par Maxime Durand*
Be n'est sans doute pas la fin de la « C mondialisation, mais c'est certainement la fin d'une ère » annonce Jeffrey Sachs, ancien envoyé spécial du FMI. Il suffit de lire la presse économique et financière pour s'apercevoir que la bourgeoisie se pose des questions qui n'intéressaient jusque là que les critiques les plus radicaux du capitalisme. La crise économique actuelle représente un tournant considérable dans l'évolution du capitalisme contemporain. Pour en mesurer la portée, il convient de conserver une approche internationaliste et de commencer par le sort des économies dominées, avant de se préoccuper des répercussions de ce choc sur les pays impérialistes. La faillite du néolibéralisme périphérique
Aujourd'hui, 40 % des êtres humains vivent dans des pays d'ores et déjà frappés par la récession, et cette proportion risque bien d'augmenter dans les mois à venir. Le produit national a ainsi baissé de 7 % en Thailande, de 15 % en Indonésie et d'environ 50 % en Russie. Le temps n'est donc plus, de ce point de vue, aux prévisions et aux scénarios : nous avons devant les yeux les résultats d'une formidable et terrible leçon de choses. Et la conclusion est limpide : le modèle néolibéral, qui est la forme contemporaine de l'impérialisme, ne constitue pas une voie de développement praticable. Cela peut fonctionner pendant un certain temps, et dans un petit nombre de pays, voire de régions, mais ce modèle ne peut être universalisé, parce qu'il repose sur un principe inadéquat de concurrence généralisée. La succession des "incidents" est impressionnante : Mexique 1994-1995, Thailande 1997, Russie 1998 A chaque fois le choc frappe un pays donné, puis se communique à une zone de pays, avant de faire incursion sur les Bourses des pays riches. Si la succession des événements est la même, on assiste désormais à un processus cumulatif. Ainsi, la crise d'aujourd'hui frappe le Mexique qui refaisait surface et reproduit l'"effet tequila" de 1995 en exerçant à nouveau de considérables pressions sur le Brésil et l'Argentine. Le second fait frappant, si on laisse de côté le cas particulier de la Russie, c'est que la crise ne frappe pas les pays les plus fragiles et les plus pauvres mais au contraire ceux qui étaient donnés comme modèles à l'ensemble des pays du Sud et pour lesquels la Banque Mondiale avait inventé la notion de front runner. Ce constat nécessite de revenir sur les raisons pour lesquelles ce modèle ne fonctionne pas.
La première limite réside dans la capacité d'absorption des pays du Nord, qui n'est pas extensible à l'infini. Comme à peu près tous les pays du Sud se sont tournés vers l'exportation à tout prix, ce déséquilibre a conduit logiquement à l'exacerbation de la concurrence entre eux. Chacun a dû faire valoir des avantages non pas absolus mais relatifs aux pays voisins, et le seul moyen de le faire consistait à offrir des salaires plus attractifs. Cette orientation a eu pour effet de bloquer le marché intérieur et d'accentuer encore la dépendance à l'égard des exportations. L'installation de ce schéma ne s'est évidemment pas faite dans le monde abstrait des idées. La mise en concurrence généralisée représente en effet la stratégie commune d'une redoutable alliance où l'on retrouve les multinationales, les bourgeoisies locales et les institutions impérialistes.
Dans la tourmente
mondiale
C'est l'endettement des années quatre-vingt qui a enclenché le processus : pour rembourser, il fallait supprimer les dépenses inutiles et exporter au maximum. Tel a toujours été le noyau dur des plans d'ajustement du FMI. Cette réorientation de l'économie est choisie avec enthousiasme par la bourgeoisie locale et suscite l'intérêt des multinationales, qui vont être l'agent actif du redéploiement et de l'ouverture. Son échec peut au fond être interprété comme une crise de surproduction des pays du Sud, qui se sont mis à produire plus que ce que pouvaient acheter les pays du Nord.
Cet aspect des choses conduit à revenir sur le cynisme des analystes bourgeois qui dénoncaient la concurrence déloyale des pays du Sud Les délocalisations étaient présentées comme la raison principale de la montée du chômage, notamment en Europe. Cette explication a été pure ment et simplement pulvérisée à l'épreuve des faits. L'une des leçons de cette crise est en effet que les pays du Sud se sont vus déposséder en grande partie des effets favorables d'un volume accru des exportations et qu'ils se trouvent aujourd'hui frappés les premiers, et très durement. Si la croissance européenne était plombée par la concurrence des pays d'Asie, pourquoi alors leur effondrement est-il perçu comme une menace et non comme un soulagement ? La réalité, c'est que les rapports Nord-Sud avaient pris la forme de considérables transferts de valeur et que l'échange inégal était devenu une réalité palpable, plus que cela n'avait jamais été le cas. C'est donc par antiphrase que le rédacteur en chef de l'Expansion se croit obligé de rappeler que * Maxime Durand est membre du Groupe de travail économique de la Ligue communiste révolutionnaire (section française de la Quatrième Internationale).
« liberté de piller n'est pas libéralisme ».
La seconde ligne de propagation des séismes boursiers est venue souligner un phénomène relativement récent dans son ampleur, qui est la baisse du prix des matières premières. Elle a été de l'ordre de 30 % depuis le milieu de 1997 et les cours réels (après inflation) se situent au plus bas niveau depuis 25 ans. Cette baisse est particulièrement marquée dans le cas du pétrole, puisque le prix du baril de brut est aujourd'hui tombé aux alentours de 12 dollars alors qu'il s'était établi en moyenne à 20 dollars en 1997. Il n'est donc pas surprenant que des pays comme la Russie et le Venezuela soient aujourd'hui en première ligne, dans la mesure où le pétrole représente une part importante de leurs exportations. C'est ce qui permet aussi de comprendre la présence, sur la liste des pays touchés par la crise, de la Norvège, du Canada, de l'Australie ou de l'Afrique du Sud.
Avec le bradage des matières premières, on retourne à une forme classique de l'impérialisme. De manière plus générale, la crise actuelle fait apparaître la dépendance maintenue des pays du Sud et révèle le caractère illusoire des postulats néolibéraux. Mettre en concurrence directe des pays dont les niveaux de productivité sont qualitativement différents ne peut avoir pour résultat qu'un double phénomène d'éviction des producteurs non compétitifs et de non reconnaissance des besoins sociaux qu'ils auraient pu satisfaire. La raison commune est l'incapacité des pays du Sud à s'aligner sur les normes hyper-compétitives établies par le capital mondialisé. A côté des producteurs de matières premières, on retrouve ici une seconde catégorie de pays semi-industrialisés, qui combinent une indexation de leur monnaie sur le dollar (ou sur le mark) avec un déficit commercial croissant. C'est le modèle Mexique 1994 ou Thailande 1997. Parmi les prochains pays concernés, se trouvent au premier rang le Brésil et l'Argentine, sans doute aussi la Pologne. Les victimes du précédent choc ne se sont pas vraiment rétablies et la récession japonaise se prolonge, de sorte que c'est l'ensemble du Sud qui est en train d'entrer dans une phase dépressive après avoir fait figure de nouvel Eldorado de la croissance.
La crise actuelle sonne donc le glas de vingt ans de politiques néolibérales dites d'ajustement structurel. La preuve est faite, avec l'effondrement successif de tous les "modèles" , que cette orientation est néfaste et dangereuse. C'est pourquoi il faut insister sur le fait que cette crise n'est pas seulement financière. Les capitaux ne se déplacent pas complètement au hasard. Ils entrent dans certains pays, attirés par des perspectives de forte rentabilité, et s'en retirent précipitamment lorsque ces perspectives sont menacées ou déçues. L'alignement des monnaies locales sur le dollar, les privatisations et le maintien de taux d'intérêt attractifs, tout est fait pour retenir les capitaux. Ce qui s'oppose au maintien d'un tel arrangement, c'est le creusement non maîtrisé du déficit commercial qui traduit une dépendance maintenue, voire renforcée. La croissance du volume des exportations s'accompagne d'une croissance encore plus rapide des importations, alimentée notamment par la consommation des classes dominantes. La surproduction entraîne ensuite une baisse des prix des marchandises exportées qui vient encore aggraver le déséquilibre du commerce extérieur. Au-delà même de l'instabilité financière, ce sont ces mécanismes qui permettent de dire que le modèle néolibéral n'est ni cohérent ni soutenable. L'effet boomerang sur les pays impérialistes
Les déclarations rassurantes sur les faibles risques de répercussion ou sur le rôle de bouclier de l'euro révèlent surtout le cynisme des possédants qui se soucient peu de la crise qui existe déjà bel et bien dans les pays dits émergents, aujourd'hui submergés. En même temps, les responsables bourgeois n'ont pas tort d'insister sur le relatif compartimentage de l'économie mondiale qui illustre la profonde asymétrie des rapports impérialistes. Il n'existe pas d'économie mondiale constituée, parfaitement homogénéisée et unifiée, où toute difficulté se transmettrait immédiatement à l'ensemble. Encore une fois, les effets du choc sont pour l'instant principalement transversaux et se diffusent avant tout entre pays du Sud
On peut même constater que l'effet en retour est dans un premier temps positif pour les pays du Nord. La "recherche de qualité" conduit les capitaux qui fuient les marchés émergents à se réfugier dans les zones plus solides de l'économie mondiale, afin d'y reprendre leur souffle. Les titres émis par les Etats pour financer le déficit budgétaire (bons du Trésor et équivalents) représentent alors autant de refuges. Comme l'Europe se situe aujourd'hui dans une phase de reprise, elle est le principal bénéficiaire de ce mouvement qui alimente la baisse des taux d'intérêt et contribue (en théorie) à soutenir la croissance. La formation de l'euro est ici un facteur subalterne, car les vraies garanties sont offertes par l'orientation à la baisse du dollar et par la signature des États. Mais il est de bonne guerre de faire semblant d'y voir une preuve supplémentaire de la réussite de l'euro. En revanche, les dirigeants bourgeois sont suffisamment avertis pour ne pas s'en tenir à une politique de l'autruche qui consisterait à ignorer les contrecoups à venir du choc financier.
La diffusion de la crise à travers les courants commerciaux est la plus simple à comprendre : quand des pays en crise plongent, ils s'effondrent aussi comme débouchés. Cet effet a jusqu'ici joué principalement en Asie où l'interdépendance du Japon, des Tigres et des Dragons a installé une spirale à la baisse. La récession japonaise a contribué grandement à la chute des prix des matières premières et spécialement du pétrole. Ici, la grande inconnue est la Chine, secouée à la fois par des tensions internes, et par la spéculation qui s'est précipitée sur le dollar de Hong Kong. Une dévaluation simultanée du yuan chinois et du dollar de Hong Kong devient plausible.
Quant aux pays impérialistes, les analystes cherchent à se rassurer en souli-
gnant la part réduite des pays en crise dans leurs exportations. C'est vrai si on les prend séparément, c'est particulièrement vrai pour l'Europe, mais l'effet en retour est déjà marqué, non seulement au Japon, mais aussi aux États-Unis, dont presque une moitié des exportations va vers l'Asie ou l'Amérique latine. Aux effets directs, il faut ensuite ajouter les effets indirects. Si par exemple l'économie des États-Unis ralentit en raison de la baisse des ventes en Asie, ce ralentissement se communique ensuite aux exportations européennes et japonaises vers les États-Unis. C'est pourquoi les prévisions du FMI sont constamment révisées à la baisse, y compris pour l'année en cours. Alors qu'en mai dernier, le FMI annonçait une croissance de l'économie mondiale de 3,1 % pour 1998, on en est aujourd'hui à 2 %, qu'il faut comparer aux 4 % enregistrés en moyenne entre 1994 et 1997.
Parallèlement au retour des capitaux à la maison, les canaux de transmission financiers ont commencé à jouer, d'abord sur les Bourses qui sont en train de baisser de manière chaotique et ultrasensible à la moindre annonce jugée défavorable. C'est Wall Street qui baisse de 6,4 % en un seul jour, après l'annonce d'une perte de 150 millions de dollars par la banque d'investissement Salomon Smith Barney. C'est l'ensemble des Bourses qui trébuchent au moment de la publication du rapport Starr, c'est l'action Alcatel qui perd 40 % en une journée, après l'annonce de perspectives dégradées. Outre ce climat psychologique particulièrement favorable aux enchaînements baissiers, c'est l'effet en retour des pertes à éponger qui continue à rendre plausible de nouvelles corrections en Bourse
Les banques constituent ici un canal de transmission au sein de la sphère financière, mais aussi de celle-ci vers l'économie réelle. Les banques détiennent en effet des actifs qui servent de garantie aux prêts. Si les chocs boursiers dévalorisent ces actifs, elles se trouvent soumises à une tension qui se traduit par le rétrécissement des prêts. Ce credit crunch est bien illustré par le Japon où c'est l'ensemble du système bancaire qui se trouve dans une telle situation. Elle contribue à expliquer l'énigme japonaise où ni la baisse des taux d'intérêt, ni les dépenses budgétaires ne parviennent, depuis plusieurs années, à relancer la machine économique. Quand les banques allemandes feront les comptes des pertes enregistrées en Russie, on risque de voir apparaître le même type de phénomènes, même si une partie de ces pertes est prise en charge par un organisme de financement public. Les contradictions interimpérialistes
Le Japon est aujourd'hui en récession, mais cela fait six ans que sa croissance s'est à peu près annulée. Il faudrait revenir plus en détail sur la fin d'un modèle, dont on faisait l'éloge fasciné il y a quelques années. Cette perte de dynamisme a beaucoup à voir avec le ralentissement des exportations japonaises et ne peut donc être séparée de la revalorisation du yen qui a été imposée par les États-Unis au milieu des années quatre-vingt. La crise de l'immobilier et la faillite virtuelle du système bancaire contribuent à prolonger cet enlisement, mais il faudrait y ajouter aussi la relative incapacité du svstème d'innovation japonais à résister à l'offensive nord-américaine pour rétablir sa suprématie technologique. La récession japonaise contribue en tout cas à plomber durablement la croissance en Asie et dans le monde.
Les États-Unis sont en train de sortir d'un cycle de croissance dont la longueur inhabituelle a donné lieu à des théorisation euphoriques. Pour reprendre le titre d'un livre écrit par deux journalistes du Wall Street Journal, qui parle d'un « boom de 20 ans », on se trouverait au début d'une nouvelle phase de prospérité L'argument central en faveur de cette thèse est que le regain de productivité aux États-Unis est probablement un artefact statistique, parce que ces gains apparents résultent d'une double sous-estimation, de l'allongement de la durée du travail et de la généralisation des emplois multiples. A cette vision optimiste s'oppose alors la thèse de l'incapacité du capitalisme à dégager toutes les potentialités des nouvelles technologies. Il n'est sans doute pas nécessaire d'ouvrir ici ce débat au fond, car il risque bien d'être résolu de manière très pratique avec le retournement du cycle. Car retournement il va y avoir, et la seule question est désormais de savoir quelle en sera la forme : atterrissage en douceur ou repli brutal ?
Plusieurs éléments conduisent à pencher pour le second scénario. Ils portent sur la soutenabilité de la croissance de la consommation à l'intérieur, du déficit commercial à l'extérieur. Le cycle actuel a été sous-tendu par une progression soutenue de la consommation qui n'a pas été pour l'instant démentie. Mais il s'agit justement d'une fuite en avant qu'un chiffre vient illustrer : le taux d'épargne des ménages est tombé à 0,6 %, ce qui veut dire qu'en moyenne les particuliers consomment l'intégralité de leurs revenus. En réalité, une partie d'entre eux a profité de l'effet richesse de la hausse boursière (Wall Street à doublé en trois ans) tandis qu'une autre frange s'est considérablement endettée. Tout recul de Wall
A 959197.A Street et tout repli de la croissance vont être alors immédiatement amplifiés à la baisse. Les ménages les plus riches, s'ils perdent en Bourse, vont réduire leur consommation. Les ménages les plus endettés, s'ils perdent leur emploi, vont se retrouver ruinés et mettre en difficulté les institutions de crédit.
On retrouve des incertitudes semblables sur le front du commerce extérieur où les États-Unis renouent avec des déficits record. L'épée de Damoclès qui se profile est alors la question du financement de ce déficit dont les zélateurs de la nouvelle ère oublient systématiquement de parler. Certes, le déficit courant est inférieur à 3 % du PIB, mais, s'agissant d'une somme à financer, c'est son montant absolu (environ 220 milliards) qui compte. La dette accumulée par les États-Unis avoisine 1500 milliards de dollars et les seuls intérêts représentent 100 milliards de dollars en 1998. Toute la question est de savoir si ces déficits cumulés continueront à être financés par le Japon et l'Europe. Pour l'instant la réponse est positive, car les taux d'intérêts japonais sont aujourd'hui pratiquement nuls et donc peu attractifs. Quant aux excédents euro-
péens, il faut bien les placer quelque part. Ces éléments de réflexion soulignent en tout cas le caractère non soutenable du modèle américain et, s'il en était besoin, l'impossibilité de l'étendre à l'Europe. Dans l'immédiat, le scénario le plus probable est celui d'un ralentissement de l'économie américaine plus rapide et plus marqué que prévu. Cette discussion montre aussi que l'une des questions centrales qui vont décider du destin de cette crise porte sur les relations triangulaires entre Japon, États-Unis et Europe.
Les économistes ont tendance, ces jours-ci, à confondre Euroland et Dysneyland. Chacun se félicite du rôle de bouclier que joue l'euro. Après des années d'eurosclérose, l'Union européenne est appelée à faire fonction de locomotive de l'économie mondiale dans les mois à venir. Il n'est certes pas absurde d'envisager un scénario optimiste où les répercussions de la crise constitueraient l'épreuve du feu d'une Banque Centrale Européenne qui aurait l'occasion de transcender son rôle de gardien de la nouvelle monnaie pour se muer en instance de concertation et de gestion fine de l'économie. Maheureusement, cette vision optimiste n'est pas la plus probable. Le traité d'Amsterdam, bientôt soumis à ratification, est porteur d'une logique qui conduit de manière consubstantielle à une politique in-adéquate face à l'effet en retour de la tourmente fi-nancière. Face à ce que les économistes appellent un "choc asymétrique" , les économies nationales européennes ne sont pas également positionnées du point de vue de leur insertion dans le marché mondial (structure du commerce extérieur, spécialisation, sensibilité à une baisse du dollar) et les rapports de forces internes entre classes ne sont pas non plus similaires d'un pays à l'autre. Telles sont les raisons objectives qui vont faire obstacle à une attitude coordonnée. Les réactions vont avoir tendance à diverger spontanément, tant du point de vue des États que des différentes fractions du capital européen. Faut-il injecter des liquidités ou en profiter pour restructurer le capital ? Faut-il accroître l'austérité ou au contraire injecter du pouvoir d'achat ?
EXCEL?
REALLY EXCEL? Faut-il accompagner ou non la baisse du dollar ? Autant de questions à propos desquelles le processus maastrichtien ne dispose pas des institutions, ni des principes, nécessaires à une réponse coordonnée. Toute sa philosophie conduit à une politique pro-cyclique qui, au lieu d'amortir le choc, va en démultiplier les effets. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter ce que déclare d'ores et déjà Wim Duisenberg, le président de la Banque Centrale Européenne : « Si les gouvernements s'en tiennent uniquement aux objectifs initiaux en matière de déficits pour 1999, certains pays s'éloigneront, au lieu de s'en rapprocher, des exigences du pacte de stabilité qui appelle à un budget proche de l'équilibre ou même en excédent ».
Certes, la réunion du G7 a émis un message en faveur de politiques de soutien de la croissance, en soulignant que « l'inflation est faible ou en diminution dans de nombreuses parties du monde » et en insistant sur la nécessité d'une « coopération rapprochée » pour « préserver ou créer les conditions d'une croissance ultérieure soutenable et la stabilité financière ». Clinton s'est empressé de préciser que « les États-Unis doivent travailler avec le Japon et l'Europe, ainsi qu'avec d'autres pays pour stimuler la croissance ». Pourtant, les responsables des Banques Centrales se sont empressés de manifester leur mauvaise volonté. Pour la Réserve Fédérale des États-Unis, Greenspan a déclaré que « pour le moment il n'y a aucune tentative pour coordonner une baisse des taux d'intérêt » tandis que Tietmeyer, son collègue de la Bundesbank, lui faisait écho en disant qu'il ne fallait pas « voir dans le communiqué du G7 le signal d'une détente monétaire générale » et qu'il ne voyait « aucune raison » pour une telle détente en Europe continentale. Pour reprendre la formule inquiète de Martin Wolf dans le Financial Times du 9 septembre : « L'Europe est dans une meilleure situation pour faire
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SELL? face. Malheureusement il est peu probable qu'elle essaie de le faire ». De leur côté, les congressistes américains ont refusé l'augmentation de la contribution des Etats-Unis au FMI. Un tournant idéologique et politique
L'angoisse des responsables bourgeois est manifeste. « Toute personne dotée du sens de l'histoire et d'une lueur d'imagination devrait aujourd'hui s'inquiéter sérieusement » écrit encore Martin Wolf. Le président du FMI, Michel Camdessus, lui fait écho en claironnant : « Je vais sonner le tocsin : il faut se préparer, sans attendre, à la prochaine crise ». Le financier Georges Soros, qui vient de subir d'énormes pertes, sombre dans la déprime : « Le système capitaliste mondial, qui a engendré une remarquable prospérité dans ce pays ces dix dernières années, est en passe de se désintégrer ». Certes, il faut nuancer ces jugements et ne pas les prendre pour argent comptant. Mais cette inquiétude s'appuie sur l'existence de scénarios sombres qui cumulent les effets négatifs. L'agence de notation Standard & Poor souligne qu'une seconde vague dépressive affecte dorénavant Singapour, Taiwan, Hong Kong et la Chine et commence à atteindre les rivages des États-Unis et de l'Europe. Elle estime « à une chance sur quatre la probabilité que les problèmes de l'Asie continuent à s'aggraver au cours des mois à venir et débouchent sur une dépression semblable à celle
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ByE? GooD ByE? THIS IS MADNESS! I CAN'T TAKE ANYMORE GOoD des années 30 qui aurait un impact significatif sur l'économie mondiale ». Ce scénario noir combinerait les éléments suivants : défaillance de plusieurs grandes institutions financières au Japon, nouvel effondrement de la Bourse à Tokyo, chute du yen à 200 pour un dollar, dévaluation de 40 % du yuan chinois et du dollar de Hong Kong, nouvelles dévaluations dans le reste de l'Asie, défaut de paiement de l'Indonésie sur sa dette extérieure, dévaluations importantes en Amérique Latine, notamment au Brésil. Le résultat de ces enchaînements serait pour 1999 une récession aux États-Unis avec une baisse du PIB de 0,5 % en 1999, et un très net ralentissement en Europe où la croissance tomberait à 1,3 %.
Les articulations de ce scénario noir permettent de comprendre pourquoi le schéma catastrophique d'un effondrement simultané et général de toutes les économies n'est pas l'hypothèse la plus plausible, même si son coefficient de probabilité a augmenté au cours des derniers mois. Le scénario aujourd'hui le plus vraisemblable est celui d'un raccourcissement du cycle aux États-Unis et en Europe qui conduirait à une entrée échelonnée des différentes zones de l'économie mondiale dans une phase de croissance très ralentie assortie de récessions localisées et d'une déconnexion Nord-Sud accrue. Cette configuration soulignera le fractionnement de l'économie mondiale (récession au Sud, stagnation au Nord) et son contour exact dépendra principalement du degré de concertation entre pays impérialistes. Quand on entend le président du FMI expliquer que « le terme concerté a très mauvaise presse auprès de banques centrales qui tiennent au caractère spontané de leurs décisions » on peut se poser des questions.
On ne peut évidemment s'en tenir à la piètre défense de Camdessus, pour qui « ce n'est pas la stratégie qui était mauvaise, mais son application ». Les idéologues bourgeois les plus sérieux vont au
Buy!) Bay.
Buy? fond du problème, par exemple cet éditorialiste qui met les pieds dans le plat dans The Economist du 5 septembre dernier : « quant au sentiment que ce n'est pas seulement le marché des capitaux international qu'il faut remettre en cause, mais les fondements mêmes de l'économie capitaliste, on ne peut que déplorer qu'une telle idée refasse surface. Il est vrai que l'Inde et la Chine, qui ont été beaucoup moins connectées au système capitaliste global que la Corée du Sud et d'autres pays, se sont bien mieux comportées dans cette crise. Il y a certainement des leçons à en tirer ». Le ton est donné : on est bien obligé de reconnaître que l'économie mondiale capitaliste n'est pas le meilleur des mondes, mais il faut un repli contrôlé qui sauve l'essentiel.
La brèche est ouverte. Que Camdessus puisse affirmer au nom du FMI que « les contrôles de mouvements de capitaux ne sont pas interdits » mais qu'il « faut en user avec la plus extrême prudence » constitue une sorte de coup de grâce pour l'AMI (1) dont le projet était justement de mettre hors-la-loi la moindre tentative de contrôle. Dans Fortune du 9 juillet 1998 Krugman met les pieds dans le plat avec un article sobrement intitulé « Il est temps d'être radical » (« It's time to get radical ») Il montre pourquoi les recettes classiques ne fonctionnent plus et se demande s'il y en a d'autres. Voici sa réponse : « Oui, il y en a bien une, mais c'est une solution démodée, tellement stigmatisée, que presque personne ne se risquerait à l'avancer. Les mots imprononçables sont contrôle des changes ». Dans The Economist du 12 septembre, Jeffrey Sachs attaque violemment le FMI, dont il a été l'un des gourous et fait une suggestion voisine : « Les pays en développement devraient imposer leurs propres contrôles sur les emprunts internationaux à court terme (...) Le Chili le fait en taxant les mouvements à court terme ; d'autres approches méritent d'être explorées ». Tel est l'un des traits les plus étonnants du climat actuel : les recettes archaiques sont discutées et leur mise en application est tolérée. Ainsi, la Malaisie vient de mettre en place des contrôles stricts sur les mouvements de capitaux, Hong Kong intervient sur la Bourse pour punir les spéculateurs, la Russie a suspendu sa dette, le gouvernement japonais vient de décider la nationalisation de la Long Term Credit Bank of Japan sous le terme plus discret d'« administration spéciale de l'État ».
Sachs ne se contente pas de critiquer le FMI et la Banque Mondiale pour avoir agi « avec une arrogance stupéfiante à l'égard des pays en développement ». A cette dénonciation des "diktats" du FMI (qui ressemble fort à une autocritique) il ajoute des propositions. La première est de lancer un plan Marshall utilisant des organisations régionales comme relais, par exemple l'ASEAN. La seconde est l'annulation de la dette des pays les plus pauvres, à un rythme bien plus rapide que cela ne se fait. Sachs continue avec la même virulence à démasquer l'idéal de la Banque Mondiale qui serait, selon lui, que « les pays ne s'effondrent pas, mais ne récupèrent jamais vraiment ». Il faudrait que la Banque Mondiale s'attache au financement du développement,
On voit donc s'opérer un changement considérable. Non seulement les solutions néolibérales perdent brusquement de leur légitimité. Mais dans le même temps les solutions radicales surgissent sur le devant de la scène et sont soumises au débat L'idée que la libération totale des capitaux n'est pas optimale conduit à admettre la possibilité, voire l'utilité, d'un contrôle des mouvements de capitaux. Tous les considérants du projet d'AMI ont été en quelque sorte pulvérisés. On parle, tout en s'excusant de le faire, de contrôle des changes et de nationalisation. Même si les alternatives sociales ne vont pas surgir du jour au lendemain, c'est décidément une nouvelle phase qui a été ouverte par les crises asiatique et russe. 1. Accord multilatéral sur les investissements, cf. Inprecor n° 423 d'avril 1998.