il y a une augmentation très importante des investissements directs étrangers entre les pays membres de l'UE : « Le programme du marché unique a engendré

L'Europe du grand capital aussi une quantité sans précédent d'Investissements directs étrangers (IDE) entre les pays membres. Par rapport à la quantité de flux des IDE communautaires vers l'extérieur, les IDE intra-communautaires sont passés de 20 % en 1983à 59 % en 1994. »

Il semble que lUE « s'est bien comportée dans la compétition internationale en ce qui concerne les investissements directs, comme le témoignent aussi bien la forte croissance de flux interne que le surplus limité de flux net ». La Commission conteste les revendications récurrentes des employeurs quant à la réduction des salaires pour éviter les délocalisations vers des pays à bas salaires. Les rapports économiques annuels affirment que « rien n'indique que les transferts de la production à l'étranger soient surtout déterminés par les coûts salariaux, même si cela pourrait être vrai dans des secteurs à forte intensité de travail comme le textile, les chaussures et les jouets, etc. » Le rapport révèle également, que l'augmentation de la productivité du travail a été plus grande qu'au Japon (pour les années les plus récentes) et qu'aux EtatsUnis, tout en préservant l'équilibre extérieur.

Il est aussi significatif que la détérioration de la part de l'UE dans les marchés d'exportation soit considérée comme « la conséquence d'une substantielle revalorisation du taux de change réel », en d'autres termes, la conséquence de la priorité absolue donnée aux devises fortes et au bas niveau d'inflation dans le traité de Maastricht. Changement de priorité

D'Aix-la-Chapelle à Athènes, les conséquences présumées de la mondialisation et la menace de la concurrence des pays à bas salaires sont exploitées dans le but de forcer les syndicats à faire de plus en plus de concessions. Mais les statistiques de la Commission européenne indiquent que l'UE est une économie virtuellement fermée. Par conséquent, une économie où une politique de relance « pourrait » stimuler le secteur public et une réduction généralisée du temps de travail sans réduction de salaire, pourrait être appliquée assez facilement.

Avec 20 millions de chômeurs et 50 millions de pauvres dans lUE (dont la population totale est de 360 millions) la nécessité d'un tel changement radical de priorités est évidente. Ce changement n'aura pas lieu aussi longtemps que l'Europe sera dominée par le grand capital. Seul le rassemblement de la gauche, des syndicats et des autres movements sociaux, dans une mobilisation sur des objectifs sociaux et économiques différents ainsi que des initiatives pour des luttes et des campagnes européennes rendront possible un tel changement d'orientation politique. *

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