Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CONGO (RÉP. DÉM.)

Une logique dramatique

· Inprecor n° 428, octobre 1998 · p. 32-33 · 1 168 mots

par Eric Toussaint*

E n mai 1997, il fallait saluer l'effort

, réalisé par ceux et celles qui venaient de renverser le régime de Mobutu. Nous ne regrettons pas de l'avoir fait. La fin de plus de trente ans de mobutisme ouvrait de nouvelles possibilités pour la réalisation des aspirations du peuple. Malgré les espoirs, le nouveau pouvoir n'a pas stimulé le développement de l'auto-organisation populaire. Le gouvernement mis en place par l'Alliance des forces démocratiques de libération du Congo (AFDL) était, et est, un gouvernement défendant l'ordre capitaliste. Par ailleurs, cela ne l'a pas empêché d'être en contradiction avec certains intérêts des grandes puissances impérialistes (France et dans une moindre mesure USA).

La naissance et l'évolution du régime de Kabila sont marqués par les caractéristiques suivantes : très peu d'assises dans les masses ; un programme dont le caractère de changement progressiste était très limité ; une conception autoritaire et paternaliste du pouvoir ; une limitation du droit d'expression pour les opposants politiques ; la peur de Kabila et de son entourage d'affronter un débat politique ouvert ; le maintien d'une grande partie de l'appareil d'État mobutiste ; l'entrée massive d'éléments mobutistes dans les structures de l'AFDL ; une lenteur démesurée dans la mise en pratique de projets démocratiques permettant par exemple d'aller à la rencontre des besoins des population en matière de santé et d'éducation ; une tendance manifeste à profiter de la bonne vie de la part d'un nombre élevé de dirigeants, ministres et PDG d'entreprises désignés par le régime.

Tels sont les maux principaux qui

G-E • Libreville GABON Barrage Brazzaville/ OCÉAN Kituna- BAS-CONGO

ANTIOTE

ont marqué le nouveau régime.

Les masses congolaises ont été soulagées de voir la fin du régime Mobutu et se sont félicitées de la réduction du rançonnement auquel elles étaient soumises. Néanmoins elles n'ont pas participé activement au renversement de la dictature et par la suite elles n'ont pas eu la possibilité de devenir des acteurs de l'avenir du nouveau Congo. De leur côté, les grands pays industrialisés n'ont rien fait pour aider à la remise en état de l'économie congolaise. Ils ont adopté généralement une attitude de refus d'assistance aux efforts de développement. Comme le disait très bien Colette Braeckman dans un éditorial du Soir de Bruxelles : « Non seulement les Congolais ont été privés de l'aide qui aurait dû leur revenir après le départ de Mobutu, mais les première recettes de l'État ont dû être affectées au paiement de la dette extérieure contractée par le richissime dictateur » (1). Avant la « rébellion »

Les maux qui avaient marqué dès les premiers mois le nouveau régime ont débouché sur une situation critique dans les six premiers mois de 1998 : la situation était devenue intenable dans l'Est du pays où les citoyens congolais rwandophones (appelés Tutsis, Banyamulenge) sont devenus à nouveau victimes de discriminations ; une vague d'arrestations souvent arbitraires a secoué les milieux dirigeants (plusieurs ministres et haut responsables ont été emprisonnés à partir de février 1998 et surtout en mai 1998) ; les conseillers rwandais ont été renvoyés ; Laurent Désiré Kabila et Gaëtan Kakudji ont promu systématiquement à des postes-clé des personnes originaires de leur région. Les régimes rwandais

CENTRAFRIQUE SOUDAN ÉQUATEUR HAUT-CONGO OUGANDA co (Zaine) Kampala CONGO REP. DEM.

DU CONGO

BANDUNBU KASAT- RWAND,

KIVUL 22 Kiashasa BUR.

KASAL OCCIDENTAL TANZANIE ANGOLA KATANGA 7 Villes prises ZAMBIE un moment par la rébellion. et ougandais ont très mal pris l'évolution de la direction kabiliste. En soutenant fortement Kabila et en aidant à la constitution de l'AFDL, ils avaient espéré une plus grande sécurité pour leurs frontières et pour les Congolais rwandophones. Ils avaient également compté sur la réalisation de projets économiques définis entre Congolais, Rwandais et Ougandais de manière à améliorer leur possibilité de développement : construction d'une route d'accès à la ville de Kisangani, ce qui leur aurait donné un accès à l'Océan Atlantique via le fleuve Congo ; exploitation du méthane du lac Kivu, etc. Logique militaire

Leur mécontentement s'est exprimé par leur absence au sommet régional convoqué à Kinshasa par Kabila en mai 1998. Le renvoi des conseillers rwandais et l'agitation renouvelée au Kivu les a visiblement décidé à passer à l'action en apportant directement leur soutien à une opération militaire visant à remplacer Kabila à Kinshasa. A la rébellion qui avait réussi une offensive militaire fulgurante a répondu une intervention militaire angolaise et zimbabwéenne qui apparemment a acculé les « rebelles » à la défaite dans l'Ouest du pays. Tout cela s'est passé dans le cadre de l'absence impressionnante d'action du peuple congolais. La logique de guerre a prévalu. Ni Kabila, ni le RCD n'ont réussi à mobiliser la population de leur côté. * Eric Toussaint préside le Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde (CADTM). Il vient de publier La Bourse ou la vie, la finance contre les peuples, éd. CADTM-CETIM-Luc Pire-Syllepse, Bruxelles-Genève-Paris 1998. 1. Le Soir, 20 août 1998.

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La logique enclenchée par l'évolution négative du régime de Kabila, par la réponse militaire des régimes rwandais et ougandais, suivie par l'intervention militaire massive de l'Angola et du Zimbabwe aux côtés de Kabila risque d'être dramatique. Le régime de Kabila ne va-t-il pas renforcer son évolution autoritaire ? Comment les progressistes et internationalistes congolais vont-ils surmonter les nouveaux obstacles mis sur la voie de l'émancipation panafricaniste et socialiste ? Quel va être le sort des Banyamulengue et de tous les Congolais rwandophones ? Le pays ne risque-t-il par une partition de fait ? La logique de la guerre et des interventions étrangères ne risque-t-elle pas de surdéterminer l'avenir des peuples de la région pour une longue période ? Les puissances impérialistes des pays industrialisés ne vont-elles pas discrètement continuer à attiser les contradictions entre pays voisins pour qu'ils s'épuisent dans un conflit interminable tout en permettant aux multinationales françaises, nord-américaines, sud-africaines, belges d'exploiter le pétrole angolais et congolais ainsi que les autres précieuses richesses naturelles du Congo ?

Ces interrogations angoissantes ne doivent pas laisser inactifs les socialistes internationalistes au Nord. Ne faut-il pas redoubler d'efforts pour tenter de favoriser un changement de rapport de force favorable à des solutions globales : pour l'annulation de la dette extérieure des pays des grands lacs et de l'Afrique australe ; pour l'expropriation des avoirs mal acquis par les riches du Sud et leur rétrocession aux populations ; pour un plan d'aide massif à la reconstruction par voie de dons ; pour un soutien au panafricanisme, comme alternative à la montée des ethnicismes. 2. cité dans Le Monde le 26 août 1998. 3. voir le communiqué daté du 8 août 98 du Comité pour le respect des Droits de l'Homme et la Démocratie au Rwanda (Tél.: 00 32 2 2171629). 4. cité dans Le Soir du 29-30 août 1998. S. cité dans Le Soir du 27 août 1998. 6. cité dans Le Soir du 20 août 1998. 7. cité dans Le Soir du 27 août 1998. 8. Le Soir du 29-30 août 1998.

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