Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ITALIE

De Prodi à D'Alema

· Inprecor n° 429, novembre 1998 · p. 24-26 · 2 068 mots

Italie

par Livio Maitan a chute du gouvernement Prodi confirme encore une fois que le cadre politique italien ne cesse d'être fondamentalement instable et que la transition de ce qu'on appelle "la Première république" (1946-1992) à la Seconde, pour l'instant assez fantomatique, est loin d'être parachevée. La situation ne changera pas, pour l'essentiel, avec le nouveau gouvernement formé par Massimo D'Alema, le secrétaire du plus fort parti de la coalition, la Démocratie de gauche (DS, ex-PDS, ex-PCI).

Pour expliquer la crise actuelle, il est utile de revenir en arrière, c'est-àdire aux résultats des élections d'avril

1996. Ces résultats avaient été salués à l'époque comme une victoire de la gauche et présentés par la suite comme la première expression d'un phénomène d'une portée européenne, dont les expressions successives seront la victoire de Tony Blair en Grande-Bretagne, l'avènement du gouvernement Jospin en France et le succès du SPD et de Schröder en Allemagne. Nous n'aborderons pas ici la question de savoir qu'est-ce que représentent effectivement Blair et Schröder dont les orientations diffèrent sensiblement, en tout cas, des approches traditionnelles de leurs propres partis, et pour l'analyse de l'expérience Jospin nous renvoyons à Inprecor (1). Disons tout simplement que l'analogie entre ces expériences et l'expérience italienne est, somme toute, peu pertinente : le seul trait commun réside dans le fait que dans tous les pays concernés les formations de droite ont essuyé des échecs révélateurs de la crise politique que connaissent les classes dominantes européennes en dépit des progrès que celles-ci ont enregistré sur la vole de l'Union monétaire.

A l'époque nous avions titré notre article sur les élections d'avril 1996 : « Victoire de la gauche ? » (avec un point d'interrogation). En effet, rappelons-le, si une loi électorale assez particulière (2) avait permis à la coalition dite de l'Olivier d'avoir une majorité à elle seule au Sénat et une majorité avec le soutien du Parti de la refondation communiste (PRC) à la Chambre des députés, la situation étant assez différente du point de vue des voix. Les formations de droite rassemblées dans le Pôle des libertés dépassaient, bien que de très peu, les formations de la gauche et, de surcroît, le Ligue du Nord qui faisait cavalier seul et de toute façon n'était

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absolument pas alliée avec la gauche, obtenait 10% de voix, c'est-à-dire plus que toutes les formations de centre-gauche prises séparément à l'exception du Parti démocratique de la gauche (PDS) qui en obtenait 21,1%.

Deuxièmement, l'Olivier incluait des partis et des formations très différentes à cause non seulement de leurs origines, mais aussi de leurs divergences programmatiques et politiques. Rappelons que, en plus de formations mineures, y faisaient — et y font encore partie alors que nous écrivons — le parti populaire italien (PPI), qui regroupe des secteurs non négligeables et des personnalités provenant de l'ancienne Démocratie chrétienne (DC), les Verts (considérés trop modérés par d'autres Verts qui se sont organisés sous une forme autonome en collaborant avec le PRC) et Renouveau italien (RI), dirigé par l'ancien premier ministre et ministre dans le gouvernement Berlusconi, Lamberto Dini (3).

Troisièmement, le programme de la coalition s'inscrivait dans une continuité substantielle par rapport aux gouvernements précédents (Amato, Ciampi et Dini), c'est-à-dire en faveur d'une orientation néolibérale, favorable aux privatisations aussi bien qu'au maintien de la méthode de "concertation" entre "partenaires sociaux". Au fond, l'accord se réalisait, surtout, sur la priorité accordée aux mesures visant à accomplir les conditions d'entrée dans l'Union monétaire dès le début, sur la participation maintenue à l'OTAN et la réafmater de reforinue strangere. firmation des orientations traditionil existait dans l'Olivier des divergences importantes, mais avec une estomper le contenu social et d'augmenter sensiblement le poids du pouvoir exécutit.

En conclusion, pour reprendre ce que nous écrivions à l'époque, le gouvernement Prodi représentait une convergence de forces sociales et politiques différentes : des secteurs hégémoniques de la bourgeoisie, qui avaient toujours soutenu aussi bien les gouvernements centristes dominés par la DC que les gouvernements de coalition DC-PS, de larges couches petites bourgeoises, clientèle traditionnelle des partis du centre et même du centre-droite, et de ces couches populaires, qui constituent encore majoritairement l'électorat du PDS. Bilan synthétique

Les attaques virulentes lancées actuellement contre le PRC et l'entreprise indécente de dénigrement secrétaire, Bertinotti, se fondent sur une véritable mystification : le PRC trahirait le mandat des électeurs qui auraient choisi un gouvernement de centre-gauche présidé par Prodi. Or, lors de la campagne électorale de 1996, le PRC avait réalisé un accord de désistement estimé nécessaire pour éviter une victoire de la droite, tout en menant la campagne électorale avec des objectifs qui n'étaient absolument pas les mêmes que ceux de la coalition de l'Olivier. Il ne s'était engagé, en cas de succès, qu'à permettre la formation du gouvernement Prodi : son attitude ultérieure devait être définie sur la base de l'expérience concrète. Lors du premier vote au parlement, Bertinotti avait expliqué que le PRC ne considérait pas le gouvernement comme son gouvernement.

Nous ne revenons pas sur les raisons pour lesquelles au troisième congrès du parti (décembre 1996) la minorité avait prôné le retrait du parti de la majorité parlementaire. Quoi qu'il en soit, il était absolument légitime, voire nécessaire, de la part du PRC de tirer le bilan de deux ans et demi du gouvernement Prodi.

En fait, le seul acquis de Prodi avait été l'admission de l'Italie dans l'Union 1. Cf. entre autres, Inprecor n° 415 de juillet 1997, n° 416 de septembre 1997, n° 419 de décembre 1997, n° 421 de février 1998, n° 423 d'avril 1998. 2. Selon cette loi, les trois quarts des députés sont élus selon un scrutin uninominal et le quart restant à la proportionnelle. 3. L'ancien juge Antonio Di Pietro, personnage ambigu mi-conservateur, mi-populiste réactionnaire, qui à la suite d'une élection partielle est devenu sénateur et, selon les sondages maintiendrait un pourcentage non négligeable d'électeurs potentiels, fait lui aussi partie de l'Olivier, tout en ayant sa propre formation dénommée "l'Italie des valeurs".

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à la première échéance prévue. Il est difficile de prétendre que c'est un point en faveur de la gauche et du mouvement ouvrier et notamment du PRC, d'autant plus que le résultat a été atteint par de sombres coupes budgétaires frappant, directement ou indirectement, les couches populaires (4).

Depuis le début de son parcours, le gouvernement Prodi a pris une décision symbolique, révélatrice de son approche. Sous la pression du PRC, une conférence blèmes de l'emploi avait été projetée pour septembre 1996. Sous prétexte qu'une telle conférence nécessitait une preparation sérieuse, elle fut reportée : plus de deux ans plus tard elle n'a toujours pas eu lieu et on a tout simplement cessé d'en parler. Il était évidemment difficile pour Prodi d'envisager un programme pour l'emploi, par exemple par des mesures néo-keynesiennes ou autres, alors qu'il acceptait l'évangile néolibéral et maastrichien. Résultat — admis par les instituts de statistiques officiels, le chômage non seulement n'a guère diminué, mais a même augmenté. En même temps la marginalisation et la pauvreté (y compris de ceux qui disposent d'un emploi) ont augmenté. Lors de sa scission, Cossutta a rappelé l'acceptation par Prodi des 35 hures comme un acquis majeur. En fait, Prodi a pris du temps et finalement a présenté un projet, sur lequel la discussion au Parlement est loin d'avoir commencé et qui est tout à fait vide, ne prévoyant ni une application généralisée des 35 heures, ni la suppression des heures supplémentaires, ni d'engagement du maintien des salaires.

Prodi a continué le travail de démantèlement des acquis des travailleurs, par exemple, en privatisant les agences pour l'embauche et en avalisant le travail intérimaire. Il a explicitement affirmé la priorité des entreprises privées et, en matière de privatisations, il a arraché une première place, peu enviable, en Europe. En même temps, il a fait sienne une méthode de gestion bureaucraticobonapartiste en ayant largement recours à des décrets ayant force de loi et aux votes de confiance. Finalement, sur des problèmes majeurs de la politique internationale comme l'expédition militaire en Albanie et la concession des bases aériennes à l'OTAN, ne pouvant obtenir le soutien du PRC, il n'a pas hésité à accepter les voix du centre-droite, voire de la droite.

Ce n'est pas par hasard, donc, que des personnages parmi les plus représentatifs du grand capital — le magnat de FIAT Agnelli, le chef d'une multinationale bien connue comme Benetton et le chef de PirelliTronchetti-Provera — sont parmi les partisans ouverts de Prodi (les deux premiers ont voté en faveur du gouvernement au Parlement, dont ils sont membres). L'organisation du patronat, Confindustria, elle-même a progressivement mis une sourdine à ses critiques routinières en niant explicitement de souhaiter la chute de Prodi. Le vote du 9 octobre

Tout cela ne pouvait pas être indéfiniment accepté par le PRC sous peine de contredire son orientation programmatique, d'estomper son identité et, qui plus est, de briser les liens qu'il avait réussi à établir avec les couches parmi les plus exploitées et radicalisées de la société italienne D'ailleurs, comme nous l'avons vu, déjà en octobre 1997 s'était produite une rupture qui reflétait, en dernière analyse, l'instabilité persistante du cadre politique. Ajoutons que cette instabilité avait été aggravée par la faillite de la tentative de faire adopter par le Parlement des réformes institutionnelles. Un accord avait été réalisé à un moment donné entre D'Alema et Berlusconi sur des changements allant dans un sens conservateur, notamment en accroissant le poids des pouvoirs exécutifs. mais finalement le projet avait été rejeté par une convergence de forces disparates, réalisé y compris à la suite de divisions internes dans la majorité (5).

Menacé par la décision du PRC de lui retirer sa confiance, Prodi a joué une dernière carte en misant sur la disponibilité de Cossutta à lui prêter main-forte avec les parlementaires du PRC sous son influence. Au cours d'un débat houleux à la Chambre des députés, il a réaffirmé, en faisant même de l'esbroufe, le rôle hégémonique autonome de l'Olivier et est allé jusqu'à refuser l'aide qui lui était offerte, bien que sous une forme ambiguë, par l'ancien président de la république, le démocrate chrétien Francesco Cossiga, et sa formation parlementaire Union démocratique des républicains (UDR) (6). Il se trompait dans ces calculs : le 9 octobre il a été battu d'une voix et obligé de démissionner. Une tentative velléitaire de relancer sa coalition au début de la semaine suivante échouait en espace de quelques heures.

Le 16 octobre, coup de théâtre : des consultations fiévreuses entre les différentes formations politiques débouchent sur la candidature de Massimo D'Alema, secrétaire de la DS, au poste de premier ministre. L'Olivier s'estompe : par un byzantinisme sans vergogne, on explique qu'on se réclame désormais d'une coalition du centre-gauche et non plus d'une coalition de l'Olivier, le but étant d'obtenir le feu vert de Cossiga, ennemi mortel de l'Olivier (en s'agissant d'un tel personnage, l'expression doit être prise avec le bénéfice de l'inventaire). Cossiga déclare que, puisque la guerre froide est terminée (elle l'était déjà depuis belle lurette !), un ancien membre du PCI et secrétaire du plus fort parti de la gauche peut légitimement devenir premier ministre et que, pour sa part, il est prêt à l'appuyer. Cossutta, qui avait juré ses grands dieux qu'il n'accepterait jamais un gouvernement soutenu par Cossiga, hisse le drapeau blanc et s'empresse d'offrir des candidats de son nouveau parti pour des postes ministériels. Rarement, sinon jamais, dans l'histoire d'un régime parlementaire, un parti aura obtenu un tel résultat moins d'une semaine après sa naissance : triste aboutissement de la « culture togliatienne » ! 4. Comme nous l'avons écrit à d'autres occasions, la position officielle du PRC à partir de la fin 1996 a été de se prononcer contre Maastricht et pour l'euro. Bertinotti a admis explicitement la difficulté de défendre une telle position en mentionnant dans un débat à la direction du parti « la critique de certains camarades qui ont de l'autorité dans le parti. selon lesquels (sa) position sur l'Union monétaire relevait de l'acrobatie ». 5. Le PRC s'est opposé dès le début aux modifications constitutionnelles envisagées en proposant ses propres rectifications (dont la réduction du nombre de parlementaires et la suppression du bicaméralisme. Lors du vote au parlement, il a présenté un contre-rapport. 6. L'UDR est composée de parlementaires d'orientation centre-droite, élus sur les listes de Berlusconi et provenant presque tous de l'ancienne Démocratie chrétienne (Cossiga lui-même est sénateur de droit en tant qu'ancien président de la république).

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