Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SOUDAN

La nouvelle guerre mondiale de l'Oncle Sam

· Inprecor n° 428, octobre 1998 · p. 34-35 · 1 005 mots

États-Unis URSS et Russie Afghanistan

n le dit partout à Washington, le

Pentagone est nostalgique de la guerre froide. Car à la belle époque, l'Union soviétique, cet « empire du mal » fustigé par Ronald Reagan, représentait une menace militaire évidente, qu'il fallait combattre et qui justifiait un gigantesque dispositif militaire. Et au delà des fractures politiques et sociales habituelles, un très large consensus rassemblait la population et les élites politiques américaines autour de la nécessité de « contenir, puis de refouler » (contain and roll-back) l'ours venu du froid. Du Vietnam à l'Afghanistan

Le monde était divisé en deux et chaque conflit régional devenait un terrain de jeu pour les superpuissances. Et jusqu'aux années 80, les Soviétiques ont profité de l'embourbement américain aux côtés de dictatures décrépites (Nicaragua, Salvador) ou de puissances coloniales déclinantes (le Portugal en Angola, la France au Vietnam). L'armée américaine aux quatre coins de la planète perpétrait des interventions meurtrières, en défense du « monde libre ». Au Vietnam cependant, cette politique se cogna contre un terrible os. Les États Unis se retrouvèrent isolés et quelques années plus tard, des révolutions populaires emportaient plusieurs de leurs pions stratégiques au Moyen Orient et en Amérique centrale.

Devant ces échecs, Washington en étudiant les tactiques de l'adversaire mit au monde le concept de « conflit de basse intensité », conjuguant le sabotage, l'utilisation de forces irrégulières et de tactiques de guérillas à celle de la guerre conventionnelle et de l'arme nucléaire. Entre temps, l'Afghanistan coincée entre l'armée soviétique et la rébellion traditionaliste devint un formidable laboratoire de cette nouvelle vision stratégique. Embourbée dans une guerre qui lui coûtait des milliers de soldats, la puissance militaire d'une URSS qu'on qualifiait d'inattaquable connut sa fin dans les montagnes afghanes. Quelques mois plus tard, le pays en entier sombrait dans le chaos. Les étranges alliés du « monde libre »

La rébellion afghane outre ses indéniables capacités guerrières dut ses suc-

La nouvelle guerre

mondiale de l'Oncle Sam

cès aux fameux « stingers » américains (missiles antiaériens) et à une gigantesque aide américaine tout azimut, que la CIA estime elle-même à trois milliards de dollars (1). Au-delà de l'objectif déclaré de ces « combattants de la liberté » vantés par le président Reagan, le mouvement afghan regroupa un formidable éventail de ce tout ce que l'Asie centrale et le Moyen-Orient comptent de forces rétrogrades, anti-modernistes et anti-progressistes. Les moudjahidines afghans, mais aussi ceux mobilisés par Ben Ladden que les États Unis accusent aujourd'hui d'avoir organisé les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi et de Dar-es-Salam, venaient non seulement pour en découdre avec l'URSS communiste et athée, mais pour établir le pouvoir d'une poignée de mollahs. Cet intégrisme version Islam, n'ayant rien à envier aux forces politiques utilisant ici le judaïsme et ailleurs le christianisme ou l'hindouisme, fut alors soutenu, financé et armé de pied en cap par les États-Unis. Ailleurs dans la région, des groupes intégristes égyptiens, algériens, palestiniens bénéficièrent pendant longtemps de l'appui discret de la CIA parce qu'ils avaient le mérite de combattre les forces de gauche et nationalistes alors opposées a la politique américaine. Frankenstein

Comme dans la fable de Frankenstein, la « créature » s'est retournée contre son géniteur et aujourd'hui, la secrétaire d'état américaine Madeleine Albright peut dire que les États-Unis sont en guerre contre les intégristes. Mais les bombardements au Soudan et en Afghanistan, présentés comme une mesure destinée à punir les responsables des attentats anti-américains n'ont convaincu à peu près personne. Une enquête du réseau NBC révélait récemment que la destruction de l'usine al Shia en banlieue de Khartoum aurait été une « erreur », puisqu'il ne pourrait être prouvé que l'usine en question était réellement impliquée dans la production d'armes chimiques (2). Mêmes les alliés les plus inconditionnels des États-Unis, y compris la Grande Bretagne, sont embarrassés par ces actions à la Rambo qui n'ont finalement rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. Reste à savoir si

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l'opération avait davantage à voir avec les amours de Bill et Monica qu'avec les menaces intégristes. Mais en attendant, des observations plus sévères notent que l'alliance implicite des Etats-Unis avec les intégristes continue. Les talibans aujourd'hui au pouvoir en Afghanistan ne pourraient survivre sans l'appui du Pakistan et de l'Arabie séoudite, d'indéfectibles alliés des États-Unis dans la région. La nouvelle bête à abattre

Ces inconfortables alliés-démonsenfants ingrats que sont les intégristes présentent en effet plusieurs avantages pour Washington. D'une part, ils continuent de menacer effectivement les mouvements démocratiques et contestataires de la région. Ils nuisent également à l'ex-URSS qui voudrait bien maintenir son influence en Asie centrale. Enfin et ce n'est pas un petit argument, ils justifient la consolidation, voire l'expansion de la présence militaire américaine dans le monde. Le nouvel ennemi, le terrorisme international , doit être combattu sans relâche, avec toute la puissance militaire dont est capable la seule superpuissance de la planète. Presque chaque jour, les Américains entendent la télévision leur dire que leur vie est menacée par un barbu quelconque à l'autre bout de la planète. Dans cette formidable opération médiatique, les faits ne comptent pas vraiment. Ainsi selon le New York Times, les statistiques officielles ont établi qu'un Américain a 10 fois plus de chances de mourir frappé par la foudre que d'être tué dans un attentat terroris-

En Asie et au Moyen-Orient par contre, les mouvements intégristes sont la cause d'une véritable descente en enfer. D'autre part, les gesticulations américaines, surtout lorsqu'elles s'accompagnent d'agressions militaires comme on l'a vu récemment, verrouillent encore plus une situation déjà insupportable. Pas surprenant dans ce contexte que les mouvements qui combattent au premier plan les intégristes, comme c'est le cas au Soudan par exemple, se démarquent de la politique américaine. Comme quoi contrairement à l'adage, «l'ennemi de mon ennemi n'est pas toujours mon ami». 1. Tim Weiner, «Raids are seen as one battle in a long fight-, New York Times, 23 septembre 1998 2. Transcriptions de MS NBC, US admits mistakes in Sudan strike. 2 septembre 1998. 3. Article déjà cité de Tim Weiner, New York Times, 23 septembre 1998.

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