de quarante jours de grève par Rafael Bernabe* près quarante jours de grève, plusieurs arrêts de travail d'un jour dans différents secteurs de l'État et une grève générale de deux jours, les travailleurs du téléphone de Porto Rico ont repris le travail sans atteindre leur but : obliger le gouvernement à annuler l'accord de vente de la compagnie d'état des téléphones (PRTC) à un groupe d'investisseurs dirigé par la GTE (1).
La grève proclamée par les deux syndicats du téléphone avait commencé le 18 juin. Dès le début il était évident que le gouvernement voulait se lancer dans une épreuve de force brutale : déjà pendant les premières heures de grève il y avait eu des affrontements entre les travailleurs et la police, des émeutes au moins dans trois endroits dont le siège principal de la PRTC. Ces affrontements ont continué chaque jour en culminant le 22 juin. A ce moment le gouvernement a obtenu par la justice l'interdiction des piquets de grève dans une zone de 18 mètres devant les portes des sièges de la PRTC. Mais cette décision est restée lettre morte grâce à l'ampleur des piquets. « La grève du peuple »
Par ailleurs, la grève a joui d'un soutien massif. La lutte contre la privatisation avait déjà comporté une journée de grève générale au mois d'octobre 1997 et des douzaines des mobilisations par la suite. Cette campagne était coordonnée par le CAOS (2), une coalition large de groupes du mouvement ouvrier, d'étudiants, d'écologistes, de membres des communautés et de groupes culturels, politiques et religieux. Annie Cruz, présidente de HIETEL, l'un des syndicats des téléphones, avait été désignée comme coordinatrice du CAOS au début de la grève.
Dès les premiers jour le CAOS a insisté pour que la grève soit appelée "la grève du peuple" dans le but de souligner que tous les travailleurs étaient concernés. En fait, chaque jour et chaque soir des milliers de personnes ont soutenu les piquets. Elles ont donné aux grévistes de l'argent et de la nourriture alors que l'appel à déployer le drapeaux portoricain était perçu comme un signe de soutien à la grève. Le soutien a été particulièrement important de la part des étudiants. Il s'agissait donc bien plus que d'un conflit du travail traditionnel.
La réussite d'une grève des travailleurs du téléphone avec une telle résonance est le reflet du fait qu'à Porto Rico la lutte contre la privatisation ne peut pas être séparée de la question du contrôle de l'économie de l'ile par les multinationales des États-Unis, qui est l'expression la plus typique du rapport colonial imposé au pays. Ainsi, la lutte contre la privatisation de la PRTC était le symbole d'un mouvement beaucoup plus large d'affirmation nationale. Attaques contre la gauche
Le troisième jour de grève, le responsable de la police a commencé à dénoncer sélectivement plusieurs dirigeants syndicaux et étudiants comme "agitateurs extérieurs". Ce fut le signal d'une campagne intensive incluant les journaux et la télévision, au cours de laquelle le gouvernement prétendit
Porto Rico
Leçons
que la grève avait été confisquée par des gens de gauche. Parmi les cibles de ces attaques, des dirigeants du regroupement de la gauche radicale Frente socialista (Front socialiste), l'avocat du travail Jorge Farinacci et l'auteur de cet article. La Chambre des Représentants elle-même a approuvé une résolution dénonçant les agitateurs.
Au cours de la deuxième semaine de grève, plusieurs syndicats ont entrepris des actions de solidarité. Les travailleurs de l'électricité ont déclanché une grève de trois jours et les travailleurs de la compagnie des eaux et des assurances d'État ont fait une grève d'un jour. Les travailleurs de différents syndicats (téléphone, dockers, camionneurs, compagnie des eaux) ont paralysé les zones les plus importantes du port de San Juan.
Entre-temps, des actions de sabotage affectaient assez largement le système téléphonique, surtout à l'intérieur de l'île. Cela faisait partie de ce que le Concilio General de Trabajadores (CGT), l'une des fédérations de travailleurs de Porto Rico, appelle "état de grève", ce qui signifie non une grève, mais une situation où tous les syndicats sont en alerte, prêts à agir si nécessaire. Cela peut comporter des grèves, des marches, des grèves sélectives et roulantes dans certains secteurs, y compris une grève générale. Grève générale
La première étape da la grève s'est achevée par une manifestation majeure : une assemblée du CAOS le 28 juin avec la participation de 1200 délégués. L'assemblée a lancé un appel à une grève générale de deux Jours.
Cette grève — les 7 et 8 juillet — a été NTIC OCEAN *Rafael Bernabe, enseigne à l'Université de San Juan. 1. Inprecor n° 426 de juillet-août 1998 avait rendu compte de la préparation de cette grève. 2. Comité amplio de organizaciones syndicales, civicas, religiosas y culturales, regroupant plus de 60 syndicats et d'autres associations.
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A
Porto Rico un énorme succès. L'esprit combatif de centaines de manifestants dans les rues, l'ampleur des mobilisations, les affrontements avec la police les jours avant la grève ont été tels que la Banco popular, les principaux centres commerciaux, des centaines de bureaux et de magasins ont décidé de fermer. Les précédentes grèves générales — 28 mars 1990, 1er octobre 1997) — avaient été limitées essentiellement au secteur public. Cette fois c'est un secteur significatif de l'économie privée (surtout le commerce) qui a été paralysé. Et alors que les mobilisations précédentes étaient concentrées dans la capitale, San Juan, cette fois il y a eu des actions et des concentrations dans l'ile toute entière. Parmi les actions les plus spectaculaires, rappelons le blocus pendant plusieurs heures de toutes les routes vers l'aéroport international et celui de la zone touristique de Condado.
Pourtant, la matin après la grève, les directions des deux syndicats du téléphone, l'UIET et le HIETEL, ont annoncé leur disposition à négocier un retour au travail rapide. Tout à coup le mouvement a semblé être à la dérive. Les picipaux dirigeants n'indiquaient aucune perspective, ils ne donnaient aucune explication. Est-ce que la grève générale n'avait été qu'une dernière action désespérée ? Est-ce que les dirigeants s'apprêtaient à négocier ? Personne ne le savait. La participation aux piquets diminuait sensiblement.
Puisque de nombreux steurs avaient commencé à mettre en question le chemin choisi par les dirigeants des syndicats, Annie Cruz démissionnait de ses fonctions de coordinatrice du CAOS. La presse parlait des divisions non au sein du gouvernement, mais au sein du CAOS.
Trois semaines plus tard, les négociations ont abouti à une conclusion. L'assemblée du syndicat UIET sur la ratification de l'accord entre les syndicats et le gouvernement pour le retour au travail a été le théâtre d'une véritable bataille physique puisque le groupe dirigeant autour de son président José Juan Hernandez avait voulu imposer l'accord sans débat. En fait, aucun de ces problèmes n'avait une origine récente. Les divergences apparues après la grève générale étaient le produit de tensions et de divergences qui avaient marqué le processus dès le début. Manœuvres bureaucratiques
Revenons en arrière. Le CAOS n'avait pas été formé sans lutte. Il y a un an, après que le gouverneur eut annoncé ses plans de privatisation de la PRTC, un débat assez dur avait éclaté dans le mouvement ouvrier. Une partie de la direction, autour de Federico Torres, président de la Central puertorriquena de los trabajadores (CPT) avait soutenu que le mouvement contre la privatisation devrait être dirigé par le COS, un comité réunissant les trois fédérations syndicales. S'y étaient opposés tous ceux qui avaient déjà fait des expériences négatives de la capacité du COS de fonctionner démocratiquement et de diriger des mobilisations prolongées. Ces secteurs étaient favorables à la création d'un nouvel organisme, plus large, dirigé par les travailleurs du téléphone et ouvert non seulement aux syndicats mais aussi à des organisations sociales et politiques. Après un débat virulent en assemblée générale le 3 août 1997, la deuxième option avait été retenue donnant naissance au CAOS, dont Alfonso Benitez, à l'époque président de l'UIET, a été le premier coordinateur. Ceux qui avaient estimé que la création du CAOS représentait une attaque contre leur rôle dirigeant, ont considéré par la suite que la priorité était de détruire le nouveau mouvement et de faire renaître la structure du COS.
Ils on tenté leur chance lors des élections à l'intérieur de l'UIET au printemps dernier. La vieille garde de la CPT a appuyé José Juan Hernandez contre Benitez. Le gouvernement voulait lui aussi éloigner Benitez. Celui-ci a sous-estimé l'opposition. Comme résultat, seuls un tiers de membres ont voté. Hernandez a gagné par moins de 200 voix. L'UIET et le CAOS ont perdu leur dirigeant principal, le plus militant, alors que l'UIET avait désormais un président dont l'engagement dans la lutte contre la privatisation était pour le moins douteux.
Dès que l'accord préliminaire pour la privatisation a été rendu public, une lutte très dure a éclaté à l'intérieur de l'UIET et du CAOS entre ceux qui étaient favorables à une riposte militante pouvant conduire à une grève et ceux qui prônaient une attitude attentiste. D'autres, comme José Rodriguez, président de UNTS (la branche portoricaine du syndicat des États-Unis SEIU) déclarait que n'existaient pas les conditions d'une grève générale ou de mobilisations majeures. Personne ne se prononçait ouvertement contre la grève, mais il était évident qu'une partie de la direction du mouvement ouvrier faisait de son mieux pour démoraliser et désorienter les gens, en rendant ainsi impossible une grève victorieuse.
Si la pression des délégués de l'UIET qui avait obligé Hernandez à accepter la grève à partir du 18 juin, toutes ses actions avaient visé à désarmer les travailleurs et pendant la grève il ne fit rien pour l'organiser. De même que le gouvernement, il estimait que sans direction la grève échouerait en l'espace de quelques jours. Puisque cela n'avait pas lieu, Hernandez disparaissait pendant plusieurs jours. Ainsi Annie Cruz est devenue la seule dirigeante visible de la grève.
Après la grève générale de deux jours de juillet 1998, Annie Cruz et Hernandez avaient affirmé que les grévistes étaient prêts à reprendre le travail à certaines conditions. On perdait ainsi de vue l'objectif essentiel de la grève. A ce moment, une partie de l'aile militante du CAOS et de l'UIET a expliqué que, si un retour au travail était nécessaire, il fallait le faire immédiatement sans négociation alors que l'esprit militant était encore vif. Si le gouvernement décidait un lock-out, le soutien des travailleurs à la lutte se renforcerait davantage.
Mais les directions des deux syndicats se sont engagées dans une longue négociation avec le gouvernement alors que l'affaiblissement des piquets de grève qu'elles avaient encouragé, diminuait leur pouvoir de négociation. Le résultat a été un accord pourri qui lie les mains aux syndicats et à leurs membres au moins pour six mois, pendant lesquels la privatisation de la PRTC pourrait être réalisée. La CPT a même menacé de sortir du CAOS. Et maintentenant ?
Malgré tout, il est important que la lutte contre la privatisation ait pu durer si longtemps avec la plus large mobilisation sociale vue à Porto Rico depuis les années trente. Il en résulte que le mouvement ouvrier est presque certainement à la veille d'un réalignement majeur avec des chances pour le secteur le plus progressiste et le plus militant. La grève a aussi démontré qu'il existe un secteur important de la société portoricaine qui est disposé à soutenir des luttes militantes justement dans la mesure où elles indiquent des alternatives réelles à la "politique comme d'habitude" de trois partis électoraux traditionnels.
Dans le syndicat du téléphone UIET l'opposition à Hernandez est désormais manifeste. Une tendance d'opposition à sa politique a été formée. Les militants du rang seront-ils capables de se libérer de ceux qui ont fait faillite et les ont trahis ? Le CAOS pourra-t-il survivre aux tentatives de le saper ? La gauche socialiste saura-t-elle se consolider sur la base de sa visibilité et de son prestige accrus dans toute une couche de travailleurs et d'étudiants ? Voilà des questions auxquelles nous devons répondre non par des spéculations, mais par la pratique.