Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

La crise écologique : un enjeu européen

Inprecor n° 414, juin 1997 · p. 25-26 · 1 962 mots

Écologie Europe

Le constat est là : l'Europe de Maastricht ne peut ni ne veut s'attaquer aux racines de la crise écologique. Or, l'écologie politique n'est pas seulement affaire de solidarité intergénérationnelle, ou de solidarité avec les peuples du Sud.

Le présent des populations européennes est aussi très directement en cause : la dégradation de l'environnement a des conséquences désastreuses sur la santé publique et elle avive les inégalités sociales, alors que les puissances économiques qui en sont responsables échappent à tout contrôle citoyen.

Sous les coups de boutoir du libéralisme, enjeux écologiques, sociaux et démocratiques apparaissent plus que jamais étroitement liés.

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TUr é d nants et l'ignorance des gouvernés a de des

C'était il y a cinq ans seulement et cela paraît déjà si loin : le Sommet de la terre à Rio, son faste médiatique, ses solennels engagements, ses envode l'Europe n'était-il pas de promouvoir le et des relations protecdernier, la conférence « Rio+5 » a paraphé la Charte de la Terre, mais dans l'indifférence des gouverLe déclin de la biodiversité

En Europe, la biodiversité décline dangereusesituation de l'avifaune européenne. Environ 40 % des espèces d'oiseaux concernées sont actuellement jugées en « situation défavorable ». De plus ces dernières années, le quart de nos 514 espèces régulières ont subi une réduction substantielle de leurs populations. Or, c'est précisément durant cette période-là que des efforts particuliers de protection ont été consentis : la législation européenne rale, ce luxe ! développement économique (par de la réintroduction locale d'espèces éteintes. La politique de conservation de la biodiversité exige d'être intégrée à toute les sphères de l'activité économique ». La première cause du déclin est « la monolithique Politique agricole commune (PAC) de TUE » qui n'intègre pas à ses « additions » la perte du capital de biodiversité. Mais, en réalité, toutes les zones de gestion intensive, y compris urbaines. sont concernées par cette question. On sait l'importance que revêt aujourd'hui la défense de la biodiversité. Le patrimoine naturel est un patrimoine culturel. La disparition de paysages, d'espèces animales ou végétales, l'uniformisation et l'artificialisation complète du cadre de vie — et donc la réduction du champ des activité humaines qui en découle — représentent un véritable appauvrissement du socle de civilisation. Le patrimoine naturel est aussi un patrimoine scientifique, fondement de connaissances et découvertes (y compris dans le domaine médical). Le patrimoine naturel est, enfin, un patrimoine proprement vital. Le maintien de sa diversité est l'une des données essentielles dont dépend dans la biosphère et à long terme, la préservation de nos conditions même d'existence. Chaque nouvelle inondation catastrophique d'origine humaine rappelle ce qu'il en coûte de l'oublier, de même que l'aggravation qualitative des pollutions (urbaines ou rurales) et ses conséquences sociales (maladies, difficultés d'accès à l'eau potable...), ou les signes alarmants d'évolution du climat. En fait, ces dernières années, les conséquences de la dégradation de l'environnement se font très directement sentir non plus seulement dans le tiersmonde, mais aussi dans les pays développés C'est vrai dans le domaine de la santé. Selon de récentes études médicales, plusieurs centaines de personnes meurent chaque années dans les grandes villes du fait des émissions atmosphériques provoquées par l'excès de trafic automobile, et beaucoup d'autres doivent vivre avec des crises d'asthme répétées. Des jeunes, touchés par des leucémies aux alentours du centre de stockage et de retraitement nucléaire de La Hague, semblent bien avoir été victimes de la radioactivité artificielle ambiante. Plus généralement, bébés et enfants en bas âge porteraient, leur vie durant, les stigmates d'une exposition précoce aux diverses pollutions industrielles. C'est aussi vrai dans le domaine social. Alors que les réserves, trop ponctionnées, s'amenuisent dangereusement, la qualité de l'eau s'effondre et son prix augmente rapidement au point qu'un nombre croissant de familles, incapables de payer, voient l'alimentation de leur appartement coupée : les plus pauvres sont ainsi parfois obligés, pour boire, d'acheter de l'eau miné-

L'écologie politique n'est donc pas seulement affaire de solidarité intergénérationnelle, ou de solidarité tiers-mondiste. Ses enjeux concernent auss très directement le présent de l'Union européenne. Dans ces conditions, pourquoi la raison écologique ne s'impose-t-elle toujours pas ? Sous l'angle de la biodiversité, les exigences écologistes se heurtent, en Europe (comme ailleurs), à la logique profonde d'un système marchand dominé par de grandes puissances économiques privées. Etat et grand capital contre l'écologie

La conscience, la vigilance et l'activité écologistes connaissent des niveaux forts variables d'un

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pays à l'autre au sein de l'UE. Mais dans l'ensemble, c'est une conception instrumentaliste de la nature. On retrouve partout la tendance de l'Etat à imposer des limites à la démocratie. Cela vaut particulièrement pour les grands pays nucléarisés. Un corps technocratique influence directement la haute administration et tisse des liens organiques avec le grand capital du public et du privé. Une série de secteurs-clé de l'économie agissent directement dans un sens anti-écologique : chimie et agro-alimentaire, automobile, nucléaire civilo-militaire, bâtiment et travaux publics (BTP), loisirs et gestion marchande des ressources naturelles, puissantes et réactionnaires associations de chasse... Chacun de ces lobbies intervient activement dans la vie politique, mobilisant d'énormes moyens financiers pour étouffer dans l'œuf la contestation écologiste et bloquer tout choix démocratique. Maintes fois promis, y compris par le futur président Mitterrand en 1981, le grand débat sur les options énergétiques de la France n'a jamais vu le jour. Le pouvoir nucleocrate mene depuis des années une véritable campagne de lavage de cerveau à coup de spots télévisés, anxieux d'occulter la mémoire de Tchernobyl et l'échec retentissant de Superphenix (ce surgénérateur qui devait être le joyaux du modèle nucléaire français). Tant pis pour le droit des citoyens à décider de leur avenir. De même, pour plaire aux groupes de pressions économiques les gouvernements hésitent rarement à violer la loi et les réglementations environnementales, surtout quand elles sont d'origine européenne. Par ailleurs, le contrôle de ressources vitales, comme l'eau, échappe de plus en plus à quelque autorité publique que ce soit, gouvernementale ou municipale. L'Etat s'avère incapable de la protéger face, par exemple, à la grande agriculture capitaliste qui opère des ponctions excessives sur les nappes phréatiques et multiplie les pollutions. Quant à sa gestion, elle tombe toujours plus sous la coupe des grandes entreprises privées. Elles pénètrent aujourd hui le secteur bancaire, ou celui de la communication, et engagent de vastes manœuves internationales où la quête du profit et celle du pouvoir sont intimement liées. La notion de service public leur est totalement étrangère ; elles s'affirment pourtant les maîtres de l'eau, ce bien public. Ce processus caractéristique de privatisation d'une ressource vitale a déjà des conséquences écologiques et sociales considérables (dégradation de l'environnement, hausse considérable des prix de l'eau potable, perte de contrôle des collectivités...).

L'exigence écologique ne se heurte pas seulement à la logique aveugle du marché-roi, pour qui seul compte la « demande solvable », qui ignore les besoins humains les plus pressant s'ils ne s'expriment pas en pouvoir d'achat, qui se désintéresse des inquantifiables équilibres entre société humaine et biosphère.

Des groupes capitalistes parmi les plus puissants interviennent activement pour interdire la mise en œuvre des politiques publiques qui risqueraient de réduire leurs profits et leurs pouvoirs. Ainsi, l'écologie politique n'intervient pas à la marge du capitalisme, ou dans une zone indéterminée propice au consensus et au compromis raisonnable. Elle touche au cœur même du système dominant. C'est bien pourquoi elle se heurte à des résistances si profondes. Mais c'est aussi pourquoi elle peut véritablement s'intégrer à un projet de société alternatif et global. Des projets de sociétés alternatits

Un secteur de la paysannerie résistant aux bouleversements destructeurs imposés au monde rural, depuis les années 60, par les transformations globales du capitalisme, ne défend pas seulement les petits producteurs face à la grande industrie agro-alimentaire, mais soumet aussi à la critique les notions dominantes de « progrès » et de « modernisation ». Sans sombrer dans le passéisme, on y popularise une conception renouvelée d'« agriculture paysanne », alors que la plupart des grands syndicats ruraux, notamment ceux contrôlés par les gros céréaliers, ont fait leur le modèle de développement agro-industriel. Deux projets de sociétés s'opposent bien, ici, l'un à l'autre. Qu'implique le développement de l'industrie agro-alimentaire ? Une uniformisation générale des paysages, une artificialisation maximale des modes productifs, la création d'unités de production géantes, le recours exponentiel à l'intervention chimique, l'épuisement de ressources vitales, etc., toutes choses qui concourent ensemble au déclin de la biodiversité, à l'aggravation incontrôlable des pollutions, à la baisse de qualité des aliments, à la création de nouveaux risques épidémiques, à la dégradation des conditions de vie des plus pauvres. Il implique aussi un exode rural massif, qui se poursuit encore et nourrit aujourd'hui l'explosion générale du chômage ; une désertification humaine des campagnes qui commence a provoquer, dans des régions entières, le déchirement ! du tissu socioéconomique et la disparition des services publics ; la nécessité d'exporter à tout prix et, donc, de soumettre les peuples du Sud à la dépendance alimentaire -cette dépendance, à caractère proprement impérialiste, est l'une des plus grave : domination de marches vitaux, dictature accrue de la loi du profit, perte d'indépendance politique, destruction de l'agriculture vivrière et des productions agricoles originales, manipulations culturelles... Le combat engagé par les mouvements paysans s'attaque point à point à toutes ces questions. Il intègre donc questions écologiques (diversité),

La crise écologique : un enjeu européen sociales (santé, emploi) et démocratiques tant sur le plan national (libérer le monde rural du contrôle des grands de l'agro-alimentaire) qu'international (reconnaître le droit des peuples du Sud à l'indépendance alimentaire et à l'authenticité culturelle). Cette critique au fond du modèle de développement dominant vaut évidemment pour la politique agricole poursuivie par les organismes de l'Union européenne, mais aussi pour leur conception d'ensemble d'une « croissance » profilée par les grands conglomérats — voir, par exemple, le plan de relance élaboré par Jacques Delors à coup de grands travaux dont l'utilité sociale est plus que discutable et le coût écologique prohibitif, mais qui assureraient des bénéfices considérables aux puissances établies (pour peu, du moins, que l'UE arrive à les financer !). Unifier les combats

L'exigence écologique a souvent été considérée comme un « luxe », ou du moins comme une priorité seconde qui doit s'effacer devant l'urgence de la crise sociale. Pourtant, du Nord au Sud, les implications de la crise écologique se font déjà gravement sentir. Elles affectent par bien des aspects les conditions d'existence de la population. Ses enjeux appartiennent a notre présent et non seulement à notre avenir. Ce qui était vrai hier l'est plus encore aujourd'hui. En effet, l'offensive « libérale » poursuivie au niveau européen dans le cadre de Maastricht (et au niveau mondial dans celui du FMI ou de l'OMC) opère sur tous les terrains, affecte les conditions de lutte dans tous les secteurs. Mais, de ce fait, elle facilite aussi la convergence des combats sociaux, démocratiques et écologiques, confrontés qu'ils sont à une même logique universelle. Les « questions écologiques » resurgissent ainsi sous la forme de problèmes de santé publique, d'inégalités sociales nouvelles, de déficit croissant de démocratie. Les consciences évoluent aussi ! L'affaire de la « vache folle » joue aujourd'hui, à propos du « productivisme », un rôle analogue à celui de Tchernobyl, hier, à propos du nucléaire. Un projet de société alternatif global renaît ainsi progressivement, même si bien du chemin reste à parcourir pour mieux le définir. C'est une très grande chance, pour peu du moins que la référence écologique elle-même ne disparaisse pas, l'environnemental réapparaissant sous l'aspect du social et du démocratique. C'est en effet cette référence-là qui nous force à repenser systématiquement l'évolution des rapports sociétés humaines/nature. Une réflexion au fond qui reste loin d'être achevée et à laquelle les courants se réclamant d'un socialisme révolutionnaire ne sauraient se soustraire. *

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