Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Le combat de l'opposition

Inprecor n° 43, 18 janvier 1979 · p. 25-28 · 2 865 mots

Pologne URSS et Russie Syndicalisme

Après les luttes ouvrières de 1970 et 1976 qui ne furent pas sans suite, voilà les paysans polonais qui entrent en lice. L'opposition polonaise voit donc ses marges de manœuvre élargies. Elle apprécie ici le cadre général de son action.

Nous reproduisons ci-dessous l'interview du camarade M., militant très engagé dans la lutte pour les droits démocratiques en Pologne.

(s'auto) réformer : il affirme qu'il s'agit d'établir un rapport de forrendre aussi coûteuse que possible toute éventuelle opération milipied d'un comité d'autodéfense des paysans animé par une quin-

- qui n'y avaient pas droit - mais qui était compris comme le risque taire décidée par la direction soviétique. le, n'est pas collectivisée. Deux ans après les grèves ouvrières de 1976, les paysans polonais apparaissent sur la scène politique. Comment expliques-tu, du point de vue politique, la relation entre ces deux dates, et quelles sont les implications des manifestations paysannes?

En 1976, les ouvriers polonais se sont unis autour d'une question : freiner la hausse des prix. Aujourd'hui, les paysans ont comme ligne de mire un problème qui les unifie : la défense de la terre. Comme pour les paysans d'Amérique latine et des pays dépendants du tiersmonde, le mot d'ordre le plus

Pologne

Le combat de l'opposition

Ses propos n'engagent, certes, que lui-même, même s'ils nous semblent représentatifs de l'aile politique la plus radicale de l'opposition polonaise. A l'«argument» des chars soviétiques - qui reste suspendu comme une épée de Damoclès sur la tête de tous ceux qui voudraient modifier un tant soit peu l'ordre des choses dans les

Etats ouvriers bureaucratisés d'Europe de l'Est - M. ne répond pas par des bons conseils adressés à des bureaucrates susceptibles de ces à l'échelle tant nationale qu'internationale, seul capable de

Les luttes paysannes auxquelles il est fait référence ici ont culminé, en juillet 1978, dans la région de Lublin avec la mise sur zaine de militants dont les noms ont été largement publiés. Ces gouvernement qui prévoyait d'une part la retraite pour les paysans de voir les terres saisies, alors que l'agriculture polonaise, rappelons populaire dans la campagne polonaise est : la terre à ceux qui la travaillent ! Néanmoins, bien que le regime ait partiellement reculé sur les mesures concernant la retraite, le problème des campagnes polonaises n'a fait que commencer à être posé.

D'autre part, par rapport à l'ensemble de la société, la situation sociale des paysans, qui sont des producteurs indépendants, les place dans de meilleures conditions que les ouvriers de notre pays pour s'exprimer comme façon autonome. Au contraire, les ouvriers sont plus contrôles par l'Etat sur leurs lieux de travail, séparés des autres travailleurs, y compris ceux de leur propre usine, et du reste de la population, même sur leurs lieux d'habitation. La seule vie sociale qu'ils puissent avoir est réduite au minimum, c'est-à-dire au noyau familial.

Ce problème n'existe pas dans la campagne polonaise, comme le montrent les diffé rentes manifestations qui ont eu lieu dans les demiers mois (d'une envergure jamais vue) et les organisations autonomes que les paysans ont créées et qui vont jusqu'à prendre des formes fédératives dans plusieurs régions. Tout cela nous montre que, dans la période actuelle, l'organisation des paysans est plus facile. Mais cela ne veut absolument pas dire que dynamique sociale se soit déplacée des villes à la campagne ou que les ouvriers aient perdu l'initiative dans l'ensemble de grèves ouvrières qui éclatent chaque jour dans le pays, la construction et le renforcement de syndicats indépendants (il y en a deux dans la seule ville de Katowicze), la circulation croissante de publications entre les ouuriers (voir les chiffres plus etc., nous prouvent le contraire. A l'intérieur même de la lutte des paysans, diverses preuves de solidarité de la part des ouvriers se sont déjà runifestées (parmi les plus importantes, on compte la déclaration de soutien qui a été signée par les deux syndicats libres de Katowicze). Les travailleurs polonais considèrent zur la lutte

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pour les droits des paysans est parfaitement logique et juste, ce qui ne veut pas dire que les ouvriers soient en condition de mobiliser immédiatement pour eux. Mais la bureaucratie ne se trouve pas non plus dans une situation telle qu'elle puisse envisager même la possibilité d'opposer la population travailleuse des villes aux paysans pour freiner leurs luttes. Tu es un des nombreux militants de l'opposition à être croyant. Explique-nous le rôle de l'Eglise dans la période actuelle.

En premier lieu, il faut considérer deux facteurs historiques qui caractérisent la situation de l'Eglise polonaise : 1) D'une façon générale, l'attitude de l'Eglise depuis 200 ans, telle que l'ont vue les Polonais, quelle que soit leur religion, a été de se maintenir comme la seule institution qui a défendu de façon permanente la conscience nationale et l'indépendance politique du peuple polonais. 2) Après la dernière guerre, toutes les autres institutions sociales indépendantes, ou bien ont été progressivement réduites à néant, ou bien ont été incorporées comme appareils au service de la politique du régime. Une seule a fait exception :

l'Eglise.

Ces deux points expliquent le rôle actuel de l'Eglise en Pologne. Pour la population, et encore plus actuellement, l'Eglise est la seule institution à avoir une autorité morale et une structure indépendante de l'Etat, ce qui la rend capable de se forger aussi une conscience sociale libre et indépendante Le rôle intransigeant qu'a joué l'Eglise pour la défense droits de l'homme en Pologne pour laquelle, dans la pratique, les tâches et problemes fondamentaux de l'opposition et de l'Eglise coincident. Mais il serait erroné d'en conclure que l'Eglise peut remplir les fonctions des organisations politiques. L'opposition, me semble-t-il, accomplit des tâches politiques. L Eglise n'en a pas. Dix ans après l'invasion armée de la Tchécoslovaquie, sont les risques que cela reproduise en Pologne, et comment ce fait conditionne-t-il l'activité de l'opposition ?

Il semblerait que vu les circonstances extérieures actuelles (principalement la baisse du prestige du régime soviétique en Occident et le phénomène de l'eurocommunisme), et en raison de facteurs intérieurs (la radicalisation plus grande des luttes de secteurs chaque fois plus larges de notre population et le renforcement propre de l'opposition), l'intervention soviétique en Pologne soit moins possible. D'autre part, le régime de l'URSS a perdu l'initiative au niveau mondial au cours des dernières années. A la suite des premières campagnes pour les droits de l'homme, la capacité d'initiative idéologique de l'URSS s'est détériorée davantage. On peut constater le fait que dans les années 50, les sociétés occidentales ne savaient plus que faire, face aux initiatives, aux revendications et aux proclamations qui se développaient dans le monde, dans la tradition de la révolution de 1917, et que nos régimes disaient «représenter». d'hui ce sont les régimes occidentaux qui prennent l'initiative pour la «défense» des droits démocratiques foulés aux pieds dans les pays dits «socialistes». Mais, il y a quelque chose de plus. Un problème qui, selon moi, a commencé il y a un an à avoir une grande signification : le processus d'accords entre la Chine et les autres pays occidentaux, en particulier le Japon. Ici est mise en question la puissance de l'influence de l'URSS dans une zone importante du monde. Ceci introduit la possibilité que dans l'avenir proche les soviétiques se voient obligés d'introduire des changements dans leurs relations avec les pays d'Europe orientale et centrale, s'ils ne veulent voir s'aggraver les tensions avec ces pays. De toutes manières, une chose paraît sûre, c'est que les Chinois n'abandonneront pas, dans l'avenir immédiat, leur politique internationale actuelle, et que les peuples des pays de l'Est ne sont pas disposés à laisser tomber la défense de ce qu'ils considèrent comme leurs droits. Nous maintiendrons la lutte pour notre indépendance au moins au niveau actuel.

En conséquence, minute qui passe rend plus difficile l'intervention militaire soviétique et, au contraire, fait savoir à l'URSS qu'une autre action de ce type aurait résultats extrêmement douloureux et lourds de conséquences pour elle. Néanmoins, il y a en Pologne des gens qui pensent qu'une telle intervention est inévitable. On pourrait dire que la peur de voir à n'importe quel moment les armées russes sur notre territoire est, dans un

Run réflexe ditionné dans la mentalité des Polonais, habitués comme ils sont à voir se succéder intervention russe sur intervention russe depuis plus de deux siècles, plus ou moins à chaque nouvelle génération. Les raisons n'ont jamais été importantes. Il suffisait que n'importe quel secteur de la population s'organise pour changer le statu quo dans n'imquelle direction, progressiste ou conservatrice.

Cela pose à l'opposition de ce pays le problème principal, ou, au moins, le problème qui actuellement motive le plus de discussions entre nous, à savoir : de quelle façon devons-nous synchroniser nos luttes à l'intérieur du pays avec les conditions internationales, pour réussir à empêcher une intervention de l'URSS. Il faut dire qu'il n'y a pas en Europe occidentale de compréhension réelobjective de Je ne nie pas qu'il existe des groupes parmi les Polonais qui déterminent tout leur comportement en fonction d'une intervention et qui ont comme projet de s'intégrer au régime actuel pour faire évoluer de l'intérieur la situation politique, économique et sociale, de façon à éviter L'intervention de «nos amis» les

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soviétiques. Mais pour d'autres secteurs, parmi lesquels je me trouve, il s'agit de tenir compte du fait que, c'est une idée fixe dans la mentalité des Polonais et que, pour briser cette frayeur des gens (1), mais aussi que, effectivement, l'invasion armée soviétique n'est pas inévitable Par conséquent, quand tenons compte du fait que les Polonais la soutiendront massivement s'ils s'aperçoivent que leurs besoins, aussi qu'elle ne va pas provoquer d'intervention. Et cela ne signifie pas que nous devions nous limiter à une série d'activités de résistance, sans offensive, ou à un projet de collaboration Quel est alors le projet que les groupes d'opposition auxquels tu appartiens proposent aux masses ?

En premier lieu, je vais t'expliquer une question qui semble beaucoup préoccuper la gauche en France et en Europe occidentale à notre propos. Il s'agit de savoir si nous proposons au «mouvement de politique qui s'oriente vers la prise du pouvoir politique dans les conditions actuelles. Je dois dire de façon emphatique que c'est un problème qui actuellement n'inpas l'opposition. Cela n'a pas de sens de poser la question du pouvoir politique alors que n'est même créée l'infrastructure sociale qu'il y avait en Pologne avant que le régime actuel ne la détruise. Et quand je parle d'infrastructure sociale, je veux dire l'établissement de toutes les formes d'association de la population indépendantes de l'Etat, c'est-à-dire que l'intervention de l'Etat ne soit pas totalitaire et que toutes les relations sociales ne soient pas institutionnalisées. Notre projet actuel de créer ces infrastructures signifie entre autres : liberté d'opinion et d'organisation; syndicats et universités libres de «leur» contrôle et ayant les moyens matériels de fonctionner; des mass-media différents de ceux où, comme actuellement, seuls peuvent s'exprimer des secteurs très réduits de la population et non les groupes les plus larges. Il existe actuellement 25 journaux non censurés avec un tirage mensuel de 100000 exemplaires (et celui dont le tirage est le plus impor-

Robotnik - avec vieille tradition en Pologne - qui est l'organe du Parti socialiste, qui s'est formé à la fin du XIXe siècle). Mais face à cela, seul l'organe officiel de «leur» parti, le Parti ouvrier unifié polonais, Trybuna Ludu, a un tirage quotidien d'un million d'exemplaires. Ce chiffre montre de façon éloquente tout ce qui reste à faire dans le domaine de la libre expression.

De plus, nous luttons pour créer des mécanismes démocratiques qui soient aux mains des citoyens pour contrôler la vie des organismes comme le Bureau d'intervention du KOR, qui intervient dans chaque cas où l'Etat enfreint la loi envers un citoyen. En effet, depuis ces dernières années, il y a dans notre pays deux grandes catégories de problèmes de la vie sociale : premièrement, les problèmes et contradictions dûs aux conflits entre l'Etat en tant que principal employeur et les travailleurs; deuxièmement, la persécution de l'Etat contre les militants politiques et sociaux. Dans chaque cas le KOR fait connaître le problème par tous les moyens à sa portée, provoque la solidarité et octroie toute l'aide matérielle possible. Je peux mentionner deux types d'exemples de notre intervention en ce

Il y a peu de temps, un militant des syndicats libres de Katowicze a été incarcéré : il avait été suivi et agressé à la sortie d'une église et... on l'a ensuite jugé et condamné pour avoir outragé les autorités ! Dans ce cas, l'intervention a été l'octroi d'une aide judiciaire, l'information du public, la famille et la mobilisation de l'opinion publique.

Un autre exemple : ces jours-ci, vicepercepteur général de la nation, partis. Mais nous avons déjà en état d'ébriété, poursuivant furieusement un chien, a tué le fils du garde forestier d'une zone de chasse. Dès le début, le Bureau d'intervention s'est mobilisé et a fait connaître le cas qui autrement aurait étouffé par «eux». Le résultat en a été que cet individu a été destitué de sa fonction, qu'on l'a jugé et qu'on lui a appliqué la loi.

Ces deux cas montrent le type d'activités que nous mettons actuellement en avant et

Use généraliser largement de façon à devenir une pratique quotidienne de contrôle de toute la société. Nous envisageons ensuite d'attaquer le problème du gaspillage dans l'administration publique et des erreurs de gestion, et ce sera un des points qui causera le plus d'émotion en Pologne.

Si je suis entré dans les détails, c'est pour que tu comprennes bien ce que nous entendons par créer une infrastructure sociale. Si tu préfères, on pourrait dire, en d'autres termes, que l'objectif fondamental de l'opposition, dans la période actuelle, est de reconstruire la possibilité et l'aptitude de la société polonaise à s'auto-organiser. Dans quelle mesure toutes ces activités de l'opposition vont-elles poser le problème du pouvoir politique en Pologne ?

Lentement et en tenant compte des conditions, je crois que nous commencerons à préparer la lutte pour des élections libres... peut-être plus rapidement qu'on peut l'imaginer. Dans un proche avenir, ne vois-tu pas la nécessité d'un parti qui centralise et coordonne les interventions directes des travailleurs ?

Il est certain que ce qui est fait actuellement est de créer les conditions pour que les gens s'organisent et puissent ensuite s'exprimer non dans un parti mais dans plusieurs

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quelques précédents qui me conduisent à affirmer qu'une ou plusieurs organisations sous forme de parti dans l'opposition, non seulement ne sont pas indispensables, mais de plus contribueraient à nous diviser et à nous faire perdre la confiance de la population dans les possibilités réelles d'une opposition au régime actuel. Les expériences en cette matière dans les dix dernières années nous montrent que plus nous nous différencions sur les questions de fonctionnement sous forme de plus nous nous affaiblissons et nous nous isolons groupe par groupe, offrant au régime les occasions opportunes de nous liquider sans grandes difficultés. Je suis convaincu que nous ne parlerons pas de parti tant que nous ne pourrons pas compter sur une opposition forte dans le pays. En ce qui l'organisation politique des travailleurs polonais et une nouvelle direction, cela ne pourra être envisagé qu'à condition de créer d'abord l'infrastructure sociale qui socialise les ouvriers et les mette en action en tant que force motrice de notre société, par une presse et des organisations syndicales appropriées. Une certaine presse occidentale insinue que le régime serait disposé à des accords avec une partie de l'opposition. Que peux-tu nous dire sur l'ensemble de la politique de la bureaucratie en ce sens ?

Il faut dire que les dernières réactions du régime face au mouvement ouvrier et paysan, en particulier face aux syndicats libres et au Comité des paysans, montrent que chaque fois qu'«ils» se sentent forts et voient un danger, ils préfèrent la répression. Il est difficile de s'imaginer qu'une quelconque normalisation puisse avoir lieu si la répression augmente. Et il ne s'agit pas seulement de la fin des persécutions contre les personnes. Le principal est que la politique de l'Etat n'a pas subi de changement. Les autorités continuent d'arracher la terre aux paysans et maintiennent leur politique de salaires et de prix contre les intérêts des couches les plus pauvres de la popula-

Femmes tion. On connaît déjà les effets des mesures sur la viande : ils ont créé ce qu'on appelle les boutiques commerciales avec des prix qui vont jusqu'au triple des prix réguliers... avec la différence qu'on peut y acheter de la viande alors qu'on ne peut pas en trouver dans les boutiques normales !

D'autre part, les autorités transformation du système éducatif, le convertissant de plus en plus en officine de propagande du régime actuel. Ce système est organisé de façon à ce que l'acceptation inconditionnelle de la politique des dirigeants devient chaque jour davantage la condition d'entrée dans les écoles et les universités. Cette réforme, appliquée clairement depuis six mois, ne fait rien d'autre que suivre le mauvais modèle soviétique. NOTE 1) Le régime (ou «eux» comme les appelle la sagesse populaire) a su, dans les moments cruciaux, se servir de cette peur pour nous rendre la population hostile, en expliquant que telle ou telle action proposée par l'opposition entraînait le danger de précipiter l'invasion.

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