Christian Lapujade* Le 15 mars 1998, la liste 100% à gauche recueillait 5,51% des voix dans le département de la Haute-Garonne lui permettant ainsi d'avoir deux élus pour la région Midi-Pyrénées(1), Lucien Sanchez et Eliane Assanelli. Pour la première fois, la LCR obtenait des élus aux élections régionales. Un an après, cette expérience nouvelle pour la LCR est suffisamment riche pour tirer les premiers bilans, d'autant plus que le budget de région vient d'être adopté le 19 février. Occasion aussi de revenir sur l'expérience politique d'une fédération qui a toujours été parmi les plus dynamiques de la LCR.
Ce résultat est d'autant plus important qu'il intervient dans le cadre d'une inflexion récente de la LCR au plan national, à savoir le choix d'investir avec continuité le terrain électoral, et de manière indépendante. Cela s'est concrétisé dès les élections législatives de 1997, et notamment en Haute-Garonne où la fédération faisait le choix d'être présente dans les huit circonscriptions (dont une en suppléance d'un candidat Vert très marqué à gauche). Les résultats furent très honorables, en particulier dans les deux circonscriptions prioritaires : 3% et 2,24%. Au total, la moyenne était de 1,5% (5277 voix) et 2% pour la partie toulousaine des * Christian Lapujade est membre du Bureau fédéral de la LCR—100% à gauche de Haute Garonne. 1. Le Région Midi-Pyrénées regroupe huit départements (Haute Garonne, Ariège, Aveyron, Gers, Lot, Hautes Pyrénées, Tarn, Tarn et Garonne). Dans le droit français le Conseil régional assure la gestion des lycées, de la formation professionnelle, des infrastructures routières, des transports collectifs. Il intervient également en ce qui concerne le tourisme et les aides aux entreprises. Cette activité est financée par une part de la fiscalité locale directe (autour de 8%) et par des subventions de l'Etat (fond de compensation de la TVA, contrats de plan....). Cependant les règles de la fiscalité lui échappent largement, étant déterminées pour l'essentiel par l'Etat central. 2. cf. Inprecor n°423 d'avril 1998.
circonscriptions.
Nous avions déjà noté le petit écho du logo "100% à gauche" sous lequel avait été menée la campagne. C'est donc avec ce même logo que nous avons agi pour les régionales, en présentant une liste très ouverte (13 non LCR sur 32), qui a donné une bonne image de la LCR par sa jeunesse, le nombre important de femmes, et son caractère populaire, avec une présence significative de chômeurs et précaires, ce que de nombreux électeurs ont dû noter (surtout par comparaison avec les autres listes, y compris celle de Lutte Ouvrière).
Le résultat a dépassé très largement les attentes les plus optimistes, et avec 5,51%, nous passons de 5277 voix (législatives 97) à 21387 voix. Avec le score de LO, c'est un total de 10,16 % ! Ce qui a fait titrer par le quotidien Libération que la Haute-Garonne s'était réveillée « rouge ». Les scores les plus importants se sont situés dans les quartiers populaires, dans une fourchette allant de 7 à 12 % L'analyse a été faite par ailleurs des raisons de la progression générale des scores de l'extrême-gauche dans ces élections (2). Ce qui a sans doute été déterminant, c'est la rencontre entre un positionnement politique clair, qui a "parlé" au peuple de gauche, et une attente de celui-ci, dans le contexte d'un écart béant entre les aspirations exprimées par la lutte des chômeurs de décembre 97/janvier 98 et la politique du gouvernement. Le soin particulier qui a été mis par la fédération à populariser au maximum le logo " 100% à gauche" a été payant et est entré en résonnance avec les attentes d'une fraction significative de l'électorat de gauche (surtout de l'électorat du Parti Communiste), et d'autant plus qu'en Haute-Garonne comme ailleurs, les partis gouvernementaux se présentaient sur la même liste (PS, PC, Verts). Présence dans les luttes
Cependant, ce succès ne saurait être dissocié de la présence active de la LCR dans les luttes locales, et plus largement d'un mouvement social particulièrement vivace et avec lequel la LCR a toujours été en phase depuis de nombreuses années. Les deux caractéristiques essentielles de Toulouse sont d'être la deuxième concentration universitaire après Paris (100 000 étudiants pour une agglomération de 650 000 habitants), avec une présence massive du secteur public et nationalisé (aéronautique et armement). Par ailleurs, de nombreuses industries de pointe se sont installées, et constituent souvent de véritables déserts syndicaux. Il n'est donc pas étonnant que Toulouse se signale par les manifestations étudiantes et lycéennes souvent les plus importantes du pays, et il faut rappeler que dans la grève de décembre 1995, c'est après Marseille, la ville où les manifestations ont été les plus massives. Parallèlement, le mouvement syndical, qui connaît les mêmes difficultés qu'ailleurs, a montré sa capacité à agir régulièrement avec une certaine unité, l'exemple le plus probant étant la réelle dynamique unitaire avec la manifestation de 30 000 personnes contre la venue de Le Pen à Toulouse dans le cadre des élections régionales, le 5 mars 1998 (plus grosse manifestation antifasciste à ce jour en province).
A signaler quand même l'émergence de nouvelles équipes syndicales particulièrement dynamiques autour des syndicats SUD - principalement SUD-PTT et SUDServices Publics - qui constituent localement une Union syndicale de très loin la plus structurée au plan national, et qui pèse réellement dans les mobilisations interprofessionnelles
Quant au mouvement associatif proprement dit, sa radicalité et son poids sur la scène politique locale se sont illustrés début 1998 quand trois associations (AC!, DAL, Rasl'Front) ont investi les locaux inoccupés d'une agence pour l'emploi, en revendiquant auprès des pouvoirs locaux, et notamment de la mairie (dirigée par Dominique Baudis, droite) la possibilité de disposer de locaux. A la grande surprise
des associations qui n'attendaient pas des résultats aussi rapides, la municipalité ouvrait immédiatement des négociations qui ont débouché sur l'octroi d'un lieu qui regroupe aujourd'hui douze associations. Dernier exemple de cette radicalité : le succès étonnant de l'assemblée générale constitutive de l'association ATTAC qui a regroupé le 3 février 1999 plus de 500 personnes! La "main de la Ligue"
Il ne faut pas croire que la LCR, qui reste une organisation aux effectifs encore modestes, structure tout ce mouvement, mais il est incontestable que nous sommes une référence politique incontournable, au point même que d'autres partis de gauche, dans leur paranoïa, voient la "main de la Ligue" partout, même où nous sommes absents !
Le meilleur exemple de ce rayonnement de la LCR et de notre capacité à nous lier aux forces vives du mouvement social local, c'est le succès foudroyant du CD Motivés ! que nous avons co-produit avec le Tactikollectif. Le Tactikollectif regroupe des musiciens et des animateurs culturels, avec une participation importante du groupe Zebda, lui même issu des quartiers nord de la ville, à forte composante maghrébine. A la suite de la fête "100% à gauche" de septembre 1996, l'idée est venue de faire un CD de chants de lutte co-produit par la LCR. Alors que ce genre de CD se vend ordinairement à quelques milliers d'exemplaires, Motivés ! va atteindre d'ici peu le seuil du disque d'or, à savoir 100 000 exemplaires vendus, et la chanson qui inaugure le CD est aujourd'hui reprise dans de très nombreuses manifestations dans la France entière.
Ce renouveau de la LCR du département de la Haute-Garonne, qui date du début des années 90, ne s'est pas fait sans heurts internes. La fédération a été affaiblie par divers départs, en particulier vers le PS. Une nouvelle génération militante s'est imposée, contre des "anciens" qui ne croyaient plus à l'avenir politique de la LCR, et a permis à la fédération de reprendre pied dans le champ politique local en redéployant son travail de masse, mais surtout en faisant preuve d'audace et d'initiative, y compris sur le terrain électoral. Ce sont les fruits de cette réorientation qui ont été recueillis au soir du 15 mars 1998.
Le fait d'avoir deux élu(e)s a-t-il modifié la situation de la LCR sur Toulouse et la région ? Lucien Sanchez : Oui, et de façon considérable, en étendant la surface d'intervention de la LCR sur le champ politique local. D'abord un courant d'adhésions significatif (plus 50% en quelques mois) touchant aussi bien des anciens qui s'y remettent, des jeunes, et puis des gens qui demandent à nous rencontrer et même à adhérer en nous retournant les bas de tracts distribués dans les manifs ou en nous contactant sur le répondeur. Ensuite, des portes nouvelles s'ouvrent dans tous les secteurs du mouvement social : ainsi, la CGT-EDF a demandé à nous rencontrer, tout comme le Collectif contre l'autoroute A-66, l'association culturelle Mix'art ou le collectif d'associations qui milite sur le PDU (Plan de déplacements urbains). Cela nous permet d'ouvrir de nouveaux chantiers d'intervention, le problème étant d'articuler ce travail avec l'intervention régulière de la LCR. De ce point de vue, la présence de deux élu(e)s a permis de renforcer de façon très significative l'action de la fédération en faveur des sans-papiers. Quelles est votre situation au sein de l'institution régionale ? Eliane Assanelli : Nous constituons un groupe, le seuil minimum ayant été ramené de trois à deux élus par le nouveau règlement intérieur. La Gauche plurielle ne pouvait faire moins dans la mesure où les Verts et les Chasseurs ne disposent que de deux élu(e)s eux aussi. Cela nous permet d'avoir des locaux (trois bureaux), un budget de fonctionnement consistant (abonnement à des revues, téléphone, fax, photocopies, etc), et surtout d'avoir pu embaucher un assistant de groupe (Stéphane) qui constitue un appui considérable, d'autant plus qu'il était auparavant employé du Conseil général, et a des compétences sur les collectivités territoriales. Par ailleurs les indemnités des élu(e)s - aux environ de 11 000 francs