Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ARCHIVES DU MARXISME

Staline et la fusion des peuples dans le socialisme

· Inprecor n° 428, octobre 1998 · p. 23-26 · 3 422 mots

Stalinisme Allemagne URSS et Russie

Les Éditions de la Passion, en collaboration avec Jean-Marie Brohm pour M ême les auteurs, qui contrairement la traduction et l'édition scientifique, se sont engagées dans la publication de aux adulateurs du dictateur soviétrois volumes d'œuvres de Roman Rosdolsky (1). Le volume qui paraîtra fin tique ne considèrent pas Staline comme le 1998 aborde en profondeur, par la critique des positions de Friedrich Engels, « penseur le plus génial de notre la question des nationalités telle que ce dernier l'avait plus que maladroite- époque », font généralement une excepment traitée et théorisée. Nous publions ci-après un extrait de cet ouvrage (le tion — en faisant de Staline un théoricien dernier appendice intitulé « Staline et la fusion des peuples dans le socialis- de la question des nationalités. Ils songent alors à la brochure de Staline de 1913 qui me ») ainsi qu'un court texte de Michael Löwy sur Rosdolsky et sa critique représente en effet une de ses meilleures pertinente.

productions écrites (et elles ne sont pas

Né en 1898 à Lemberg (Lwów des Polonais, Ivov des Russes, Lviv des très nombreuses). Pourtant, même si cet Ukrainiens) en Ukraine, région à l'époque sous la domination austro-honécrit — rédigé sous la direction intellecgroise, Roman Rosdolsky rejoignit très jeune le mouvement socialiste.

tuelle immédiate de Lénine et avec la colMobilisé dans l'armée autrichienne durant la Première Guerre mondiale, il y laboration de Boukharine - possède des créa avec ses amis une organisation illégale : la Jeunesse socialiste révolu- qualités indéniables, il ne faut pourtant tionnaire et internationale de Galicie d'où sortirent les fondateurs du parti pas oublier qu'il ne représente au fond communiste d'Ukraine occidentale après le déclenchement de la Révolution qu'une popularisation de conceptions pro-russe. Après la guerre, Rosdolsky étudia à Prague, puis à Vienne où il effec- venant d'autres auteurs (avant tout de tua de 1927 à 1931 des recherches historiques, en collaboration avec Lénine). Mais un théoricien doit être jugé l'Institut Marx-Engels de Moscou, dirigé par Riazanov. À Vienne encore, d'après ses résultats scientifiques originels Rosdolsky obtint son doctorat en soutenant une thèse intitulé : Le problème et non pas d'après ses conceptions vulgades "peuples sans bistoire" chez Marx et Engels. En 1934, Rosdolsky retour- risatrices. Et de la même manière que nait à Lwów : docteur en sciences politiques, il enseigna à l'université de nous pouvons évaluer l'importance d'un cette ville jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale. Exclu du parti com- Say ou d'un MacCulloch en tant que penseurs de l'économie politique sur la base muniste à la fin des années 1920, Rosdolsky adhéra bientôt au mouvement de leurs mérites pour la popularisation et trotskiste. Fait prisonnier en 1942 par la Gestapo, il connut successivement la systématisation des doctrines d'Adam les camps de concentration d'Auschwitz, de Ravensbrück et d'Orianenburg-

Smith et Ricardo, nous devons également En 1947, il émigrait aux États-Unis ; en pleine période de guerre froide, son dans le cas présent examiner les producpassé politique lui ferma l'accès aux universités américaines. Il survécut tions originales de Staline en tant que grâce à des travaux de journaliste, puis parvint à obtenir des bourses qui lui théoricien de la question nationale. permirent de poursuivre ses recherches théoriques. Jusqu'à sa mort, en 1967 Comme preuve de ce que nous avanà Détroit, ces recherches accaparèrent l'essentiel de son temps ; bien que çons, l'escapade de Staline (on ne peut toujours sympathisant du mouvement trotskyste, il avait en effet cessé de guère la nommer autrement) dans le participer de façon active à la vie politique. Vers la fin de sa vie, Rosdolsky domaine de la théorie des nationalités en se montrait par contre de plus en plus réticent à l'égard de la définition de 1930 nous servira de pièce à conviction. l'État soviétique élaborée par Trotsky ; la notion d'"État ouvrier dégénéré" ne Nous avons, ici, en vue, le discours de permettait plus, selon lui, de rendre compte de la réalité des pays où s'était Staline au XVIE congrès du parti commuconsolidé un système d'exploitation de la classe ouvrière. Rappelons aussi niste de l'Union soviétique (juin 1930) qui que Ernest Mandel considérait Rosdolsky — avec qui il échangea une très fut édité depuis en des centaines de milliers d'exemplaires et dans toutes les importante correspondance (qui sera publiée dans une partie du troisième volume des Œuvres) — comme son "maître" et lui a dédié le Troisième Age langues possibles. Il y expliquait au cours d'une polémique contre les « déviations du capitalisme.

vers le chauvinisme grand-russe » dans la 1. Saluons ici l'entreprise des Editions de la Passion [128 bis, boulevard de Charonne, 75020 Paris, tél. : question nationale : « Lénine n'a jamais dit 01 40 24 00 40, fax : 01 43 71 21 32), qui préparent la publication des œuvres du grand théoricien marxis- que les distinctions nationales dussent diste Roman Rosdolsky. Le volume 1, Genèse du "Capital" chez Karl Marx, contiendra la totalité du princi- paraître, et les langues nationales se pal ouvrage de l'auteur, un classique de la critique de l'économie politique, paru en allemand en 1968, dont seulement la moitié fut jusque là publiée en français (Maspéro, 1976). Il est en préparation. Le volu- fondre en une seule langue dans les me 2, dont nous publions ici un extrait, paraîtra en fin d'année. Le volume 3, également en préparation, limites d'un seul État, avant la victoire rassemblera des essais et articles inédits ainsi que des correspondances (avec Ernest Mandel, Otto Morf, du socialisme à l'échelle mondiale. Alexander Schwarz...).

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1908

Kazimierz Sichulski, En avant !, couverture du calendrier ouvrier 1908. Lénine a dit, au contraire, quelque chose de directement opposé, à savoir que "les distinctions nationales et étatiques entre les peuples et les pays [...] se maintiendront encore très, très longtemps, même après la réalisation de la dictature du prolétariat à l'échelle mondiale [souligné par nous, J. S.]". Comment peut-on se référer à Lénine en oubliant cette indication capitale formulée par lui ? Il est vrai qu'un ex-marxiste, poursuit Staline, aujourd'hui renégat et réformiste, M. Kautsky, affirme quelque chose de directement opposé à ce que nous enseigne Lénine. Il affirme, contrairement à Lénine, que la victoire de la révolution prolétarienne dans l'État austro-allemand unifié, au milieu du siècle passé, eût amené la formation d'une seule langue allemande commune et la germanisation des Tchèques, car "la seule force de l'échange libéré de ses entraves, la seule force de la culture moderne apportée par les Allemands, eût, sans la moindre germanisation forcée, transformés en Allemands les petits-bourgeois, les paysans et les prolétaires tchèques arriérés, auxquels leur nationalité chétive ne pouvait rien donner". Il est évident qu'une telle "conception" s'harmonise parfaitement avec le social-chauvinisme de Kautsky. Ce sont justement les vues de Kautsky que j'ai combattus en 1925, dans mon intervention à l'Université des peuples d'Orient. Mais est-il possible que ce bavardage antimarxiste d'un social-chauvin allemand sans vergogne puisse avoir un sens positif pour nous, marxistes, désireux de rester jusqu'au bout des internationalistes ? Qui a raison, Kautsky ou Lénine ? Si c'est Kautsky, comment expliquer alors le fait que des nationalités relativement arriérées, comme les Blancs

Russiens et les Ukrainiens, plus proches des Grands-Russes que le sont les Tchèques des Allemands, n'ont pas été russifiées à la suite de la victoire prolétarienne en URSS, mais, au contraire, ont ressuscité et se sont développées comme nations indépendantes ? Comment expliquer que des nations telles que les Turkmènes, les Kirghizes, les Ouzbeks, les Tadjiks (sans parler des Géorgiens, des Arméniens, des Azerbaïdjanais et autres), bien qu'arriérées, non seulement ne sont pas russifiées à la suite de la victoire du socialisme en URSS, mais, au contraire, ont ressuscité et se sont développées en nations indépendantes ? N'est-il pas clair que nos honorables déviationnistes courant après un internationalisme de façade, sont tombés dans les griffes du social-chauvinisme kautskyste ? »

Quand on lit cette pompeuse tirade de Staline, on ne cesse pas d'être étonné. Selon les conceptions de Lénine, Trotsky, Boukharine et d'autres théoriciens éminents du bolchevisme, K. Kautsky est resté un marxiste orthodoxe jusqu'à la Première Guerre mondiale en 1914, environ, et est passé dans le camp du réformisme seulement au début de cette guerre. Mais nous apprenons à présent que « le jeune marxiste » Kautsky était devenu dès 1896 (car les phrases de Kautsky incriminées par Staline datent de cette année) un « social-chauvin allemand sans vergogne » ! Mais quand avait-il été marxiste ? (A l'époque par exemple où il collaborait encore à Zurich aux Annales de Höchberg et se trouvait, selon son propre aveu, seulement « sur la voie du marxisme » ?)

Mais cela n'est qu'accessoire. Le côté intéressant de la question est plus important que la lutte de Staline avec la chronologie. Pour la compréhension du lecteur

Maurycy Lilien, Guerres paysannes (1898)

actuel, il faut rappeler que les phrases de Kautsky, dont il s'agit ici, sont extraites de sa préface à la traduction allemande des articles d'Engels sur la Révolution et la contre-révolution en Allemagne qui parurent à l'origine dans la New York Tribune Dans ces articles Engels répète le pronostic erroné qu'il avait déjà établi deux ans auparavant dans La Nouvelle Gazette Rhénane, selon lequel les populations slaves de l'Autriche et de la Hongrie d'alors (à l'exception des Polonais) ainsi que les Roumains hongrois « n'avaient pas d'avenir en tant que nations indépendantes » et allaient au devant d'une assimilation par leurs puissants voisins (les Allemands, les Hongrois et les Polonais). En tant qu'éditeur de la série d'articles d'Engels, Kautsky devait naturellement prendre position vis-à-vis de ce pronostic si impitoyablement réfuté par l'histoire — et il le fit dans une étude historique pénétrante qui lui fait honneur en tant que chercheur original. Le pronostic erroné d'Engels, pense Kautsky, était à l'époque, lorsqu'il fut établi (vers le milieu du siècle précédent) tout à fait justifié scientifiquement. S'il ne s'est pas réalisé malgré tout, « la faute réside ailleurs que dans la connaissance défectueuse des faits. Elle réside dans la seule grande erreur que Marx et Engels commirent depuis la découverte des fondements matériels du développement historique » à savoir dans leur hypothèse que la défaite de la révolution de 1848 n'était que passagère et qu'en l'espace de peu d'années lui succéderait une nouvelle révolution victorieuse. Mais s'ils avaient eu raison dans cette attente, dit-il plus loin, le destin de ces populations, et particulièrement des Tchèques enclavés dans les territoire allemands, aurait dû apparaître comme scellé — par suite de l'arriération culturelle et de la structure de classe tout à fait sous-développée des Slaves autrichiens sans histoire. « Sans la moindre germanisation forcée, la force de l'échange libéré de ses entraves, la force de la culture moderne apportée par les Allemands eut transformé en Allemands les petits-bourgeois, les paysans et les prolétaires tchèques arriérés, auxquels leur nationalité chétive ne pouvait rien donner. » L'histoire prit cependant un autre cours : au lieu de la révolution radicale espérée, eut lieu le développement relativement lent du capitalisme, qui devait conduire les masses populaires des populations slaves plébéiennes à une opposition croissante contre la bourgeoisie allemande devenue

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réactionnaire et les classes nobles hongroises et polonaises qui lui étaient alliées. Entre temps cependant la structure de classe des Slaves tchèques et autres Slaves autrichiens s'était fondamentalement transformée. Ils n'étaient plus des « peuples de valets » sans histoire, ils possédaient déjà leur propre bourgeoisie, leur couche d'intellectuels et leur propre prolétariat et purent ainsi emprunter la large voie de leur renaissance nationale. C'est ainsi que le pronostic autrefois justifié d'Engels devait se révéler en l'espace de quelques décennies totalement non fondé.

Voilà pour la préface de Kautsky. On peut certes émettre de nombreuses objections justifiées contre son analyse, car nous devons considérer aujourd'hui la chose avec des yeux totalement autres qu'en 1896. Mais on ne pourra guère nier que pour l'époque et pour l'état d'alors de la science sociologique cette analyse représentait une certaine performance et était totalement pénétrée de l'esprit de la méthode de Marx. (On ne peut en tout cas pas trouver dans la littérature marxiste ultérieure de meilleure présentation du problème que celle de Kautsky.) L'invective de Staline doit donc nous apparaître comme saugrenue et grossièrement non scientifique !

Très bien — mais si l'interprétation historique par Kautsky des conceptions de Marx et Engels devait quand même contenir un petit grain de chauvinisme, si se manifestait une certaine motivation « inconsciente » à savoir la motivation de la germanisation ? Que devrions-nous alors dire d'Engels et de Marx eux-mêmes qui n'interprétèrent pas des conceptions étrangères dans La Nouvelle Gazette Rhénane et dans la New York Tribune, mais défendirent les leurs propres qui aboutissaient précisément à une assimilation des Slaves autrichiens qui leur semblait inévitable ? Les deux hommes étaient en effet de l'avis que, en tout cas dans les circonstances de l'époque, « la force de l'échange libéré de ses entraves, la force

Maurycy Lilien, Boryslaw 1892 de la culture moderne, apportée par les Allemands » auraient dû transformer « les petits-bourgeois, les paysans et les prolétaires tchèques arriérés » en Allemands. Faut-il alors aussi considérer Marx et Engels comme des « social-chauvins allemands sans vergogne » ? Et sinon, pourquoi ce qu'on leur passe devrait-il être reproché comme un crime à Kautsky ? !| ne doit pas y avoir deux poids et deux mesures, n'est-ce pas ? Pourtant ce que Staline fit de mieux au XVIE congrès du parti est certes sa rétérence aux contérences à « l'Université des peuples d'Orient » en 1925 où il avait déjà « combattu » prétendument la préface de Kautsky de janvier 1896. Mais qu'en est-il en réalité ? Voici les paroles mêmes de Staline : « On parle (Kautsky par exemple) de la création d'une langue unique commune à toute l'humanité, toutes les autres langues devant dépérir dans la période du socialisme. Je ne crois guère à cette théorie d'une langue unique, universelle. En tout cas, l'expérience ne plaide pas pour, mais contre une telle théorie. Jusqu'ici les choses se sont passées de telle sorte que la révolution socialiste n'a pas diminué, mais augmenté le nombre des langues ; car, secouant les couches les plus profondes de l'humanité et les poussant sur la scène politique, elle éveille à une vie nouvelle toute une série de nouvelles nationalités, autrefois inconnues ou peu connues. Qui aurait pu croire que l'ancienne Russie tsariste renfermait au moins 50 nationali-

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tés et groupes ethniques ? Or, la révolution d'Octobre, ayant rompu les vieilles chaînes et mis en avant toute une série de peuples et peuplades oubliés, leur a donné une vie nouvelle et un nouveau développement. »

I W. STALIN J. W. STALIN Photomontage : Mieczyslaw Berman (D.R.)

On le voit : Staline adopte ici un ton beaucoup plus mesuré vis-à-vis de Kautsky que lors du congrès du parti en 1930. Ce n'est pas étonnant en effet, il polémique ici non pas contre la préface mentionnée de 1896, mais contre des conceptions tout à fait différentes de Karl Kautsky et qui appartenaient depuis toujours à l'arsenal de la doctrine bolchevique. Il est bien vrai que Kautsky parla plusieurs fois (comme avant lui déjà Marx et Engels) de la vraisemblance de la fusion des peuples dans un lointain avenir du socialisme. Mais — et ici commence le côté "délicat" de l'affaire — cette idée fut soulevée beaucoup plus fréquemment et énergiquement par Lénine. [...]

Il est donc clair que dans cette question (le dépérissement des différences nationales dans la société socialiste) Kautsky et Lénine sont parfaitement d'accord. Les deux constatent le caractère assimilateur du développement moderne, les deux saluent la « fusion des peuples » (volontaire et non violente !), les deux voient en elle le but du socialisme. Seulement Lénine, en tant que révolutionnaire radical, souligne ce point de vue encore plus énergiquement que Kautsky et cela Staline le savait parfaitement. Son exposé de 1925 ne représentait au fond qu'une polémique secrète contre Lénine. D'où son « par exemple », c'est pourquoi il nomme Kautsky pour ne pas avoir à nommer « par exemple » Lénine !

Mais, remarquera à nouveau le lecteur, Staline se prononça en 1930 aussi pour la théorie léniniste de la « fusion des peuples », tandis que cinq ans auparavant il avait nié la justesse de cette théorie (restée controversée dans le camp socialiste). N'est-ce pas là une contradiction ?

Certes, et c'est ainsi que quelques participants au congrès de 1930 le comprirent qui osèrent même (ah comme cette époque etait alors libérale !) attirer l'attention du dictateur soviétique sur cette contradiction dans une question écrite : « Vous combattiez alors — ainsi était rédigée cette question que nous extrayons du discours de clôture de Staline (qui les commente également par des remarques mises entre parenthèses) - la théorie de Kautsky sur le dépérissement des langues nationales et la création d'une seule langue commune dans la période du socialisme [dans un seul pays, Staline] ; et maintenant, dans votre rapport |..) vous déclarez que les communistes sont partisans de la fusion des cultures nationales et des langues nationales en une seule culture commune, avec une seule langue commune [dans la période de la victoire du socialisme à l'échelle mondiale, Staline). N'y a-t-il pas là quelque chose d'obscur ? »

« Je pense, répondit Staline, qu'il n'y a là ni point obscur, ni contradiction d'aucune sorte [!] [...] En ce qui concerne la perspective plus éloignée des cultures nationales et des langues nationales, je m'en suis toujours tenu et continue de m'en tenir à la conception léniniste suivant laquelle dans la période de victoire du socialisme, à l'échelle mondiale, quand le socialisme s'affermira et entrera dans les mœurs, les langues nationales devront infailliblement se fondre en une seule langue commune, qui ne sera évidemment ni grande-russe, ni allemande, mais quelque chose de nouveau [...). Apparemment, les auteurs de ce billet n'ont pas compris [...] que la question du dépérissement des langues nationales et de leur fusion en une seule langue commune, n'est pas une question intérieure d'État [...] mais une question internationale, la question de la victoire du socialisme à l'échelle internationale. »

On peut ici toucher pour ainsi dire du doigt la mauvaise foi de Staline. Il était tout à fait naturel qu'en tant que pragmatique incorrigible il ne veuille accorder aucun crédit en 1925 à la thèse marxiste traditionnelle de la « fusion des peuples dans le socialisme ». (Finalement chacun a le droit d'avoir une opinion personnelle et ce trait de caractère de Staline doit nous paraître plutôt sympathique.) Mais l'astuce dont il se sert n'est pas normale, l'excuse selon laquelle sa critique d'alors valait non pas pour la fusion des peuples « après la victoire du socialisme à l'échelle mondiale », mais seulement « après la victoire du socialisme dans un seul pays ». Car, d'abord, sa conférence à « /'Université des peuples d'Orient » ne se laisse pas interpréter ainsi avec la meilleure volonté. Et ensuite il n'est jamais venu à l'esprit ni de Kautsky, ni de Lénine de poser la question sous cette forme absurde. Ils insistèrent sans cesse, bien plutôt, sur le fait que « la fusion des peuples » ne pourrait avoir lieu qu'après une très longue période, peut-être seulement après des siècles. Il fallait donc une absence de scrupule particulière (et d'ignorance) pour citer comme preuve contraire la vieille préface de Kautsky de 1896 qui traitait de la révolution bourgeoise allemande de 1848-1849 et accuser ainsi Kautsky de social-chauvinisme allemand. (D'autant plus, que, dans ce cas, Marx et Engels devaient apparaître avant tout comme des archi-chauvins !) La digression théorique de Staline témoigne par conséquent d'un tel primitivisme qu'i est vraiment pénible de devoir en traiter. Lui-même n'aurait sûrement pas osé deux ou trois ans auparavant apparaître avec de telles inepties devant un congrès du parti - on se serait purement et simplement moqué de lui... Mais manifestement le fier parti de Lénine manquait à ce point de colonne vertébrale en 1930 et était à ce point brisé qu'il devait même supporter les rodomontades du « grand théoricien des nationalités », Staline.* Antoni Kamienski, L'agitateur; (1905-1907) • Extrait de Friedrich Engels und das Problem der geschichtslosen Völker (Die Nationalitätenfrage in der Revolution 1848-1849 im Lichte der - Neuen Rheinischen Zeitung -). A paraître en traduction francaise aux Éditions de la Passion fin 1998, sous le titre : Roman Rosdolsky, Œuvres 2, Friedrich Engels et la question des "peuples sans bistoire" (la question des nationalités dans la révolution de 1848-1849 à la lumière de "La Nouvelle Gazette Rénane*), prix public 120 F.

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