« Suharto parti, le régime de Suharto tient toujours »
Document : Déclaration du PRD Nous publions ci-dessous la déclaration du PRD diffusée après la démission de Suharto.
Sous la pression des dirigeants politiques, des organisations de masse et de la population, Suharto a fini par démissionner de son poste de président de la République d'Indonésie. Il a mis fin à trente-trois ans de présidence. Mais le régime militaire-capitaliste de Suharto, responsable de toutes les souffrances infligées au peuple, n'est pas
Andi Arief, président du SMID et porte- parole du PRD, kidnappé par les militaires le 28 mars 1998.
encore défait.
La démission de Suharto de la présidence et l'intronisation de Habibie en tant qu'héritier — en absence d'un semblant de démocratie — n'est rien d'autre qu'une tentative de préserver le régime de Suharto. Sa démission de la présidence n'est qu'une tentative de pacifier la colère du peuple. S'il avait refusé de partir, la colère du peuple aurait grandi encore. Si les masses avaient été mobilisées en plus grand nombre, elles ne se limiteraient pas à vouloir le départ du président, elles auraient exigé la fin du système de pouvoir de l'Ordre nouveau, s'en seraient prises à ses affaires familiales et même à sa personne et à celles de ses amis. La démission de Suharto n'a d'autre but que de minimaliser les pertes infligés par la résistance populaire et à l'affaiblir. Suharto est le marionnettiste, Habibie est la marionnette
Les termes employés par Suharto « lengser keprabon, madheg pandhito » (en javanais : descendre du trône, devenir un prêtre/conseiller) sont clairs. Il s'est formellement démis de son poste et veut continuer à jouer un rôle en coulisses. En d'autres termes, il est aujourd'hui le marionnettiste qui choisit librement les marionnettes. La marionnette c'est Habibie, un personnage habile dans l'emploi des symboles de l'Islam musulmane. Il fait partie du cercle loyal envers Suharto.
Suharto voulait que son successeur soit sous son contrôle. C'est pourquoi il a choisi le vice-président comme successeur. Le poste du président aurait dû être pourvu par la Chambre des représentants (MPR), même si le MPR est aussi une marionnette de Suharto. Le siège du président n'est pas supposé être occupé par le vice-président. Mais l'organisation d'une élection présidentielle par une assemblée extraordinaire du MPR aurait permis à d'autres candidats d'apparaître. La pression populaire aurait pu forcer le MPR à élire une personne que Suharto ne souhaitait pas, même si cette personne était issue du cénacle de l'Ordre nouveau.
Suharto n'a pas besoin de chercher un successeur qui semble moralement intègre aussi longtemps qu'il le contrôle. Habibie n'est pas différent de Suharto. Il est aussi népotiste et c'est un capitaliste-copain qui possède beaucoup d'affaires familiales. La clique de Suharto est toujours solide, les militaires lui restent loyaux
Le legs du poste présidentiel à Habibie ne conduit pas nécessairement à un conflit avec sa clique. Même les chefs militaires les plus ambitieux l'acceptent. Cela signifie que Suharto et son bloc au pouvoir sont toujours solides. Les immenses manifestations des derniers mois ont encouragé certains des supporters de Suharto a prendre position
Dès son investiture, Habibie a ordonné à l'armée de chasser les étudiants du parlement, à n'importe quel prix. Le nouveau gouvernement s'est contenté de se séparer de Tutut, la fille aînée de Suharto, et de son compère Mohamad "Bob" Hasan. Il a intégré toutes les fractions de Golkar qui avaient manifesté des velléités oppositionnelles tout au long de la crise. L'horizon des réformes a été fixé à 2003. Après avoir menacé de ne pas reconnaître le nouveau gouvernement, Amien Raïs s'est finalement contenté de lui accorder six mois de "neutralité"
La bourgeoisie a peur des étudiants, des ouvriers et des déshérités. Elle ne veut pas revivre des semaines comme celles du mois de mai et elle est prête à toute concession, après la mise à l'écart de Suharto, pour autant que soit maintenue l'unité de l'armée, garante de sa sécurité. L'opposition populaire reste divisée entre les Megawati, les Raïs, la peur de l'ABRI, toujours prête à la réprimer dans le sang contre lui. Néanmoins le véritable pouvoir de
Maintenant la clique de Suharto est impopulaire. Elle en est consciente. C'est pourquoi elle accepte de reculer un peu. Mais elle cherche une occasion pour resurgir contre les forces démocratiques. Quand sa contre-attaque sera-t-elle lancée ? Elle le sera lorsqu'ils penseront que les masses sont démobilisées. Les militaires ont commis une erreur en tuant les six héros des réformes à l'université Trisakti le 12 mai. Cet assassinat fut fatal pour la position de Suharto, même si Suharto pouvait vouloir éviter un tel résultat.
Le général Wiranto en tant que ministre de la Défense et commandant en chef des forces armées a également manifesté son entière loyauté à l'ex-président et à son héritier Habibie. Il est fort dommage que certains activistes du mouvement démocratique rêvent encore des militaires en faveur des réformes. Certains poussent même la naïveté jusqu'à penser qu'il ne peut y avoir de changement sans le soutien des militaires.
Le soulèvement des masses du 14 mai a modifié le climat politique en faveur du changement sans l'aide des militaires. En fait les militaires tentent d'empêcher le changement. A un moment où les militaires restent solides comme maintenant, pouvons- nous toujours espérer qu'ils vont soutenir les réformes ? Les officiels militaires sont infiniment plus conservateurs et plus opposés aux réformes que les officiels civils corrompus comme Harmoko et Abdul Latief. Quel que soit le degré de corruption des Harmoko et Abdul Latief, ils sont perméables à la pression pour exiger le retrait de Suharto. Mais comme en juillet 1996 et en ce mois de mai, et l'encouragement de cette première victoire en ayant forcé Suharto à démissionner. Dans une telle situation, le mouvement de masse est largement traversé de toutes sortes d'illusions, c'est inévitable. Les limites de Habibie
Au moment où Habibie prend les commandes, il a incontestablement tous les parieurs contre lui.
Les Bourses de la région ont chuté à l'annonce de sa nomination. Le FMI le tient pour un personnage "pittoresque" dans le meilleur des cas, incapable de mener à bien un programme d'ajustement, car si Habibie représente quelque chose, c'est bien une bourgeoisie nationale prête à défendre, monopole après monopole, ses intérêts face au capital international. Pour autant, ils n'ont pas de meilleur candidat. regardez ces généraux (à l'exception de ceux qui sont à la retraite et qui ne sont plus sous le contrôle de Suharto) : la différence entre eux et des robots est seulement celle des matières premières dont ils sont faits. Encore un fois : réforme totale!
Le transfert de la présidence de Suharto à Habibie ne doit pas affaiblir notre lutte. Ce transfert n'indique pas que Suharto a entrepris des reformes. L'Ordre nouveau n'a pas bougé d'un pouce. Encore une fois, ce qui s'est passé n'est qu'une tentative de limiter l'exigence des réformes et de faire illusion tant que la colère du peuple subsiste. Il n'y a pas de changement du régime de Suharto.
N'oubliez pas, les demandes fondamentales des masses n'ont pas été réalisées : l'abrogation des cinq lois politiques de 1985 ; le démantèlement de la fonction duale de l'armée ; le jugement de Suharto ; la confiscation des capitaux des entreprise des copains ; la confiscation des biens des officiels corrompus ; les élections libres, démocratiques et multi-partites ; la libération de tous les prisonniers politiques !
Le legs de la présidence à Habibie ne doit pas brouiller la conscience du peuple. Nous devons le dire clairement une fois encore : nous voulons une réforme totale et non des demi-réformes peu sincères ! La réforme totale ne peut être réalisée que sous le contrôle du peuple pour éviter toute tentative de la dévier de l'objectif choisi. Seul un Conseil populaire (ou tout autre nom qu'il se choisira), établi par le peuple et non par le régime, peut exercer ce contrôle.
Les étudiants et le secteur de l'opposition dirigé par le PRD n'ont pas marqué la moindre hésitation. Dès le lendemain de l'évacuation du parlement, ils ont manifesté dans les rues pour demander l'organisation immédiate d'élections législatives pour une assemblée constituante. Un des ministres du nouveau gouvernement, l'inamovible ministre de l'Économie, principa négociateur auprès du FMI, Ginandjar Kartasasmita, a donné six mois à Habibie et réclamé la convocation immédiate d'élections législatives pour légitimer le gouvernement. Le ministre de la Justice, Muladi, ancien membre de la Commission nationale des droits de l'homme, a annoncé qu'il présenterait lors de la première réunion du gouvernement, le 25 mai, un décret d'amnistie concernant 15 prisonniers politiques, alors Yusuf Habibie qu'il y en a plus de 200 dans les prisons du pays. Le ministre de la Défense, le général Wiranto, a obtenu que soit retiré au gendre de Suharto, le général Prabowo, le commandement de Kostrad
Le principal problème de Habibie tient à ce qu'il perd toute crédibilité s'il ne met pas en marche les réformes, mais aussi dès qu'il les engage. Alors que toutes les fractions de la bourgeoisie indonésienne ont accepté que s'ouvre la transition, chacune cherche à en tirer quelque parti pour ses propres intérêts, en essayant de s'appuyer sur tel ou tel secteur du mouvement de masse. Ce n'est pas vraiment le meilleur scénario pour la "stabilité politique"
Mais plus que ces manœuvres internes des différentes fractions de la bourgeoisie, ce qui pèse ce sont les marges de manœuvre limitées que lui imposent la crise économique, l'offensive sur le marché intérieur du capital étranger derrière le FMI, la saignée permanente de Timor oriental, mais aussi les insurrections de Irian Jaya et Aceh et, surtout, l'essor d'un mouvement de masse auquel on peut éventuellement faire quelques concessions politiques, mais sans pouvoir améliorer ses conditions de vie.
Telles sont les causes profondes de la crise, qui détermineront, en dernière instance, la durée de vie du gouvernement Habibie.
25 mai 1998