« L'introduction des 35 heures débouche sur de nouveaux choix macro-économiques »
Lorsqu'on dénonce les ravages provo-
• qués par les mécanismes du capitalisme à l'heure actuelle, il ne faudrait pas mettre en accusation surtout les "marchés" et le FMI. Nous n'ignorons guère les irresponsabilités et les crimes de ces illustres institutions. Mais les moteurs principaux ce sont ces multinationales qui sont, en dernière analyse, les protagonistes des luttes sauvages qui se déroulent sur tous les marchés. Disons-le en passant : le fait incontestable de l'hégémonie des multinationales infirme la thèse du déclin, sinon de l'extinction, du travail salarié. Mais la référence aux multinationales nous ramène à la faiblesse essentielle de notre stratégie. Comment pourrions-nous projeter une alternative de société sans nous poser la question de savoir comment contester et s'opposer aux multinationales ? Je sais bien quels sont aujourd'hui le rapport de forces et les niveaux de conscience. Toujours est-il que le point de départ d'une inversion de tendance radicale consiste nécessairement à aborder une telle problématique et à esquisser une pratique de transtormation.
Dans des termes plus immédiats la question se pose d'une nouvelle politique économique : keynesianisme ou non ? Évitons toute querelle terminologique byzantine. En tant que communistes, nous ne pouvons pas adopter une idéologie dont le but explicite fut dès le début de rééquilibrer le système. Pour une fois, je suis d'accord avec Rossana Rossanda lorsqu'elle rappelle que le keynesianisme est né dans un contexte différent du contexte actuel et a été mis en pratique dans un contexte encore plus différent. Par ailleurs, nous devons nous demander pourquoi des mesures keynésiennes n'ont pas donné beaucoup de résultats au Japon et nous poser aussi cette question, bien que dans d'autres termes, à propos de la Chine.
Au delà de la terminologie, le problème réel c'est la relance de l'intervention publique visant à contrecarrer les mécanismes pervers du néolibéralisme. On pourrait projeter des interventions impliquant des mesures fiscales ou des stimulants plus directs. De telles interventions
ne pourraient avoir que des effets partiels et temporaires. Si elles étaient plus systématiques et réalisées à une plus grande échelle, elles pourraient provoquer à moyen terme des effets pervers. Elles pourraient engendrer un potentiel productif excédentaire et la surproduction, C'est-à-dire aggraver ultérieurement les manifestations typiques d'une crise capitaliste.
La vraie question est donc : quel type d'intervention publique, quels choix macro-économiques, quelles formes d'organisation du travail ? C'est sur ce terrain qu'il faut intégrer, dans la phase actuelle - dans une autre phase le détonateur pourrait être différent — la problématique des 35 heures. Il faut revendiquer l'introduction des 35 heures - aux conditions sur lesquelles je n'ai pas besoin de revenir — sous une forme généralisée qui débouche sur de nouveaux choix macro-économiques et de nouvelles formes d'organisation du travail. On pourra ainsi aborder en même temps le problème de la recomposition du tissu ouvrier déchiré. En se plaçant sur ce terrain, en partant d'en bas, d'un contrôle démocratique des travailleurs sur tous ces processus il sera possible de faire pousser les germes d'une démocratie nouvelle en contrecarrant la dynamique actuelle vers une démocratie autoritaire.
A la question de savoir si notre parti, qui est capable de réaliser de grandes manifestations et peut compter sur l'esprit de sacrifice de beaucoup de ses membres, mais n'a pas encore un véritable enracinement social et, qui pis est, est tourmenté par des querelles misérables dans sa vie quotidienne, si ce parti est l'instrument dont nous avons besoin, tout le monde et le secrétaire lui-même a donné une réponse négative. Mais permettez-moi une considération plus générale.
Les militant(e)s de ma génération, plus encore que tous les autres, ne peuvent ne pas se poser avec angoisse la question de savoir pourquoi à la fin du siècle le mouvement ouvrier se trouve dans des conditions plus pénibles qu'au début. Il va de soi qu'on ne saurait donner une explication monocausale. Mais, pour ma part, je mettrais l'accent sur un point central : pourquoi, tout en ayant eu, dans certaines périodes, une consistance et une cohésion sociale incontestables, tout en étant capable de se fixer des objectifs politiques majeurs et tout en ayant atteint des niveaux élevés de conscience anticapitaliste, la classe ouvrière n'a pas réussi à imposer sa propre hégémonie et renverser la domination de ses ennemis ? La constataapparaître a posteriori comme des brefs interludes — elle n'a pu se doter des instruments de lutte, de mobilisation et de maturation dont elle aurait eu besoin.
Refondation communiste ne justifiera son nom et son existence que si elle contribue à surmonter cette contradiction cruciale.