Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CHINE

Les masses font entendre leur voix

· Inprecor n° 43, 18 janvier 1979 · p. 22-24 · 1 696 mots

Chine Stalinisme Syndicalisme

Politique intérieure, politique internationale, politique économique, place du parti unique et des organisations de masse dans la vie sociale, contestation de Mao, relations avec les USA, le tournant des dirigeants chinois est d'une envergure sans précédent. Mais les problèmes, les contradictions se multiplient et les dirigeants pourraient bien ne pas avoir carte blanche indéfiniment.

Livio MAITAN

L'année qui vient de s'achever restera dans l'histoire de la Chine post-révolutionnaire comme l'année où le cours nouveau s'est précisé à l'intérieur et où le tournant dans la politique internationale esquissé depuis 1970 a trouvé son aboutissement logique. Le simple rappel des principaux événements est suffisant à en faire ressortir l'importance.

En février-mars, après un Plénum du Comité central, s'est tenue la Ve Assemblée nationale populaire qui, entre autres, a adopté une nouvelle constitution. En même temps, la Conférence consultative politique, conçue comme un instrument d'une politique de « front uni» avec les organisations et « partis » différents, allant jusqu'à inclure des survivants de la soi-disant bourgeoisie nationale, a fait sa réapparition. Quelques mois plus tard, le redressement dans l'armée a été complété par la tenue d'une Conférence sur le travail politique dans l'armée, où les trois principaux représentants du nouveau groupe dirigeant ont prononcé des discours. En septembre-octobre, on a assisté à la relance des organisations de masse par les trois congrès de la Fédération nationale des femmes, de la Ligue des jeunesses communistes et de la Fédération des syndicats. Le Comité national de la fédéra-

Chine tion des hommes de lettres et des artistes a ressurgi lui aussi de ses cendres, de même que les différentes associations qui le composent. Au mois de mars, une conférence sur la science avait aussi enregistré une participation active des principaux dirigeants. Quant à la politique internationale, la Chine a signé en février des accords commerciaux à long terme avec la CEE et le Japon; en août le traité de paix avec le Japon; en décembre les rapports politico-diplomatiques avec les Etats-Unis ont été définitivement normalisés. Finalement, entre le 18 et le 23 décembre, un important Plénum du Comité central du parti a été tenu. Le cours nouveau y a été précisé davantage; la Commission centrale de condiscipline, aussi disparue dans le gouffre de la Révolution culturelle, rétablie; le figure du Président Mao a été ramenée à des proportions plus modestes; les organismes de direction ont été replâtrés. Nous n'avons pas besoin de rappeler qu'au cours de cette année, une série de réhabilitations ont eu lieu. Les plus spectaculaires l'ancien responsable militaire Lo Jui Ching, du maréchal Peng Te-huai et de l'ancien maire de Pékin, Peng Chen. La réhabilitation de celui-ci fut précédée par la chute de son successeur Wu-Teh, considéré comme l'un des

Les masses font

entendre leur voix

responsables de la répression manifestations 1976, exaltées maintenant comme un « événement révolutionnaire ».

Tous les congrès et toutes les réunions que nous venons de mentionner ont été l'occasion de confirmer et de diffuser le cours nouveau, à savoir : réaffirmer avec force la nécessité de respecter les « lois économiques objectives», de stimuler la croisproductives, d'accroître la productivité du travail et d'en améliorer l'organisation, de promouvoir les stimatériels, d'assimiler et d'appliquer la science et la technologie la plus avancée, etc. Sur le plan politique, les discours des dirigeants et les éditoriaux des organes centraux ont combiné le motif de la « normalisation », du retour « à un grand ordre à travers le pays», à des proclamations démagogiques sur la démocratie rétablie et d'ouvertures libéralisantes, tamment dans le domaine scientifique. La formule qui synthétise tout, est - comme l'on sait -celle des quatre modernisations (de l'agriculture, de l'industrie, des forces armées, de la science et de la technologie). Comme Inprecor l'a expliqué dans un article de son numéro économique, le couronnement de toute cette orientation a éte la décision d'abandonner la politique

Page 23

dite d'autosuffisance et de miser sur un engagement à fond sur le marché mondial. Cette décision reflète d'ailleurs le choix fondamental que la bureaucratie chinoise avait déjà fait à partir du commencement des années 1970. Lorsque la direction de l'impérialisme américain, à la suite de sa défaite au Vietnam, décida de reconnaître la réalité de la République populaire de Chine et d'établir avec elle un modus vivendi, une collaboration dans le cadre d'une «coexistence pacifique», Pékin accepta l'avance sur l'heure : Nixon fut reçu en Chine, alors que les avions impérialistes bombardaient les pays indochinois avec une sauvagerie sans précedent. Aujourd'hui, les rapports de la Chine avec les Etats-Unis - de même qu'avec les autres pays impérialistes - se sont développés énormément sur tous les terrains. Officiellement, la théorie des trois mondes qui postule la lutte contre les deux super-puissances reste en vigueur; mais en pratique, elle a été vidée de son contenu dans la mesure où la collaboration avec l'impérialisme américain est devenu de plus en plus ample, alors que l'URSS est présentée comme « l'ennemi principal », vers lequel seuls de «nouveaux Munichois» peuvent envisager une politique de détente.

La question se pose de savoir quelle est, face à ces développements internes et internationaux, l'attitude des masses chinoises. Un ne saurait rellement juger de loin, en se basant sur des reportages plus ou moins impressionnistes ou sur les compte-rendus stéréotypés de la presse officielle. Mais il est possible d'avancer quelques hypothèses et de saisir certains symptômes. Il n'y a pas de doute que la longue période de crise et de bouleversement a déterminé des aspirations à la détente, au relâchement des pressions, à une certaine normalisation. Il va de soi que ces aspirations ont un contenu différent au sein des couches de la bureaucratie ou au sein des masses. Toutefois, les masses aussi nourrissent des espoirs - des illusions - que quelque-chose change avec le cours nouveau, avec les promesses de « démocratisation », etc. Le fait que, pour la prmière fois depuis une très longue période, à la fin de l'année passée, des augmentations de saaccordées qu'une campagne de dazibaos ait été tolérée ait été tolérée à grande échelle au cours des derniers mois, ne peut qu'alimenter davantage ces pourrait être une attitude attentiste, avec un préjugé favorable nouveaux dirigeants, pendant une certaine période au

Mais il ne faut pas oublier que des secteurs assez larges des masses ont fait, au cours des quinze dernières années, des expériences multiples de mobilisations et de luttes et ont pu constater à plusieurs reprises que la lutte est payante. De surcroît, les exaltations des mobilisations d'avril 1976, que la presse officielle a publiées avec relief, sont objectivement un stimulant pour relancer de telles batailles, y compris contre le nouveau groupe dirigeant. Ce plus critique qui est désormais répandue à l'égard de toutes les tendances et de toutes les personnalités de la bureaucratie: justement parce que des illusions ont été nourries dans le passe olution cutturelle, et que , notamment à l'époque de les déceptions ont été amères.

Nous ne savons pas s'il y a eu des grèves dans les entreprises chinoises ces demiers mois. Mais, à n'importe quel moment, des ouvriers qui ont déjà cesse leur travail dans le passé, y compris pendant des périodes prolongées, pour arracher des conquêtes partielles, pourront se lancer dans des grèves s'ils considèrent que les promesses ne sont pas maintenues ou que l'on veut piétiner leurs droits. D'ailleurs, des luttes ont déjà eu lieu effectivement au cours des dernières semaines dans le secteur extrêmement sensible des « jeunes instruits», à savoir des jeunes qui ont été envoyés à la campagne à la fin de leurs études ou avant la fin de leurs études (il s'agit d'une masse très considérable). Au Yunnan, 50000 de ces jeunes ont organisé une longue grève en envoyant aussi une délégation à Pékin et en exigeant que le Comité central reconnaisse le bien fondé de

Page 24

leurs revendications. Une manifestation de jeunes a eu lieu aussi à Sanghai le 12 décembre.

A Pékin, fin novembre, des milliers de personnes ont manifesté et participé à des discussions très animées devant des dazibaos particulièrement percutants. On peut imaginer que cette campagne de dazibaos a partiellement reflété les conflits du sommet qui l'aurait même inspirée. Mais il serait erroné de la réduire à une opération de manipulation. Des sujets trop brûlants pour la bureaucratie ont été évoqués - et même sous des formes difficilement acceptables par elle - et l'initiative n'en saurait être attribuée à aucun gros bonnet.

Deux exemples : le premier concerne la critique de Mao, amorcée par le nouveau groupe dirigeant avec une très grande prudence et, par contre, beaucoup plus explicite dans certains dazibaos. «Posez-vous la question - disait l'un d'eux - : si Mao n'était pas d'accord comment Lin Piao aurait-il acquis un tel pouvoir ? Posez-vous la question : le Président Mao ne savait-il pas que Chiang Ching trahissait ? Posez-vous la question : si le Président Mao n'était pas d'accord, comment l'incident de Tien An-men aurait-il été caractérisé comme contrerévolutionnaire ? ».

Le deuxième exemple est encore plus significatif. «Le système étatique de notre pays -lisait-on dans un autre dazibao affiché à Pékin à la mi-décembre - est pratiquement le même qu'en Union soviétique. Ce genre de système étatique est lui-même à l'origine de la naissance d'une bureaucratie et d'une couche privilégiée. Si nous ne procédons pas à une réforme radicale de ce système et si nous pensons qu'avec ce système nous pourrons réaliser les quatre modernisations. on finira par abandonner celles-ci a mi chemin, ou encore on réalisera une modernisation à la soviétique : enrichissement de l'Etat et appauvrissement du peuple... Les dirigeants doivent être élus et révocables, à l'exemple de la Commune de Paris, et aucun fonctionnaire ne devra toucher un salaire supérieur à celui d'un simple ouvrier. Ainsi tous les privilèges et tous les frais des bureaux des mandarins disparaîtront ainsi que les mandarins eux-mêmes...»

De telles affirmations démontrent que les confrontations et les mobilisations passées ont stimulé des prises de conscience sur des problèmes cruciaux. En demière analyse, des revendications sont avancées qui comportent non seulement une lutte pour les droits démocratiques des masses, mais aussi une lutte à dynamique anti-bureaucratique.

Les bureaucrates ont semé du vent. Il y a beaucoup de chances qu'ils récoltent des tempêtes.

3 janvier 1979

Une erreur sur cette page ?