À propos du Friedrich Engels et le problème des "peuples sans histoire"
La théorie d'Engels sur les "peuples sans histoire" a été brillamment critiquée par Roman Rosdolsky, qui a prouvé son incohérence fondamentale. Il explique le rôle réactionnaire joué par les mouvements nationaux slaves durant les soulèvements de 1848 à la lumière des contradictions intrinsèques à la révolution en Europe orientale : les quelques nations qui luttaient pour leur propre libération comme la Pologne et la Hongrie, opprimaient des autres nationalités et des minorités ethniques en leur propre sein. La bourgeoisie et l'aristocratie terrienne formaient les forces sociales dominantes du mouvement polonais et magyar qui s'opposaient aux autres "nations paysannes". Les Ruthènes (Ukrainiens) de Galice, par exemple, ne soutenaient pas les revendications indépendantistes des Polonais, parce qu'ils défendaient déjà les embryons de leur propre identité nationale, une identité nationale qui exprimait elle-même le conflit de classe qui les opposait aux propriétaires terriens polonais. Les Serbes, les Croates, les Roumains, les Slovaques et toutes les autres "nations paysannes" de l'Europe sud-orientale entretenaient la même livre attitude à l'égard des Allemands et des Magyars. En réalité, ces soi-disant "peuples sans histoire" auraient participé à la révolution s'ils avaient pu obtenir une réforme agraire de la bourgeoisie et de l'aristocratie terrienne, mais la direction chauviniste et conservatrice des mouvements nationaux allemands, polonais et magyar n'acceptèrent pas cette réforme et poussèrent ainsi les masses paysannes dans les bras de la contre-révolution tsariste.
Au lieu d'appréhender - au moyen d'une méthode marxiste -les racines sociales du mouvement panslaviste, Engels dressa une carte de l'Europe basée sur deux catégories : les "nations révolutionnaires" et les "peuples sans histoire", les premiers étant considérés comme historiquement viables, tandis que les seconds étaient relégués au statut de fragments sans vie du passé. Cette position, qui dénie a priori la possibilité d'un réveil subséquent des "peuples sans histoire" est complètement anti-dialectique Rosdolsky prouve, à travers d'abondantes citations, que même après 1848 Engels maintint sa vision de la révolution en Europe centrale et orientale comme étant fondamentalement allemande, avec les mêmes alliés (en premier lieu les Polonais) et les mêmes ennemis (la Russie tsariste et le mouvement panslave).
[Extrait de l'ouvrage de Michael Löwy, Patries ou planète ?, Éditions Page deux, Lausanne 1997.]