Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MOUVEMENT NATIONAL KURDE

« Du Moyen-Orient à l'Europe »... et après ?

· Inprecor n° 432, février 1999 · p. 19-23, 25-29 · 7 672 mots

Grèce et Turquie

à l'Europe »* par

Fuat Orçun** e séjour d'Abdullah Öcalan (dit

L "Apo") à Rome a mis la question kurde et le PKK au cœur de l'actualité européenne.

Cela a été une bonne occasion de rappeler les atrocités de la

"sale guerre" dans la kurde en région

Turquie de et dénoncer la répression sauvage menée par les militaires et les gouvernements turcs successifs selon les chiffres officiels, 30 000 personnes sont mortes en 15 ans dans la région, des centaines de villages ont été détruits et vidés de leurs habitants, des centaines de milliers de Kurdes ont quitté leur villes et villages pour s'entasser dans les banlieues des grandes villes. La solidarité internationaliste avec le peuple kurde est donc plus que jamais d'une actualité brûlante. Mais en même temps, les méthodes de luttes et les orientations contestables du PKK, ainsi que la personnalité controversée de son dirigeant, Apo, donnent des armes à la propagande de l'État turc et suscitent une certaine "gêne"

, y compris dans les rangs de ceux qui soutiennent la lutte du peuple kurde. Il est donc nécessaire de mener un débat politique sur le bilan de cette organisation, afin de clarifier les enjeux.

Le mouvement national kurde

Il faut avant tout préciser le sens exact de certains termes qui seront utilisés dans cet article. Et en premier lieu, le terme de mouvement national.

Lorsque nous parlons du mouvement

« Du Moyen-Orient

... et

national (kurde), nous ne nous limitons pas au seul PKK (Parti ouvrier kurde, clandestin, d'Apo) ni au Hadep (Parti de la démocratie du peuple, parti nationaliste kurde, légal en

Turquie). Il s'agit pour nous de l'ensemble des mouvements et des organisations qui luttent pour les revendications et les droits du peuple kurde, aussi bien sur le terrain politique que culturel, social, etc. Même le PKK, qui revendique pourtant un monopole total sur le mouvement national, reconnaît implicitement cette pluralité du mouvement kurde, dans la mesure où il a développé le projet de convoquer un "congrès national", auquel il convie également d'autres forces kurdes.

Lorsque nous parlons des partis politiques de la nation kurde, il faut aussi y inclure les partis liés au régime, ainsi que les islamistes, dans la mesure où ces derniers, notamment, sont majoritaires dans la région et que même avec des élections "libres" ', ils maintiendront plus ou moins leur force actuelle, avec une affirmation d'identité autant kurde qu'islamique En dehors de ceux-là, et outre le Hadep, il nous faut citer le Parti de la démocratie et de la paix (DBP), qui est une émanation légale du Parti socialiste du Kurdistan (KSP, clandestin, de Kemal Burkay), ainsi que le Parti démocratique de masse (DKP), dirigé par Seraffettin Elçi, un ancien ministre d'Ecevit dans les années 70, qui avait été emprisonné et condamné par les militaires en 1980, pour avoir ouvertement affirmé qu'il était Kurde. Il est intéressant de noter que le Hadep considère qu'il « ne saurait être question de faire alliance avec ces partis » après ?

(Ozgür Politika, 5/1/1999), ce qui veut dire, dans leur jargon, qu'ils considèrent avoir le monopole de la représentation politique des Kurdes et qu'ils refusent de considérer qu'il peut y avoir des partis distincts, autrement dit : « On peut faire alliance avec des partis turcs mais pas avec des partis kurdes, car nous sommes le seul parti kurde » ! Hadep et PKK

Quant au Hadep et à ses liens avec le PKK, il faut aussi préciser qu'il s'agit pour nous de deux entités distinctes, contrairement au raccourci simpliste considérant que le Hadep n'est que l'émanation légale du PKK. Il ne faut pas oublier en effet que plusieurs dirigeants, courants ou militants qui font partie du Hadep, ou de ses prédécesseurs (le HEP ou le DEP, dissous par la Cour constitutionnelle), ont été critiqués de façon très virulente, voire outrancière par la direction du PKK. A plusieurs reprises, il y a eu des voix discordantes dans le Hadep, qui ont presque toutes critiqué la ligne suivie par le PKK. Cette distinction est donc importante, d'autant que plusieurs courants, qui retusent d'entrer en contact avec le PKK, ne voient pas d'inconvénients à le faire avec le Hadep, qu'ils considèrent comme une composante légitime de la lutte politique. Cette distinction existe de même aux yeux des électeurs. Le Hadep se considère d'ailleurs lui-même comme un parti de masse C'est à dire que, en tant que parti national, il regroupe des couches sociales très différentes et met en * "Le Moyen-Orient a achevé son rôle. Il fallait donc que commence le processus européen", citation d'Abdullah Öcalan, leader du PKK, publiée dans Özgür Politika (30 novembre 1998), le journal kurde pro-PKK publié en Europe ** Fuat Orçun est un dirigeant de la section turque de la Ive Internationale.

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avant l'harmonie entre elles, plutôt que leurs contradictions, le tout au nom des intérêt et droits nationaux. Mais il faut aussi préciser que l'électorat du Hadep est surtout un électorat populaire.

Il est impossible de comprendre cette relation complexe si l'on se livre des simplismes Autrement dit, et au-delà de la question de la "légalité bourgeoise" ne peut pas considerer par exemple qu'une alliance électorale avec le Hadep équivaut à une alliance avec le PKK. D'ailleurs, il existe au sein du mouvement socialiste des points de vue et des prises de position très différents, voire contradictoires, au sujet du PKK. En ce qui nous concerne, nous avons toujours émis les plus Une nation écartelée entre l'Azerbaïdjan. l'Irak, l'Iran, la Turquie et la Syrie

(zone originelle de peuplement Kurde en grisé) GEORGIE Erzurum

TURQUIE

SYRIE IRAK • Damas grandes réserves, non seulement à l'encontre des "méthodes de lutte" de cette organisation, mais aussi de ses orientations politiques en général. Nous avions par exemple déjà souligné que le PKK était une organisation nationaliste sectaire, d'origine stalinienne, qui essaye de régler une quesréducteurs. tion démocratique (la question nationale) par des moyens non-démocra, on tiques culte de la personnalité caricatural de son principal dirigeant, Abdullah Öcalan, dit "Apo" ment rappelé que le PKK revendique le monopole du mouvement national kurde et que pour concrétiser cette ligne, il étouffe — y compris par les méthodes les plus brutales — toute contestation dans ce domaine : « Le MER CASPIENNE

AZERBAIOJAN turque, gLac d'Urmiya

Mahabad

Téhéran • SHAN men son soutien populaire ». ("La critiqué ; pratiquant par ailleurs un . Nous avions égalePKK n'hésite pas à recourir à l'usage de la violence physique pour régler ses différents politiques au sein du mouvement national et avec la gauche ainsi qu'à l'égard de ses propres militants, voire même des secteurs populaires qui lui sont opposés" » (Inprecor n° 307, mai 1990). C'est dans cette attitude face au mouve-

It de masse et par avons toujours émis une préférapport aux autres courants que se manifestent surtout ses origines staliniennes (les Procès de Moscou lui ont explicitement servi de référence pour justifier la liquidation physique des opposants). Nous avions également les thèmes nationalistes outranciers, voire religieux, qui forment l'ossature de sa propagande ; condamné ses méthodes de lutte, en particulier les attentats aveugles touchant surtout des civils, ainsi que les massacres de femmes et d'enfants dans les villages kurdes pro-gouvernementaux (voir ci dessous) ; dénoncé l'opportunisme de sa ligne politique, notamment ses tentatives de compromis avec Özal ou avec les islamistes à la veille des élections de 1991 ; et rejeté ses alliances internationales douteuses avec des régimes ou courants encore moins démocratiques que celui de la Turquie, comme par exemple l'Iran et la Syrie, ou l'extrême droite grecque et russe (voir Inprecor n° 350, avril 1992).

La question nationale en Turquie, autrement dit la question kurde, est d'ailleurs elle-même une question complexe et particulière, qui ne peut être comprise en établissant des analogies simplistes avec la question algérienne ou vietnamienne. Si la légitimité des revendications nationales du peuple kurde est indéniable, il serait totalement erroné de croire qu'il y a en Turquie une "guerre entre des

PKK, pour dénoncer le mouve-

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Dosphare Zonguldak Samsun Izmit

Dardanelles o Bursa • Ankara

•Balıkesir o Eskisehir TURQUIE o Afyonkarahisar

Smyrne Tuz Gola

©Denizh oKonya Adana Mersin& nations". L'homme de la rue ne voit pas la chose ainsi et "les hommes du commun" ', Turcs et Kurdes, ne se battent pas entre eux. Il est important de le souligner, compte tenu du fait que près de la moitié des Kurdes de Turquie vivent dans les villes de l'Ouest de la Turquie, hors de la zone sud-est à majorité kurde (voir ci-contre à droite) et qu'il y a de très nombreux mariages mixtes (il n'y a pas de différences entre Kurdes et Turcs au niveau de la religion et les différences "ethniques" ne sont pas perceptibles par "l'apparence physique"). Si l'État turc dénie aux Kurdes toute reconnaissance de droits ou d'identité collective, ils jouissent néanmoins des mêmes droits politiques et civiques (autrement dit : ils sont soumis aux mêmes restrictions antidémocratiques !) que les Turcs (ce que l'État turc ne manque pas non plus de souligner dans sa propagande : plus d'un quart des élus au parlement sont par exemple des Kurdes, dispersés dans les différents partis de droite ou de "gauche" du régime, ou au sein du parti islamiste). En revanche, il y a bien entendu une répression féroce dans la zone des combats et l'État applique une politique délibérée de "terre brûlée" et de "déportation" de la population kurde, en détruisant les villages.

Par conséquent, la question kurde se vit de façon tout à fait différente à l'Est et à l'Ouest du pays (voir "La question kurde à l'Est et à l'Ouest de la Turquie" en p. 21), la répression étant au premier plan à l'Est et la question sociale à l'Ouest. Ce qui veut aussi dire que même au cas où il y aurait un jour un "Kurdistan indépendant", il continuerait encore à y avoir une "question kurde" dans la partie turque du pays, à moins de procéder à une "homogénéisation" par des "échanges de population" des deux

Trebizonde o Erzurum Sivas o

Lac de Van Kaisarieh

Malatya o

• Diyarbekir Marasa Gaziantegg oUrta skenderin côtés (sur le modèle des Balkans du début du siècle), ou pire encore, par des "purifications ethniques" mutuelles (sur le modèle de la Bosnie ou du Caucase !). Le mouvement national kurde et le mouvement socialiste

Les relations actuelles entre le mouvement national kurde et le mouvement socialiste sont en grande partie l'héritage des années 60 et 70, c'est à dire de la période qui a précédé le coup d'Etat de 1980. Ce sont surtout les mouvements staliniens pro-Moscou qui étaient la force dominante avec une implantation massive dans la région kurde, avant 1980, tandis que Dev-Yol (qui était largement majoritaire au sein du mouvement socialiste dans le reste du pays) y était par exemple quasiment absent. Il faut rappeler qu'à l'époque, le maire de Diyarbakir était Mehdi Zana, militant du KSP, et que ce mouvement avait "interdit" dans sa zone les activités du PKK (alors très minoritaire)... Il ne faut pas oublier que le mouvement national kurde est issu lui-même du mouvement socialiste, même s'il s'en est aujourd'hui différencié, et qu'il a subi les mêmes divisions politiques et idéologiques (avec de violents conflits internes).

Aujourd'hui, la différence vient surtout du fait que le mouvement national a acquis un soutien de masse beaucoup plus important que celui du mouvement socialiste, qui commence à peine à se remettre des coups portés par la dictature militaire. Le débat au sein du mouvement socialiste sur la question kurde a de ce fait peu évolué. Il y a en gros deux lignes différentes, portant sur l'évaluation des dynamiques du mouvement national (certains - mais ils sont de moins en

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moins nombreux ces dernières années - prétendent qu'il y a là une dynamique révolutionnaire, alors que d'autres considèrent qu'il s'agit seulement de l'une des questions démocratiques à régler, même si c'est bien entendu l'une des plus importantes), ainsi que sur la nature des alliances avec le mouvement national.

Après le coup d'État, c'est surtout au moment des élections de 1991 que des liens se sont de nouveau créés entre le mouvement national et le mouvement socialiste. Le Parti ouvrier (IP, maoïste pro-chinois), qui obtient entre 60 et 100 000 voix à l'échelle nationale, avait eu d'excellentes relations avec le PKK au début des années 90 et son dirigeant, Perinçek, avait même passé en revue les troupes du PKK avec Apo, dans la Bekaa. Mais aujourd'hui, ce parti s'est totalement rangé aux côtés de l'État turc, considérant que le mouvement national kurde est un « suppôt de l'impérialisme » et qu'il faut « défendre les acquis d'indépendance nationale de l'État turc face à l'agression impérialiste ». Le Parti du travail (EP), qui est l'héritier des anciens maoïstes pro-albanais, a décidé d'étendre son organisation dans la région kurde. Un autre petit groupe stalinien, le Parti du pouvoir socialiste (SIP), qui avait pourtant fait alliance avec le Hadep en

1995, a également décidé récemment de s'organiser dans la région kurde.

Au sein du Parti de la liberté et de la solidarité (ÖDP), qui est une organisation pluraliste (au sein duquel militent nos camarades de la Ive Internationale), il existe des points de vue divergents assez l'attitude à sur adopter face au natiomouvement nal, au-delà bien des entendu de convergences principe (voir encadré sur la position de l'ÖDP). Ce genre divergences de existaient déjà l'époque du BSP

(qui est l'une des deux composantes, avec Dev-Yol, qui ont convergé au sein de l'ÖDP). Même la décision pourtant commune du BSP, de renoncer à s'organiser dans la région kurde, était motivée de façon très différente par chacune de ses composantes : certains groupes (par exemple Kurtulus) estiment que le Kurdistan est un pays à part et qu'il n'appartient pas à la gauche turque de s'y organiser (il faut toutefois ajouter que ces camarades estiment également, pour les mêmes raisons mais en sens inverse, que le mouvement kurde devait de même renoncer à s'organiser dans la partie turque et que lors des élections, ces deux composantes devraient se soutenir mutuellement hors de leurs zones directes). Mais pour d'autres, cette décision était motivée par les conditions politiques concrètes, jugées inadéquates (état de guerre, polarisation entre l'armée et le PKK, manque d'espace et de force poli-

Au moment de la formation de l'ÖDP, ce sujet délicat a été provisoirement mis de coté. Mais l'ÖDP s'est néanmoins organisé dans certains départements kurdes, à la demande de ses militants locaux. Le Parlement du parti, réuni en janvier 1999, a décidé de se présenter aux élections sous sa propre bannière et dans l'ensemble du pays, tout en considérant qu'il pouvait éventuellement y avoir des exceptions, limitées à certains départements. Au sein de l'ÖDP, ceux qui considèrent que l'ÖDP n'est pas un "parti turc", mais le "parti des traJanvier 1984, une manifestation kurde contre la présence de délégués tures au Conseil de l'Europe a forcé la suspension de ses travaux durant cinq jours.

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vailleurs turcs et kurdes", sont largement majoritaires. Les courants qui estiment qu'il faut abandonner toute la région kurde au Hadep et au mouvement national sont minoritaires. La position minoritaire est d'autant plus difficile à soutenir, qu'il n'y pas de "contrepartie kurde" à l'ÖDP, dans la région kurde. Autrement dit, les socialistes (y compris kurdes) de cette région, qui ne veulent pas s'exprimer dans les limites du mouvement national, seraient alors totalement privés de toute possibilité de s'exprimer, car il ne leur est pas possible de vivre au sein du Hadep. De même, exiger du mouvement national kurde qu'il renonce à s'organiser dans la partie turque est tout aussi irrationnel, dans la mesure où près de la moitié des Kurdes vivent dans les métropoles occidentales de la Turquie (c'est à dire dans la "région turque").

Ces débats avaient eu peu de poids jusqu'à maintenant, en raison de la faiblesse du mouvement socialiste. Mais maintenant que les rapports de forces entre le mouvement national et le mouvement socialiste ont tendance à s'équilibrer peu à peu, ce débat gagne en importance, y compris en terme électoraux. Les composantes du BSP (l'ÖDP n'existait pas encore) avaient participé aux élections municipales de 1994 (boycottées par les nationalistes kurdes et par les autres composantes du mouvement socialiste), sous le sigle de l'Alternative socialiste unifiée (BSA). Cela leur avaient valu des critiques outrancières, notamment d'être « à la solde de l'état-major turc » ! Pourtant, le BSA avait axé sa campagne sur le thème de la question kurde.... Aux élections législatives de 1995, le BSP a fait alliance avec le mouvement national, en acceptant de présenter ses propres candidats sous la bannière du Hadep. Il s'agissait d'une alliance qui portait sur trois axes : le travail, la paix et la liberté. Mais en pratique, le Hadep n'a mis en avant que le seul axe concernant la paix et a obtenu un score de 4.2 % à l'échelle nationale. Dans les villes où le Hadep était totalement absent, c'est à dire où seul le BSP a fait campagne, la liste commune a obtenu en moyenne 1% des voix. A Istanbul, où près du quart des 9 millions d'habitants sont kurdes, le Hadep n'a obtenu que 2.5 %, malgré un apport pourtant considérable du BSP. Pour les élections d'avril 1999, les estimations de vote sont entre 2 % et 3 % pour l'ÖDP et aux alentours de 5 % pour le HADEP. La période "entriste" du mouvement national sur le terrain électoral

Le mouvement national kurde résiste et maintient ses activités sur le terrain politique depuis dix ans, de façon presque indépendante des aléas des affrontements entre l'armée et le PKK (voir à ce sujet "les étapes de la lutte" en p. 24).

Certains des députés kurdes membres du SHP, le parti kémaliste et social-démocrate (membre de l'Internationale socialiste), ont été exclus du parti pour avoir participé à la Conférence kurde de Paris, organisé en 1989 à l'initiative de France Libertés. Ils ont alors fondé le Parti du travail du peuple (HEP, précurseur du Hadep), avec des syndicalistes turcs de la DISK (Confédération syndicale de gauche). Ce parti a d'abord négocié avec l'ANAP de Turgut Ozal (alors président de la République) (1), puis a ini1. Voir à ce sujet les déclarations d'Apo, dans Inprecor n° 350, avril 1992

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tié une alliance électorale avec les islamistes, mais cette alliance s'est brisée car les deux partis n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur les listes et la répartition des députés. Le HEP s'est alors allié de nouveau au SHP, en se présentant sur ses listes aux élections de 1991. Entre temps, les islamistes s'étaient alliés, eux, aux fascistes du MHP, c'est-à-dire les loups-gris (un beau symbole de cohérence politique, pour les uns comme pour les autres !). Lors de ces élections, le SHP a sérieusement augmenté ses voix, en particulier dans la région kurde où l'électorat était persuadé que ce parti pourrait jouer un rôle important pour porter la question kurde au parlement. 22 députés nationalistes kurdes ont ainsi été élus sur les listes de ce parti et ils ont tous voté la confiance au gouvernement Demirel/Inönü (coalition entre la droite conservatrice et les sociaux-démocrates). Ces deux leaders du gouvernement, qui disposait alors d'un grand soutien populaire, sont allés dans la région kurde, en compagnie du chef d'état-major, et ont officiellement annoncé que « la Turquie reconnaissait la réalité kurde ». Ils ont même évoqué une "solution à l'espagnole" (en référence à la question basque). Mais tout cela est resté lettre morte. Cette période marque aussi l'apogée de l'influence du PKK. A l'occasion du nouvel an kurde, le Newroz, on a même pu observer un début de soulèvement populaire, avec des scènes "d'intifada"

Certains des députés kurdes ont tenté, lors de la prestation de serment au Parlement, de parler en kurde à la tribune, mais se sont fait bousculer et réduire au silence. Cet incident a symbolisé leur exclusion du système politique. Ils ont d'ailleurs quitté le SHP quelques mois plus tard, pour rejoindre le HEP. Ce parti a été dissous en 1993 par la Cour constitutionnelle et a dû être remplacé par le Parti de la démocratie (DEP). Un an plus, le DEP était à son tour interdit, à l'initiative de Tansu Çiller, devenue premier ministre à la place de Demirel (qui avait lui même été élu président de la République, après la mort d'Özal en 1993) (2). Les députés du DEP ont été exclus du Parlement, arrêtés et condamnés pour « complicité avec le PKK».

GENI

Paris, octobre 1989. Les militants du PKK occupent les jardins de l'ambassade allemande pour protester contre le procès de 19 Kurdes accusés de terrorisme..

Aux élections municipales de 1994, boycottées par le mouvement national kurde sous prétexte que « l'atmosphère politique n'était pas démocratique » (l'a-t-elle jamais vraiment été ?), les islamistes, qui n'étaient que la troisième force politique aux municipales précédentes en 1989, sont devenus la première, raflant la quasi totalité des municipalités de la région. En revanche, les sociaux démocrates, arrivés en tête en 1989, reculaient à la quatrième place, étant même dépassés par les partis de droite. Ainsi, à la différence également des années 70, l'électorat kurde basculait vers les islamistes, quittant la gauche. Autrement dit, bien que les cadres du mouvement national soient issus de la gauche, la fibre islamiste se renforçait auprès de ses électeurs. Les islamistes avaient capté leurs voix, car ils constituaient le seul parti du système qui ne basait pas sa propagande sur le nationalisme turc. Le passage à l'indépendance politique

A la veille des élections législatives de décembre 1995, le Hadep, créé après la dissolution du DEP, était persuadé qu'il obtiendrait aux alentours de 16 % des voix, dépassant ainsi sans problème le barrage de 10 % (seuil national minimum pour avoir des élus). Mais la réalité a été tout autre et malgré de bons scores dans

TROUNALYS TEKAISTES ALLEMAN

RIE POCIR DET

certaines villes comme Diyarbakir (près de 50 % des voix) et une moyenne de 16 % dans l'ensemble de la zone kurde, le Hadep a dû se contenter de 4,2 % à l'échelle nationale et n'a eu aucun élu. Les nationalistes ont tenté d'expliquer cet échec par le nombre important d'électeurs non inscrits sur les listes et par les pressions qui ont émaillé la campagne électorale. Même s'il y a une part de vérités dans ces arguments, ils sont loin de tout expliquer. En effet, ce sont dans les circonscriptions où la répression était la plus forte que le Hadep a obtenu ses meilleurs scores ; en revanche, c'est dans les grandes villes où la répression était totalement absente qu'il a obtenu ses plus mauvais résultats. Dans des villes ouvrières à forte densité de Kurdes, comme Istanbul ou Kocaeli, il a été en dessous de sa moyenne nationale. Même dans son fief de Diyarbakir, son score est resté en dessous des voix qu'il avait 2. L'un des généraux les plus influents de l'époque, le général Beyazit, déclarait bien des années après, dans une interview à l'un des principaux quotidiens bourgeois (Milliyet, 1 mars 1998), que "cette décision avait été une erreur regrettable", montrant ainsi que l'armée n'approuvait pas l'élimination du DEP de la scène politique. En effet, la disparition du DEP avait permis aux islamistes de combler le vide et d'augmenter ainsi sérieusement leur poids à l'échelle nationale, grâce à l'appoint supplémentaire de voix venant de la zone kurde.

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obtenues en alliance avec le SHP en 1991. Le fait est que l'immigration vers les grandes villes engendre de nouveaux problèmes sociaux, auquel le seul discours nationaliste est incapable de répondre. Vers les élections du 18 avril 1999

Depuis sa fondation, l'ÖDP a organisé une série d'activités en alliance avec le Hadep. Parmi les plus importantes et les plus massives, on peut citer la campagne des festivités pour la paix ; les manifestations contre la maffia ; la manifestation "Ni l'armée ni les islamistes" (qui avait rassemblé près de 35 000 personnes à Istanbul). Certains secteurs considèrent le Hadep comme un "parti frère", mais en réalité, la convergence réelle se limite presque uniquement à la question de la lutte pour la paix (c'est-àdire contre la "guerre sale" dans la région kurde). Au-delà, il existe de très sérieuses divergences, allant de l'évaluation de la nature du parti islamiste jusqu'à la question sociale. Si l'ODP se démarque du laïcisme ultrajacobain de l'État, en insistant sur la nécessité de respecter les croyances religieuses, le Hadep va bien au-delà et flatte les sensibilités islamiques de sa base (d'ailleurs, le PKK a aussi inscrit récemment la "liberté de religion"

parmi ses 7 principales revendications, voir ci-dessus) et considère l'ensemble du monde musulman comme faisant partie de "'humanité progressiste").

Lorsqu'en 1997, l'armée a inscrit la "menace intégriste' au premier

"menaces contre la République" (donc avant la "menace séparatiste") et qu'elle a réalisé un coup de force "constitutionnel" pour forcer le gouvernement islamo-nationaliste d'Erbakan et de Çiller à démissionner, cela a engendré des illusions dans les milieux proches du PKK, qui ont cru que l'armée allait prendre le relais des civils pour réussir là où ces derniers avaient échoué, c'est-à-dire résoudre la question kurde. 6 mois après la chute du gouvernement d'Erbakan, Apo expliquait dans le journal kurde Ülkede Gündem (1/2/1998) que les cadres militaires qui menaient la guerre avaient décidé de développer une nouvelle ligne politique. Il a d'ailleurs récemment expliqué à Rome, qu'il avait eu des contacts indirects avec l'état-major, par l'intermédiaire d'officiers et de journalistes turcs (Ozgür Politika, 5/1/1999).

Le mouvement national accorde beaucoup d'importance aux élections du 18 avril prochain. Même si le Hadep prétend dans ses discours publics qu'il n'aura pas de difficulté à dépasser le barrage des 10 %, il semble clair que le véritable objectif pour eux est de gagner surtout un maximum de mairies dans la région (l'élection du maire se fait au scrutin uninominal à un seul tour. Il suffit donc de devancer les autres partis, même avec à peine 25% des voix : c'est ainsi par exemple que les islamistes avaient gagné Ankara et Istanbul, profitant du morcellement de l'échiquier politique). Ainsi le Hadep espère récupérer les mairies abandonnées aux islamistes boycott des élections de L'objectif est de gagner une légitimité institutionnelle et légale régional et d'en faire ensuite un levier pour la lutte politique et pour envoyer un message puissant à l'opinion publique internationale. Les pressions internationales

Pour sa part, le PKK mise beaucoup sur les pressions diplomatiques à l'encontre de la Turquie. Dans les milieux proches du PKK, le nouveau processus initié avec le départ d'Apo de Damas a été lancé comme étant une nouvelle ouverture qui permettrait d'aboutir à une solution. Selon ce scénario, la victoire militaire de l'armée turque sur le terrain allait se transformer en une défaite diplomatique turque et une victoire diplomatique du PKK sur l'arène internationale. Or, ce scénario n'a aucune chance d'aboutir politiquement. Le fait qu'aucun pays occidental n'ait voulu accorder l'asile politique à Apo et faire du PKK un interlocuteur officiel en est une preuve patente

Il n'est bien sûr pas impossible que le mouvement national puisse passer à l'offensive sur le plan politique, malgré son recul sur le plan militaire. Mais seules les masses, sur le terrain, peuvent en décider ainsi, et non pas une quelconque pression sur l'Etat turc émanant de puissances impérialistes comme l'Italie, l'Allemagne ou les États-Unis. Les exemples de l'Irak, de l'Iran et de la Serbie (et, dans une toute autre catégorie, de Cuba !) sont là, pour montrer les limites de la capacité des pressions impérialistes (même par les moyens les plus extrêmes, avec embargo économique et diplomatique prolongé, combiné à des interventions militaires) d'influencer l'évolution politique interne de pays même moins puissants que la Turquie. N'oublions pas par ailleurs que les gouvernements impérialistes font toujours preuve dans ce domaine d'une hypocrisie monstrueuse : tout en critiquant la Turquie devant la presse sur les violations des "droits de l'homme" et en votant au Parlement européen des résolutions pompeuses sur la question kurde, les puissances impérialistes se font une concurrence farouche pour décrocher du gouvernement turc de juteux contrats économiques et surtout militaires (notamment les hélicoptères, particulièrement performants dans la lutte antiguérilla !).

D'ailleurs, il y a certaines nuances entre l'approche de l'UE et celle des Etats-Unis sur cette question. Les Etats-Unis ont tenté une fois de plus, avant les derniers bombardements en Irak, d'unir les Kurdes irakiens, « qui n'ont pas réussi à créer un Etat-nation malgré le vide politique créé en Irak

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du nord » (Kendal, Le Malheur kurde, Le Monde diplomatique, octobre 1996), en essayant de rapprocher l'UPK et le PDK de Barzani et de Talabani (avec un soutien conditionnel de la Turquie !). Mais les Américains utilisent le même langage que la thèse officielle turque sur le PKK, le qualifiant d'organisation "terroriste" . En fait, ils ne font que défendre l'octroi de droits culturels aux Kurdes, tout en prenant position pour l'intangibilité des frontières. Il semble aussi que les États-Unis soient préoccupés par un éventuel dérapage de la situation, au cas où Apo serait éliminé. Même si elle se démarque des Américains sur la politique irakienne, l'UE n'est pas non plus partisane d'une modification des frontières et souhaite également que la question kurde soit abordée sous l'angle des droits culturels et des droits des minorités nationales.

Certaines prises de position des Américains ont été mal accueillies dans les hautes sphères de l'État turc, lorsque par exemple, le secrétaire d'État adjoint Talbott déclarait en octobre dernier : « ... Comme beaucoup de Turcs, nous estimons que les problèmes qui ravagent le sud-est de ce pays ne peuvent être résolus par les seuls moyens militaires. Une solution durable à la question kurde en Turquie est liée à la volonté du gouvernement turc de garantir à l'ensemble de sa population la jouissance des droits de l'homme. » Un autre point de vue dont il faut tenir compte, même si c'est une prise de position semi-officielle, vient d'Alan Makovsky : « Il est très peu probable que l'on puisse créer un jour un État kurde sur une partie de l'actuel territoire de la Turquie. En revanche, ce qu'il serait possible de faire, c'est de trouver une solution politique qui permettrait à la Turquie d'accorder plus de droits culturels, linguistiques et une plus grande capacité d'expression politique. Mais cela nécessite un nouveau paradigme de régime, qui admette ce pluralisme ou, de façon moins probable, ce bi-nationalisme. Mais cela prendra des années, si ce n'est des décennies ».

En fait, il y a très peu d'incompatibilité sur ce point avec les revendications du PKK (voir encadré). Il est également intéressant de souligner que le "Document de la politique nationa-

, adopté récemment par le Conseil de sécurité nationale (instance suprême de l'Etat turc, où siègent de façon paritaire les principaux ministres et les principaux généraux, sous la présidence du président de la République) stipule « qu'il faut prendre des mesures pour développer les particularités régionales et culturelles, à condition que cela n'empiète pas sur le domaine public ». Le président de la République, Demirel (avec certainement l'aval des militaires), se fait également l'avocat de la nécessité de passer à un système plus décentralisé, dans le cadre d'une "réforme globale de l'État" (sur le modèle de la ve République française).

HUNGERST REIK GREVE DE • STRUGGLE

LA FAIM RAND-DAY SOWN Militants du PKK en grève de la faim, en avril 1991 à Paris, pour protester contre les massacres perpétrés par l'armée de Saddam Hussein contre le peuple kurde en Irak.

La différence essentielle porte sur le fait, comme l'a expliqué Ocalan dès son arrivée à Rome (26 novembre 1998), que le PKK veut un dialogue politique sous l'égide de l'UE et de l'ONU, avec un soutien international. Mais dans quelle mesure est-il possible de développer un tel dialogue unilatéral sous l'égide de l'ONU et de L'UE, sans que la Turquie ne l'accepte ? Et comment compte-t-on le lui imposer ? Il suffit d'observer la politique étrangère volontariste et entreprenante de la Turquie ces dernières années, malgré les crises politiques et gouvernementales successives, pour comprendre qu'il est impossible de résoudre cette question par de simples pressions internationales (3). D'autant que ce genre de pressions s'avère plutôt contre-productif et renforce les secteurs les plus réactionnaires et les plus chauvins de la population et de l'Etat, engendrant un état d'esprit de " nation opprimée" chez les Turcs. Sèvres et Lausanne

Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter aux mythes fondateurs de la République de Turquie et au Traité de Sèvres. Ce traité, qui prévoyait la création éventuelle d'un Kurdistan indépendant et également d'un État arménien sur la partie Est de la Turquie actuelle, ainsi que l'occupation de la partie égéenne par la Grèce, de la région méditerranéenne orientale par la France et l'Italie, de la mer Noire par les Anglais et un contrôle d'Istanbul et des Détroits par les alliés, avait été imposé à l'Empire ottoman vaincu à la fin de la Première Guerre mondiale, par les puissances impérialistes victorieuses (il faisait ainsi pendant au Traité de Versailles). La Turquie actuelle a été créée par une lutte nationale, menée par les troupes de Mustafa Kemal (et soutenue par le jeune pouvoir bolchevique), contre ce traité, pour obtenir l'indépendance et la souveraineté nationale, qui lui ont été octroyées par la suite, avec le Traité de Lausanne (1924). Les Kurdes s'étaient à l'époque alliés aux kémalistes, mais ils ont rompu dès 1925, en voyant s'ériger un État-nation aux accents turcs, qui imposait de surcroît une laïcité jacobine qui sapait les pouvoirs des cheikhs islamistes kurdes. 3. Preuve en est, la façon dont la Turquie a fait pression militairement sur la Syrie pour la forcer à "lâcher" Apo et à le faire partir de Damas, où il résidait depuis 14 ans. Certains ont lié ce succès à l'alliance entre les États-Unis, la Turquie et Israël dans la région, mais il n'en est rien, car Israël n'a pas joué le jeu de la Turquie et a donné au contraire des garanties à la Syrie, qu'elle espère attirer dans le processus de paix. Le fait est que l'armée turque est aujourd'hui l'une des plus puissantes et des mieux entraînées de la région et que les généraux savent qu'ils peuvent compter sur leurs propres forces et sur leur capacité de "neutraliser" les États-Unis dans ce domaine, grâce à leur rôle "d'allié incontournable", notamment en Irak et face à l'Iran et à la Russie.

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Les différentes révoltes kurdes qui ont éclaté de 1925 à 1936 ont été réprimées dans un bain de sang par le pouvoir kémaliste, qui en a également profité pour interdire les syndicats et les partis de gauche.

C'est ainsi que pour une large frange de la population turque (y compris au sein de la gauche socialdémocrate et kémaliste), l'idée d'un « Kurdistan indépendant imposé par l'Occident » renvoie à ce mythe fondateur de la « lutte nationale contre les puissance impérialistes ». L'État et les nationalistes turcs en font d'ailleurs un cheval de bataille, sur le thème de la « lutte contre la résurgence de Sèvres », utilisant pour cela les frustrations européennes de la population, qui se sent rejetée pour de mauvaises raisons par une Europe chrétienne, impériale et arrogante. Cette démagogie nationaliste de l'État turc a d'autant plus de prise sur la population, que certains médias occidentaux (notamment le très sérieux Le Monde) tont rétérence à Sèvres en parlant d'une solution à la question kurde et que dans les milieux de la diaspora kurde en Europe, l'on s'amuse parfois à « célébrer l'anniversaire d'ailleurs le PKK, dans ce contexte de recul militaire sur le terrain, avec notamment la perte du soutien logistique de la Syrie et la situation précaire d'Ocalan, qui a finalement été "forcé" de quitter l'Italie (qui, malgré la D'Alema, n'a pas osé lui accorder l'asile Turquie et surtout des États-Unis et du "lâchage" des semble clair que les tensions larvées au sein d'une part, les cadres militaires de la montagne (sur le prestige desquels s'était construit l'organisation, mais qui sont aujourd'hui dénigrés par Apo) ; d'autre part, les cadres politiques de l'intérieur de la Turquie (qui sont obligés de tenir compte du contexte politique interne et des limites du cadre légal) ; et enfin, les cadres de la diaspora, habitués à agir dans le contexte européen politiquement plus libéral et dans de meilleures conditions sociales (récemment, Apo s'en est également pris à eux, les accusant de n'avoir pas été capables de lui assurer une couverture politique en Europe et les menaçant de les "envoyer dans la montagne pour s'aguerrir un peu"...). Apo lui-même souligne la nécessité de "restructurer l'organisation pour mieux l'adapter aux conditions de lutte moderne", gnant sans cesse de "l'état d'arriération des de Sèvres ». Öcalan lui-même s'est d'ailleurs senti obligé de corriger le tir : « La Turquie ne devrait pas se plaindre que l'on essaye de faire ressusciter Sèvres. Ce que nous voulons est conforme à l'esprit du Traité de Lausanne. Nous voulons seulement faire progresser Lausanne » (dans son souci de présenter un profil "respectable", Apo est même allé jusqu'à proférer les pires injures publiques à l'encontre des cadres militaires de son parti, rejetant sur ses lieutenants la responsabilité de toutes les actions indéfendables du PKK (4) ). Mais même ainsi corrigé, il ne faut pas s'imaginer que la population attende impatiemment qu'on lui impose de l'extérieur un "nouveau Lausanne" Ce n'est que de l'intérieur que l'on pourra réellement changer les choses, par une lutte conjointe des travailleurs kurdes et turcs, soutenue par une solidarité internationaliste des travailleurs du reste du monde (et non des gouvernements impérialistes).

Les différents sondages d'opinion effectués en Turquie et publiés même par la presse bourgeoise, montrent qu'il n'y a aucune hostilité réelle de l'homme de la rue aux droits culturels pour les Kurdes et à la fin de la guerre. Même les principales organisations patronales (grande bourgeoisie et PME) et une partie non négligeable de la presse bourgeoise se sont prononcées en faveur de réformes démocratiques dans ce domaine. Mais cet état esprit n'arrive pas à trouver un débouché politique. Les quelques velléités de réforme, qu'ont eu même des politiciens bourgeois de droite, comme les anciens premier ministres Çiller et Yilmaz (qui ont chacun évoqué des solutions à l'espagnole et une libéralisation des lois anti-démocratiques), se sont vite heurtées au sabotage du "lobby de la guerre" , C'est-à-dire des trafiquants de drogue et d'armes qui vivent de l'état de guerre dans la région (la maffia, les policiers corrompus, une frange de l'armée, les politiciens véreux à leur solde et les fascistes). De plus, le "réformisme" de ces politiciens de droite a fait long feu, face au réalités politiciennes.

En effet, ces deux partis, l'ANAP et le DYP, qui se font une concurrence mortelle pour le leadership de la droite, ont à chaque fois cédé à la pire démagogie nationaliste pour capter les faveurs de l'électorat fasciste, afin de grappiller les 1 % ou 2 % de voix supplémentaires qui pourraient leur permettre de prendre le dessus. Ils sont d'ailleurs totalement embourbés dans leurs liens avec les secteurs maffieux. Quant aux partis de "gauche", le parti de l'actuel premier ministre Ecevit est une formation populiste chauvine (du genre PASOK), connue pour ses positions anti-kurdes ; tandis que les sociaux-démocrates kémalistes du CHP (successeur du SHP), qui ont pourtant produit des projets réformistes, sont actuellement sur une ligne très droitière : ils font tout pour ne pas heurter les sensibilités des militaires (dont ils cherchent à gagner les faveurs dans le domaine de la « lutte contre l'intégrisme »). Les islamistes, eux, flattent l'électorat kurde à l'Est et dans les banlieues des grandes villes, mais chassent sur les terres des fascistes dans leurs fiefs d'Anatolie centrale. Ils n'avaient d'ailleurs pas hésité à voter la levée de l'immunité parlementaire des députés kurdes en 1993 et le gouvernement d'Erbakan avait totalement plié devant les desiderata de l'armée sur la question kurde, en 1996-97. Autrement dit, dans cette affaire, les militaires ne sont pas forcément plus "faucons" que les politiciens bourgeois ! Il y a donc une inadéquation patente entre les aspirations de la population (y compris de la bourgeoisie et de l'intelligentsia bourgeoise) et la politique menée par les partis, qui elle-même ne colle pas tout à fait au programme des militaires. La solidarité internationale

Dans ces conditions, comment pourrait se concrétiser la solidarité internationale ? Il est évident que les "show politiques", comme ceux de certains députés ou journalistes européens qui ont par exemple porté des posters d'Ocalan à Diyarbakir, lors de la célébration du Newroz, ne correspondent à rien dans le domaine politique. Les actions de ce genre d'aventuriers médiatiques avides de sensations fortes sont au contraire nuisibles, car elles sapent le développement du mouvement de la paix en Turquie. En effet, les festivités pour la paix, qui se développaient petit à petit depuis des années, ont été réduites cette année à la simple présence d'une délégation étrangère de ce type

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à Diyarbakir : du coup, la participation populaire a été réduite au minimum, hypothéquant celle de l'année prochaine.

Organiser une initiative cohérente et conséquente pour une solidarité directe avec la population locale, notamment dans le domaine des droits de l'homme, demande certes plus d'efforts que de brandir des posters d'Apo, mais il est clair qu'un tel effort, plus discret et moins excitant, serait bien plus efficace. Il devrait également être possible de mener une action conjointe, en parallèle avec une série d'initiatives civiles qui existent dans la partie turque. Mais ceux qui se substituent aux mouvements politiques (ou qui croient en être le complément) et qui, comme une bonne partie des ONG, s'amusent à être plus royalistes que le roi, ne font que réduire encore plus l'espace politique des mouvements locaux et renforcer la propagande de l'État sur le thème de l'ingérence et du complot international. En guise de bilan

Il faut préciser en premier lieu que le mouvement national a atteint en 15 ans un niveau inattendu, en particulier dans l'émergence d'une conscience nationale, renforcée entre autres par les politiques de discrimination de l'État.

Mais il ne faut pas oublier par ailleurs que le mouvement national, qui se définit comme étant « à la fois du Moyen-Orient, de Turquie et d'Europe », a peu de chances d'agir de façon tout à fait indépendante dans l'imbroglio politique d'un éventail aussi large. Le mouvement national kurde n'est certes pas un simple produit des équilibres du Moyen-Orient, ni la cinquième colonne d'une puissance étrangère (comme le prétend l'État turc). Mais il est clair qu'il a tantôt profité des avantages de cet équilibre délicat et en a tantôt été victime. Il n'a pas été capable d'imposer sa propre solution. Quant à ses tentatives de conciliation avec l'État turc, surtout du temps d'Özal, elles ont tout simplement échoué. | En ce qui concerne les revendications qui sont aujourd'hui avancées par le PKK (en dehors peut-être de "l'autonomie"), l'État turc n'a pas besoin de trouver un interlocuteur politique pour les mettre en application.

En 15 ans de lutte, il y a eu certes des acquis de fait dans une série de domaines. Mais contrairement à ce que l'on croit, il n'y a pas eu d'accumulation de forces nécessaires pour aboutir à une "solution politiaue et démocratique". Il n'v a pas eu de progrès notable dans la partie "occidentale" du pays, non seulement auprès des Turcs, mais également auprès des Kurdes qui y vivent (et qui composent pourtant la moitié de la population kurde).

Tiré du guertidien turc Cumhuriyes

Par ailleurs, le mouvement national (et en particulier le PKK) a toujours été à la recherche d'une solution négociée avec le gouvernement (et plus particulièrement avec les militaires). De ce fait, il n'a accordé aucune importance au développement d'un mouvement pour la paix dans la partie occidentale du pays (sauf comme force d'appoint ou appendice qui lui serait totalement inféodé). Sa politique dans ce domaine s'est limitée à créer de soi-disantes "unités d'action" , avec uniquement des groupuscules qui acceptaient son hégémonie et dont la propagande n'était tournée que vers leurs propres cercles de sympathisants.

En revanche, le mouvement socialiste est en voie de rassembler ses forces. La question kurde, tout comme la lutte contre l'intégrisme, sont en plein centre de l'actualité politique. Mais il est clair qu'une lutte conjointe, à la fois contre l'intégrisme et le danger d'un coup d'état militaire, tout en prônant une solution politique et démocratique à la question kurde, ne peut se mener de façon efficace qu'en gagnant l'appui des larges masses de travailleurs. Et on ne peut gagner ce soutien des travailleurs qu'en partant de leurs propres problèmes et revendications.

Si l'on veut changer l'équilibre de forces existant et aller au-delà de l'impasse actuelle, il faut surtout cesser d'agir avec des programmes à dimension unique, qu'ils se limitent à la paix, à la laïcité ou à la démocratie. Il faut au contraire établir un pont solide entre la lutte démocratique et la lutte sociale et attirer ainsi de nouvelles couches dans la lutte, en menant une activité politique globale.

Les problèmes habituels dans les relations entre le mouvement socialiste et le mouvement national deviennent encore plus évidents au fur à mesure que le mouvement socialiste se développe. Si le mouvement socialiste devenait un simple satellite du mouvement national, il minerait non seulement sa propre crédibilité, mais en plus, deviendrait incapable d'apporter sa propre contribution à la lutte pour la paix.

Le mouvement national, et en particulier le PKK, qui est certes un acteur incontournable de la question nationale, s'octroie parfois le droit de proférer des critiques arbitraires, voire des insultes, à l'encontre du mouvement socialiste. Face à cela, le mouvement socialiste se doit d'être aussi radical dans ses critiques contre le mouvement national qu'il l'est dans la lutte en faveur des droits nationaux du peuple kurde, en défendant l'unité de tous les travailleurs, de toutes les nations. C'est là que réside la différence essentielle entre une ligne démocratique-bourgeoise (celles des "amis du PKK") et le véritable internationalisme. A moins que l'on ne parte de l'adage paternaliste « bon pour l'Orient », se disant que les Kurdes ne méritent pas mieux et ne peuvent pas faire mieux ! Mais le peuple kurde reconnaîtra les siens...•

Istanbul, le 23 janvier 1999

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