Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IV. CRISE DU STALINISME ET RÉVOLUTION COLONIALE

En défense de la révolution algérienne

· Inprecor n° 430-431, décembre 1998 / janvier 1999 · p. 38-39 · 1 949 mots

Stalinisme Maghreb France Afrique australe

En défense de algérienne

Michel Raptis au procès

Je n'ai pas une vie strictement privée. Depuis de longues années, les appartements que j'ai successivement habités avec ma femme furent ouverts aux membres de notre organisation, à nos amis et sympathisants politiques, à un grand nombre de gens. Pendant la guerre et l'occupation nazie de l'Europe, chez nous ont, tout naturellement, souvent trouvé refuge Israélites où hommes de la Résistance de toutes nationalités, traqués par les services nazis. Quand la Révolution algérienne a débuté en 1954 et que les militants algériens en France ont commencé à être à leur tour impitoyablement traqués par les services policiers et terroristes aux ordres du colonialisme, ma femme et moi-même avons dit à nos amis algériens de nous faire l'honneur de considérer notre maison à leur disposition entière. Il en a été de * Nos camarades Michel Raptis dit Pablo et Sal Santen, dirigeants de la Internationale, avaient été arrêtés en 1960 aux Pays-Bas et accusés d'avoir aidé la Révolution algérienne au moyen de faux papiers d'identité, d'armes et — fruit d'une provocation - de complicité dans un projet de fabrication de fausse monnaie francaise dans le but de • ruiner l'économie française •. Nous publions ci-dessus un extrait de la défense de Michel Raptis au procès, qui s'est déroulé du 21 au 28 juin 1961 à Amsterdam, et qui s'est soldé par une condamnation de nos deux camarades à 15 mois de prison. Ce texte a été initialement publié dans la revue Quatrième Internationale n° 13, 19e année, 3e trimestre 1961.

la révolution d'Amsterdam (extrait)* même à Amsterdam.

Nous espérons continuer ainsi, jusqu'à la fin de nos jours, aidant de notre mieux, aujourd'hui nos frères algériens, demain nos frères noirs d'Angola et d'Afrique du Sud. nos frères Indios de l'Amérique Latine, nos frères de partout, hommes opprimés et exploités luttant pour la liberté et la dignité de l'Homme

C'est tout naturellement que nous avons eu cette attitude et nullement par un mérite spécial quelconque. Personnellement, je me suis senti toujours simplement un homme qui faisait complètement sienne la sagesse contenue dans le vers de notre poète de l'Antiquité, Ménandre : Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.

Mais j'ai appris d'autre part, lors de la longue vie que j'ai vécue dans les rangs de l'organisation dont j'ai l'honneur d'être membre, essayant de dominer les tendances égoïstes et narcissistes de notre être, à accomplir les choses nécessaires par rapport à un but politique et social et non simplement les choses qui m'étaient personnellement plus agréables et faciles. J'ai voulu, du moins, agir selon cette règle de morale sociale, avec plus ou moins de bonheur. J'ai vécu en militant le cataclysme du fascisme en Allemagne et dans l'Europe des années 30, et j'ai vécu également en militant le cataclysme de la 2° guerre mondiale. J'ai tiré de que la liberté vive, pour que les horreurs de la guerre soient évitées, pour que la société ne tombe pas sous le joug des minorités bureaucratiques privilégiées. Ni le danger du fascisme, ni celui de la guerre ou de la dictature ne sont absents du monde actuel. On le voit bien dans ce qui se passe en France, dans ce qui se passe en Afrique de l'Algérie à l'Angola et l'Afrique du Sud, dans ce qui se passe en Amérique Latine, de Cuba au Chili, dans ce qui se passe dans les rapports est-ouest, du Laos à Berlin.

Je me bornerai à dire quelques mots sur le drame algérien, qui est au fond de l'affaire que vous jugez, Monsieur le Président, Messieurs les Juges. Je me demande si les femmes et les hommes, chrétiens et civilisés de l'Europe Occidentale, vautrés dans leur relatif confort matériel actuel, réalisent à fond ce qui s'est passé depuis 7 ans déjà en Algérie, ce qui se passe actuellement dans l'enfer d'Angola, ou le drame par exemple des enfants congolais mourant de faim par milliers. S'ils réalisent à quel point notre civilisation est encore une affaire d'épiderme qu'il suffit de gratter pour qu'émerge un potentiel incroyable de cruauté, de violence et d'injustice envers nos frères, les peuples de couleur cruellement opprimés et exploités.

A-t-on vraiment réalisé en Europe occidentale les horreurs de la guerre coloniale d'Algérie, le fait qu'il y a eu en 7 ans de massacres et de tortures, environ un million de morts du côté algérien, plus de deux millions de paysans pauvres chassés de leurs villages, déplacés, « regroupés » dans des campements de fortune, plus de 250 000 réfugiés algériens au Maroc et en Tunisie, dont la plupart sont des vieillards, des femmes et surtout des enfants orphelins de guerre, plus de 30 000 militants algériens dans les prisons et les camps de concentration en France même ? Et pourtant ces chiffres figurent dans

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quelque incapacité innée, à un « retard » ou à une « corruption » politique, mais au rôle traître de la direction officielle, qui, de façon réitérée, a préféré ne pas utiliser la possibilité objective de prendre le pouvoir, ou détruire délibérément cette possibilité. Le prolétariat européen a été frappé par ces trahisons plus fortement que tout autre secteur de la classe ouvrière mondiale, ainsi que le montrent clairement les exemples de l'Allemagne et de l'Espagne.

La crise de la direction révolutionnaire existe évidemment dans les pays coloniaux et semi-coloniaux aussi bien que dans les pays avancés. De nombreuses révolutions défaites ou avortées témoignent de cette crise, depuis la Révolution chinoise de 1925-27 jusqu'aux plus récentes défaites au Guatemala et en Irak. Mais, pour l'issue possible de la lutte, il existe une grande différence entre une direction inadéquate dans un pays arriéré et une direction la presse officielle de France et dans les innombrables documents littéraires et autres qu'a produits jusqu'ici cette guerre coloniale, la plus atroce de notre siècle.

Peut-on simplement fermer les yeux sur ces faits et vivre chacun « tranquille » sa petite vie égoïste, sans s'occuper du « démon de la politique » ? Je ne le crois pas. Je crois fermement que la politique, c'est-à-dire la science de la connaissance, de l'organisation et de la gestion de la société, doit occuper une place primordiale dans la vie de tout être libre et critique, afin d'éviter des désastres et afin d'acheminer au plus vite l'humanité vers l'abolition de l'oppression, de l'exploitation, et vers l'épanouissement le plus complet possible de l'individu.

Monsieur le Président, Messieurs les Juges, J'ai l'honneur de faire partie depuis plus de 32 ans déja, depuis le début de ma vie d'homme conscient, du mouvemont historique créé par L. Trotsky, et actuellement connu sous le nom de IVe Internationale. C'est dans les rangs de ce mouvement que j'ai appris le vrai sens du combat pour le socialisme et la société socialiste de demain. Ce sens a été momentanément obscurci par les traits de dégénérescence et de déformation bureaucratique que le caractère arriéré de la Russie tsariste et l'isolement international prolongé de la Révolution d'Octobre ont imprimés au pouvoir ouvrier, en URSS et ailleurs, lors de l'ère de Staline.

Mais nous sommes déjà entrés impétueusement, irréversiblement, dans l'ère de l'expansion mondiale de la Révolution socialiste qui redonnera une vigueur victorieuse à toutes les idées fondamentales, en matière d'économie, de démocratie et de culture socialiste, élaborées et défendues contre vents et marées des décades durant par L. Trotsky et la IVe Internationale. (...)

similaire dans un pays impérialiste : dans ce dernier, l'ennemi affrontant la population laborieuse est immensément plus fort.

Confrontée à la bourgeoisie puissante et bien expérimentée des pays impérialistes, la classe ouvrière ne peut parvenir à la victoire que sous une direction marxiste révolutionnaire véritable qui est capable : 1° d'établir l'unité d'action au sein du prolétariat ; 2° de mobiliser de la façon la plus totale les potentialités latentes et souvent cachées de la classe ouvrière : 3º de déjouer les manœuvres d'une direction capitaliste très astucieuse et souple qui a appris à transformer des réformes en un frein puissant aux révolutions ; 4° de gagner une partie de la petite bourgeoisie (la base de masse du capitalisme dans les pays impérialistes) et d'en neutraliser une autre partie sans abandonner ses propres objectifs de classe. L'absence d'une question agraire explosive est un élément important du renforcement et de la stabilisation du capitalisme dans la plupart des pays impérialistes.

La situation est différente dans les pays arriérés. Confrontée à des classes dirigeantes pourries jusqu'à la moelle et dépourvues d'un soutien de masse, la dans la lutte masse de la population laborieuse, y compris les paysans les plus pauvres et la petite bourgeoisie paupérisée, provoquant l'effondrement de l'ordre traditionnel et de son État, et exerçant sur des partis ouvriers centristes ou des formations similaires des pressions propres à les porter au pouvoir.

Dans des conditions capitalistes à peu près normales, il faut se rappeler que, comme l'a dit Lénine, « il n'y a pas de situations sans issue du point de vue économique ». révolutionnaire dans un pays impérialiste fait place éventuellement à quelque forme de stabilisation économique relative temporaire et même à une nouvelle expansion. Ceci diffère inévitablement pendant un temps de nouveaux soulèvements révolutionnaires, la combinaison d'un recul (ou même d'une démoralisation) politique de la classe ouvrière et d'une élévation du niveau de vie étant défavorable à toute entreprise révolutionnaire immédiate.

Par contre, dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la faiblesse même du capitalisme, toute la structure socio-économique particulière engendrée par l'impérialisme, la misère permanente de la grande majorité de la population en l'absence d'une révolution agraire radicale, la stagnation et même la réduction des niveaux de vie, cependant que l'industrialisation se poursuit relativement vite, créent des situations dans lesquelles l'échec d'une vague révolutionnaire n'entraîne pas automatiquement une stabilisation sociale ou économique relative ou apparemment inépuisable de luttes de masse se poursuit, comme la Bolivie l'a éprouvé depuis dix ans. La faiblesse de l'ennemi offre à la révolution de plus amples moyens de récupérer de défaites temporaires que ce n'est le cas pour les pays impérialistes. défaites depuis 1917 expriment le rapport des forces entre la vieille classe dirimasses laborieuses à l'échelle mondiale. Le fait que la révolution l'ait emporté d'abord dans les pays arriérés et non pas dans les pays avancés ne prouve pas que les ouvriers des pays avancés ont manifesté une combativité révolutionnaire témoigne que l'opposition qu'ils ont à surmonter dans ces pays est incomparablement plus forte que dans le monde colonial et semi-colonial. La faiblesse de l'ennemi dans les pays arriérés a ouvert la possibilité de parvenir au pouvoir même avec un instrument émoussé. La force de l'ennemi dans les pays impérialistes exige un outil beaucoup plus par-

En même temps, il est important de reconnaître que les trois forces principales de la révolution mondiale - la révolution coloniale, la révolution politique dans les États ouvriers dégénérés ou déformés, et la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes — forment une unité dialectique. Chacune de ces forces influe sur les autres et, en retour, en reçoit des impulsions puissantes ou des coups de frein sur son propre développement. Le retard de la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes a, en général, indubitablement empêché la révolution coloniale de suivre la voie socialiste aussi rapidement et aussi consciemment que cela eût été possible sous l'influence d'une puissante montée révolutionnaire ou d'une victoire du prolétariat dans un pays avancé. Ce même retard diffère également la maturation de la révolution politique en U.R.S.S., notamment dans la mesure où il ne présente pas aux convaincant d'une voie de rechange pour la construction du socialisme. Enfin, la montée des révolutions coloniale et politique, gênées par le retard de la révolution prolétarienne en Occident, contribue toutefois à aider le prolétariat des pays impérialistes à sur-

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