Sophie Joanny* es différentes contributions
. de cet ouvrage collectif, écrit sous la direction de Richard Poulin et Pierre Salama (1), présentent le point commun de montrer que la croissance de la pauvreté dans le monde au cours des vingt dernières années, loin d'être un effet secondaire de la crise, constitue un élément central du mode contemporain de régulation du capitalisme. Construction des indicateurs : une réflexion critique
Un premier ensemble de réflexions est constitué par une analyse critique de la construction des statistiques de la pauvreté. Blandine Destremau (Comment définir la pauvreté ?) montre que derrière son apparence d'évidence, la pauvreté est une notion dont la construction théorique comme "problème" ressort d'un processus d'objectivation, de détermination d'un seuil, permettant d'aboutir à une classification, et occultant au moins partiellement la compréhension des éléments subjectifs que sont une « réalité sociale vécue » et le « regard posé sur ces réalités ». Enjeu politique, la définition du pauvre a toujours été établie en référence à une certaine conception de l'ordre moral et de la hiérarchie sociale, à chaque moment de l'histoire. La révolution industrielle en Europe au XIXe siècle constitue une rupture, avec la prise de pouvoir par bourgeoi-
L'insoutenable misère du
de Richard I sie libérale, l'extension du rapport salarial, l'émergence du travail comme vecteur du lien social et de la figure du chômeur qui bouleverse toutes les classifications antérieures. Ce bouleversement aboutit à une construction des représentations basée sur la dichotomie. comme on le voit aujourd'hui avec la notion d'exclusion. B Destremau montre comment les discours sur la pauvreté sont intimement liés au politique, comment ils « font partie du système de représentation qu'une société a d'elle-même, ou veut se donner d'elle-même, de la façon dont elle légitime la détention du pouvoir et des "richesses" et dont elle présente son "projet social" et sa cohésion ». La représentation de la pauvreté comme un état sert à masquer le fait qu'il s'agit d'un rapport social. L'enjeu principal pour l'Etat consiste à cibler au mieux les mesures politiques par rapport aux différentes catégories de pauvres, de façon à écarter la menace pour l'ordre social qu'ils constituent et à légitimer les actions gouvernementales.
Pierre Salama, (Des pauvretés en général et de la pauvreté en particulier dans le Tiersmonde : évaluations et mesures) établit le lien qui existe entre répartition de la population pauvre dans le monde et sous-développement au niveau des pays. II détaille la relation existante entre l'aggravation de la pauvreté et celle des inégalités de revenus, à la fois entre pays et à l'intérieur des pays. Ainsi, les inégalités qui sont particulièrement importantes en Amérique latine, et se sont accentuées au cours
Poulin et Pierre des années 80, comme effet de l'essor des activités spéculatives, ont, combinées avec la diminution du PIB par tête, fait plonger une partie des couches moyennes dans la pauvreté, mais aussi contribué à appauvrir les plus pauvres. Cette étude met en avant la diversité et l'hétérogénéité des situations et des trajectoires d'évolution de la pauvreté, au-delà d'indices quantitatifs qui peuvent être analogues.
B. Destremau (Les indicateurs de la pauvreté dans les approches de la Banque mondiale et du PNUD : une analyse critique) étudie ensuite en détail la construction par les institutions internationales des différents indicateurs de pauvreté. Au début des années 90, la Banque mondiale comme l'ONU ont commencé à se préoccuper de la pauvreté. La Banque mondiale adopte une démarche de quantification des individus pauvres, situés par rapport à un seuil en dessous duquel un niveau de vie minimum n'est pas atteint. Ce seuil est défini par rapport à la notion de "besoins fondamentaux". La démarche consiste à établir un seuil unique valable pour l'ensemble des pays pauvres : 1 dollar par jour, et extrême pauvreté à 75 cents (en parité de pouvoir d'achat 1985), à partir duquel la société est partagée en deux, avec les pauvres et les non-pauvres de chaque côté de la ligne. De cette façon, un éventuel transfert - qui peut être tout à fait ponctuel et provisoire ! - au-dessus du seuil aboutit à « ne plus être pauvre » ... Ce seuil sert à construire tout une batterie d'indices : l'indice numémonde
Salama (dir.) rique de pauvreté, ou taux d'incidence, se mesure en rapportant le nombre de pauvres à l'ensemble de la population ; la brèche ou profondeur de la pauvreté mesure le transfert de ressources qu'il faudrait opérer pour porter le revenu de toute personne pauvre au niveau du seuil de pauvreté ; la sévérité de la pauvreté établit la dispersion de la population sous ce seuil. On retrouve dans cette construction toute la vison normative de la société développée et imposée partout par la Banque mondiale. Tout d'abord, le choix d'un seuil fixe donc absolu pour pays pauvres (différent de la notion de pauvreté relative qui évolue avec le niveau de revenu du pays) procède d'un refus de définir la pauvreté en relation avec les inégalités. On a là une vision naturaliste, universelle de la pauvreté, comme « relevant de la substance même de l'humanité » et « détachée de son contexte social et politique ». Le choix, comme critère de mesure de la satisfaction des besoins, de la seule consommation privée exprimée en termes monétaires, découle des présupposés libéraux, et pose des problèmes particulièrement dans les pays où demeurent importants des revenus non monétaires, des modalités d'échange non mar* Sophie Joanny est membre du groupe de travail économique de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). 1. L'insoutenable misère du monde, Economie et sociologie de la pauvreté, Sous la direction de Richard Poulin et Pierre Salama, éditions Vents d'Ouest, collection l'Alternative, 1998, Hull (Québec), Canada (en vente à La Brèche).
chand... L'objectif dela Banque mondiale est d'abord de mesurer les effets des politiques d'ajustement structurel pour mettre en place des mesures ciblées, afin d'accroître le potentiel productif d'une partie des pauvres, en les distinguant de ceux qui sont "inemployables" et qui seuls devront être assistés.
Les indicateurs développés par le programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) à partir de 1990 relèvent d'une conception différente du sous-développement et de la pauvreté : l'Indice de développement humain (IDH), l'indice de pénurie de capacité (PC) et enfin l'indice de pauvreté humaine (IPH) sont des indicateurs composites, prenant en compte, indépendamment du revenu monétaire, les aspects sociaux du développement (l'accès à l'éducation, à la santé), la condition des femmes (il existe un indicateur sexospécifique du développement humain), et comprennent le développement humain comme « un processus visant à élargir les possibilités offertes aux individus », selon le rapport de 1995 du PNUD - même si la dynamique de constitution et de reproduction de la pauvreté ne peut guère, par leur construction même, être appréhendée par ces indices.... Analyses de situations
Bruno Lautier (Représentations et régulations étatiques de la pauvreté en Amérique latine) établit une typologie des modalités du traitement de la pauvreté par les différents Etats d'Amérique latine.
Ecartant la comparaison avec l'Etat-providence européen, qui joue surtout comme référence imaginaire et comme mode de légitimation, il rend opératoire une analogie avec le traitement du "pauvre"
comme danger au XIXe lors de l'industrialisation en Grande-
Bretagne pour fonder la vision, selon lui dominante la plupart du temps, assistancielle répressive de la pauvreté. || explique comment cette conception se combine, selon des formes spécifiques chaque construction nationale et les besoins de chaque époque, avec deux autres formes d'intervention : libérale-technocratique (élimination de tous les archaïsmes et de toutes les externalités négatives entravant l'amélioration de la productivité du capital humain, et permettant, à terme, l'éradication de la pauvreté dans la vision de la caritative qui est celle de l'intervention privée - ou associative - sur le terrain de la pauvreté. Il montre comment les déclinaisons récentes des politiques de ciblage des publics et de limitation des effets les plus dévastateurs de l'appauvrissement lié à l'ajustement structurel ont pu conduire à la thématique du "développement participatif" promu par les institutions internationales et à l'instrumentalisation à cette fin des ONG. Il pointe ainsi le caractère contradictoire et ambigu de cette "économie populaire" qui assure des fonctions abandonnées par l'Etat sans remettre en cause la logique globale du système.
P. Salama (Les nouvelles causes de la pauvreté Amérique latine) montre que la n'entraîne tion de la pauvreté. Son effet de l'ampleur des inégalités entre pauvres et de la distance qui les sépare du seuil de pauvreté. D'où par exemple la différence d'évolution entre pays asiatiques (où la pauvreté a diminué avec la croissance et les pays d'Amérique latine (où elle a eu tendance à s'aggraver). De faibles inégalités de revenus semblent par ailleurs constituer une condition favorable à la croissance (contrairement à certaines théories économiques comme celles de Kuznets). Il examine les facteurs économiques qui concourent à l'aggravation de la pauvreté et à sa réduction. Ainsi, l'inflation, et en particulier l'hyperinflation, frappe proportionnellement davantage les revenus les plus faibles, non protégés. Elle est le résultat d'un conflit distributif entre les classes sociales, et contribue à aggraver les inégalités de revenus entre ceux du travail (qui ne sont indexés qu'expost, et seulement partiellement) et ceux du capital (qui sont indexés ex-ante). Les revenus du secteur informel subissent quant à eux la chute de la demande salariale dont ils dépendent directement. On assiste alors à une augmentation des emplois informels de stricte survie. Si l'arrêt de l'inflation et la stabilisation dans un premier temps améliore les revenus de ces catégories, cet effet s'épuise très vite, surtout dans un contexte de libéralisation rapide du commerce extérieur. On constate une différence entre la décennie 80, où l'aggravation de la pauvreté provient surtout des effets hausse des prix sur revenus réels du travail, alors que dans l'ensemble l'emploi est peu affecté, et le début des années 90, où l'ouverture des frontières commerciales et la libéralisation des économies entraînent une déstructuration de l'appareil de production et une chute de l'emploi industriel.
B. Lautier (Pauvreté et politiques de la pauvreté au
Mexique) montre ensuite la place qu'occupe historiquement la question de la pauvreté dans la gestion étatique au
Mexique. La spécificité de ce pays en Amérique latine est renvoyée à l'ambiguïté, qui explique partiellement remarquable stabilité du régime, de la relation entre l'Etat et le peuple mexicain depuis la révolution. Celle-ci s'achève par des compromis entre les classes dominantes et une victoire de la bourgeoisie sur les forces populaires en lutte, qui vont pourtant servir de référence dans la rhétorique gouvernementale développée au cours des décennies ultérieures. Ainsi, l'article 27 de la Constitution de 1917 stipule un certain nombre de droits sociaux très avancés pour l'époque. Mais ces droits, fondés uniquement sur le salariat dans une société où la salarisation est faible, s'ils permettent tout au long du siècle d'arriver à des indicateurs de pauvreté et d'inégalités globalement moins catastrophiques qu'ailleurs en Amérique latine (en particulier au Brésil), excluent une grande partie de la population, en particulier paysanne et indienne, et servent de base aux compromis corporatistes. L'auteur explique comment au sein de l'Etat mexicain, une vision traditionnelle assistancielle et caritative (les non-salariés vus systématiquement comme des pauvres et les pauvres comme des mendiants), se combine avec une vision modernisatrice et technocratique (l'idéologie de la nation en progrès) pour laquelle la croissance économique doit peu à peu permettre d'intégrer toute la population, et qui confère un rôle central à la classe moyenne. D'où l'occultation et le refoulement du sort des populations marginalisées par ce projet (les paysans, les Indiens, le secteur informel). Si la croissance des années 70 se traduit par une diminution des inégalités, elle bénéficie surtout aux classes moyennes et aux moins pauvres parmi les pauvres, les autres étant laissés à l'écart de toute amélioration. A partir de la crise de 1982, les indices convergent pour montrer que l'ajustement structurel s'est traduit par une augmentation rapide de la proportion de pauvres, une aggravation de la situation des pauvres
extrêmes, une urbanisation et une salarisation de la pauvreté comme conséquences de l'exode rural et de la chute du salaire minimum, mais aussi une diminution des revenus les plus bas du secteur informel. L'auteur critique l'idée complaisamment avancée par la Banque mondiale selon laquelle la réaction des familles aux politiques d'ajustement structurel serait d'augmenter leur « taux d'engagement dans l'économie », en particulier dans le secteur informel qui de Richard Poulin et de Pierre Salama L'INSOUTENABLE MISÈRE DU économie et sociologie jouerait ainsi dans la crise un rôle compensateur et dynamique. Il montre au contraire que la réalité est plutôt dans une montée de la précarité, et que le secteur informel, soit remplit un rôle de simple survie, soit éventuellement ne préserve partiellement de la pauvreté que ceux qui déjà ne sont pas les plus misérables, disposent de réseaux, familiaux ou autres, etc. Enfin, le degré de rupture de la politique libérale actuelle et des "filets de sécurité" mis en place contre la pauvreté extrême (le fameux PRONASOL) avec les politiques traditionnelles fait débat. Pour certains, ils s'agit de la reformulation par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, au pouvoir) d'un nouveau compromis social. B. Lautier défend plutôt l'idée que les éléments de continuité prédominent.
B. Destremau (A la porte de Dieu ? Profil de la pauvreté et de l'appauvrissement en Afrique du Nord et au Moyen-Orient) examine ensuite le rôle spécifique du secteur public et de l'Etat en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, longtemps fondé sur la gestion de la rente extérieure (revenus pétroliers, envois de fonds par les travailleurs immigrés). Une atténuaMONDE de la pauvreté tion de la pauvreté s'est produite pendant les années 70 et au début des années 80, par déplacement vers le haut de l'ensemble des revenus sans aucune modification de leur répartition. Ce processus arrive aujourd'hui à son épuisement avec le contre-choc pétrolier et le tarissement des revenus extérieurs. Alors que les fonctions traditionnelles de l'Etat s'en trouvent minées, c'est surtout la pauvreté dans les villes et l'appauvrissement des classes moyennes - dont témoigne une forte concentration de population juste au-dessus de la ligne de pauvreté - qui est vécue par les autorités comme une pression et une menace pour l'ordre établi. Les chiffres du chômage peuvent être trompeurs dans la mesure où ils traduisent surtout un aspect de la réalité sociale, le chômage des jeunes diplômés qui ne sont plus embauchés comme auparavant par l'Etat, alors que les plus pauvres échappent à ces statistiques en se repliant sur le secteur informel. Dans cette mesure, selon B Destremau, l'accentuation de la pauvreté est due surtout à une chute des revenus réels et à l'augmentation du nombre de travailleurs pauvres. L'enjeu de cette question est important dans la mesure où la stratégie préconisée par la Banque mondiale pour éradiquer la pauvreté réside dans les créations d'emplois à bas salaires !
Richard Poulin, qui présente les différentes contributions de l'ouvrage (Pauvreté et croissance des inégalités), analyse par ailleurs l'exemple du Canada. Les facteurs de l'augmentation de la pauvreté dans ce pays au cours des années 80 et 90 sont ceux qu'on peut trouver dans tous les pays industrialisés : baisse des revenus du travail salarié, qui se traduit par l'existence de travailleurs pauvres (phénomène longtemps spécifique à l'Amérique du Nord et à la Grande-Bretagne mais qu'on commence à rencontrer en Europe continentale), renforcée par la diminution du nombre d'heures travaillées, avec le développement de la précarité, de la flexibilité, du travail temporaire et surtout du temps partiel, augmentation du chômage de masse, régression de tous les éléments du salaire social sous le coup des « politiques gouvernementales d'appauvrissement ».
Nicolas Béniès (Chômage, précarité, pauvreté dans les pays capitalistes développés) développe l'instabilité et la fragilité structurelles du nouveau mode d'accumulation financiarisé qui se met en place dans les pays industrialisés, sans pour autant que disparaisse l'organisation fordiste et taylorienne du travail. Au contraire, on assiste dans les entreprises à une intensification du travail et à une utilisation de l'angoisse suscitée par le chômage de masse pour augmenter l'exploitation des salariés. Ce texte insiste sur le rôle précurseur de la Grande-Bretagne dans l'expérimentation de toutes les formes de flexibilité (horaires, salaires, statuts), sur la fonction que joue dans la vulgate libérale la croissance des inégalités (« conçues comme socialement efficaces ») et sur le fait que les processus de déréglementation de l'Etat constituent bien, en réalité, une nouvelle forme d'intervention de l'Etat cohérente avec cette nouvelle régulation financiarisée qui se met en place.
Il est bien sûr impossible de rendre compte ici de la richesse de cet ouvrage, qui présente la qualité d'articuler dans une même réflexion critique la croissance de la pauvreté et des inégalités dans les pays industrialisés et dans les pays du Tiers-monde. Il serait sans doute utile, ultérieurement, de voir comment une semblable grille de lecture peut s'appliquer aux régions les plus récemment frappées par la crise, comme la Russie ou les pays d'Asie de l'Est. Enfin, la dimension spécifique de la féminisation de la pauvreté, que ce soit dans le Tiers Monde ou dans les pays industrialisés et de la fonction que joue cette féminisation, semble quelque peu sous-estimée : aussi bien le rôle spécifique de l'extension du temps partiel dans les pays industrialisés, que celui du secteur informel le plus pauvre dans les pays du Tiers monde, et le travail gratuit accru des femmes dans la reproduction de la force de travail, suite au retrait de l'Etat et des services publics. Ces différents aspects sont évoqués mais peut-être aurait-il été possible de montrer à quel point ils forment système, et comment l'indépendance économique des femmes constitue un enjeu politique central dans la question de la pauvreté et des inégalités.