La duca paraguayenne, apres avoir endu-
/ ré des années de répression, n'a pas réussi à jouer un rôle décisif dans la transition. Différentes tentatives d'unité ont avorté mais elle continue à être fortement implantée dans les mouvements sociaux et dans les luttes radicales menées par les ouvriers et les paysans.
Dans la crise actuelle, elle a participé à la résistance populaire, tout en ne se présentant pas comme une proposition alternative, capable de capitaliser politiquement le potentiel révolutionnaire de la mobilisation des masses. Le Parti communiste paraguayen (PCP) appelait à « construire un gouvernement de salut national » tandis que le Mouvement Patrie libre (MPL, castriste) demandait, lui, « un nouveau pouvoir démocratique et populaire ». Les deux petites organisations (qui ne représentent presque rien) issues de la scission des morénistes, le Parti des travailleurs (PT) et le Parti socialiste des travailleurs (PST), proposaient « l'unité d'action » contre Oviedo et Cubas Grau. Le Mouvement Paraguay Pyahura (Paraguay Nouveau), à la base paysanne, insistait, lui, sur les revendications sociales. Ce n'est qu'en pleine crise que fut publiée une déclaration conjointe signée par le PCP, le PST, le Parti socialiste paraguayen (qui existe à peine), la Coordination Acceso Sur et l'Appel socialiste.
Ce sont les camarades de Appel socialiste organisés autour de la revue Débat pour une nouvelle époque et où militent les personnes liées à la IV® Internationale — qui ont eu la participation la plus active à la résistance, publiant quotidiennement des prises de position politiques. Le 31 mars, Appel socialiste publia une déclaration où il appelait à « continuer les mobilisations contre l'impunité, contre le partage des postes de décision à l'insu du peuple et pour l'extension des conquêtes démocratiques ».
Il a également réitéré son appel à « la construction d'un Mouvement politique socialiste qui, par sa cohérence et sa force, gagne suffisamment d'autorité morale pour mener les luttes, et forger l'unité du camp populaire révolutionnaire pour résoudre ainsi les problèmes historiques du peuple paraguayen tels que la souveraineté et la participation populaire, la réforme agraire, la relance de la production, l'emploi, la santé et l'éducation ». Le défi est énorme et semble disproportionné en regard des tâches que la situation actuelle impose. En particulier, en ce qui concerne le moyen de proposer une alternative large et démocratique mais également radicale et socialiste, dans un cadre de développement de la mobilisation populaire, mais en l'absence d'alliances stables et de traditions unitaires. C'est dans ce sens que les camarades d'Appel socialiste mettent à l'ordre du jour l'urgence d'un lien plus étroit avec ce mouvement multiforme qui a effectué une véritable révolution démocratique dans le pays mais qui n'a pas encore trouvé de répondant politique clair. TE. H.] modifié toutes les données.
A partir de ce moment, la « Clause démocratique » (3) a commencé à fonctionner. Tout le poids des États-Unis et de leurs fidèles alliés du Mercosur, de l'Union européenne et du représentant du Vatican, s'est mis en branle pour exiger la démission de Cubas Grau et garantir l'exil d'Oviedo (un vieil ami de la CIA et de Helmut Kohl, qui a obtenu le titre d'officier d'état-major de l'OTAN quand il était attaché militaire de l'ambassade du Paraguay en Allemagne). Pour les Nord-américains, il était essentiel de poser des limites aux négociations d'Oviedo avec les contrebandiers et les narcotrafiquants et de mettre en place une sorte de fiscalisation des questions politiques et économiques paraguayennes. De là, leurs exigences vis-à-vis du gouvernement de Menem (ami et associé d'Oviedo dans toute une série d'affaires louches), pour qu'il exerce une surveillance rigoureuse de l'ancien général dans son exil argentin afin de lui ôter toute velléité conspiratrice.
La position du Brésil ne s'explique pas uniquement par des questions de principes démocratiques, ni par la nécessaire défense du Mercosur. C'est le principal investisseur étranger au Paraguay. Les industries du Sud brésilien sont alimentées en électricité par la gigantesque centrale hydroélectrique d'Itaipu, sur le fleuve Parana, à la frontière des deux pays - durant toute la durée de la crise, elle a été surveillée par des troupes de l'armée brésilienne. Il y a d'autres facteurs : près de 400 000 Brésiliens vivent au Paraguay, dont la majorité sont des paysans à la recherche de terres à cultiver. Ces « brasiguayos » (4) constituent un sujet de préoccupation permanent pour le gouvernement de Cardoso qui craint un retour massif et, avec lui, l'aggravation de la crise rurale et des affrontements avec le Mouvement des sans terres. Vivent également au Paraguay de nombreux entrepreneurs et grands propriétaires terriens brésiliens, qui s'y enrichissent grâce à des affaires plus ou moins licites. Dans le même temps, l'agriculture paraguayenne est pratiquement intégrée (ce qui était déjà le cas avant le Mercosur) à l'économie brésilienne, qui absorbe une grande part de sa production de coton ; sans oublier que la majeure partie du soja produit au Paraguay est transformé au Brésil puis exporté depuis ses ports. Voilà donc les facteurs déterminants expliquant que le Brésil ait joué un rôle de premier plan dans la crise paraguayenne et ait finalement accepté d'assurer un exil doré à l'ancien président
Cubas Grau.
Tout est bien qui finit bien et tout le monde est content : Oviedo et sa marionnette Cubas Grau ont quitté le pays, les Forces armées ont déclaré leur « respect inconditionnel des institutions », un gouvernement de « coalition » se met en place, la colère des masses a été apaisée et « l'unité du Mercosur démocratique » a passé l'épreuve du feu. Pour la plus grande tranquillité des maîtres du Nord, le danger d'une guerre civile a été écarté Un gouvernement de compromis provisoire
Dans son dernier rapport, Transparency International plaçait le Paraguay en seconde position des pays les plus corrompus, derrière le Cameroun. La blague la plus populaire dans les rues d'Asunción est que le « le Paraguay n'est que second parce qu'il s'est arrangé avec le Cameroun ». C'est la photographie fidèle d'un État transformé en terrain de chasse d'une classe dominante clientéliste et maffieuse à un point quasi inégalé Ainsi, le Bureau de contrôle général mène plus de vingt enquêtes en ce moment sur l'ancien président Wasmosy pour une malversation de fonds publics de six milliards de dollars, soit l'équivalent de 60 % du PIB paraguayen ou de dix fois ses réserves internationales. Et maintenant on sait que dans les jours qui ont suivi l'assassinat du vice-président Luis Maria Argaña (ancien collaborateur de la dictature de Stroessner et ennemi déclaré d'Oviedo), plus de deux milliards de dollars ont « disparu » des caisses de l'État.
On ne peut rien comprendre à tout ceci sans se reporter au monopole que le parti Colorado (vieux de 112 ans) a exercé jusqu'ici sur l'État et la politique ; 2 000 fonctionnaires publics en font partie et il compte environ 120 000 membres, dont les militaires et les policiers. Il contrôle près de 60 % des 19 gouvernements départementaux du pays. Cela signifie que ce parti est le maître incontesté d'un pays de cinq millions d'habitants, où presque la moitié de la population travaille dans l'agriculture, dont plus de 45 % des habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté et où le revenu annuel par habitant atteint à peine 1 650 dollars. La dictature de Stroessner a instauré une logique de distribution de l'argent entre les amis du pouvoir ; les gouvernements qui 3. En 1996, quand Oviedo a tenté un coup d'État contre le président Wasmosy, les gouvernements du Marché commun du Sud (Mercosur, créé en 1991 et formé par l'Argentine, le Brésil, l'Uruguay et le Paraguay) inclurent dans leur traité une « clause démocratique », qui prévoit que toute « rupture institutionnelle » implique le départ automatique du pays en question. 4. Néologisme formé à partir de Brasileño (Brésilien) et de Paraguayo (Paraguayen).
lui ont succédé ont respecté scrupuleusement cette tradition.
Pour la première fois en cinquante ans, ce monopole semble rompu. Les divisions internes entre partisans et ennemis d'Oviedo qui se sont envenimées à la fin mars, et la rupture démocratique imposée par les masses dans la rue, ont non seulement mis fin à la transition conservatrice ouverte en 1989 (quand un coup d'État militaire a renversé le vieux dictateur), mais ont aussi créé les conditions (sous le parrainage de l'étranger) de la constitution d'un gouvernement « d'unité nationale » présidé par Luis Gonzalez Macchi (un des représentants « démocratiques » de l'appareil du parti Colorado) où l'on compte le Parti libéral radical authentique (PLRA), formation de la bourgeoisie, et le Parti Rencontre nationale (PEN), social-démocrate. Ce projet de « conciliation », cherche clairement à rallier des secteurs sociaux, comme la Centrale unitaire des travailleurs (CUT) et la Fédération nationale paysanne, qui réclame l'annulation de la dette paysanne. Pour l'instant, il n'est pas sûr que ces intentions soient couronnées de succès, dans la mesure où le gouvernement dit ne pas disposer des « ressources économiques » permettant de répondre aux revendications sociales.
A l'intérieur du gouvernement, les divisions apparaissent maintenant sur plusieurs fronts : sur la question de savoir si Gonzalo Macchi doit achever le mandat de Cubas Grau ou s'il doit convoquer des élections d'ici six mois, sur l'épuration du pouvoir judiciaire et sur la fin de l'impunité. Les divergences fondamentales, du moins pour l'instant, se situent sur le terrain de l'économie. Le parti Colorado, pour des raisons évidentes, s'oppose aux privatisations et accepterait au maximum une « privatisation sélective ». Le PLRA et le PEN, qui disposent de quatre des onze ministères, jugent (avec l'appui de la Banque internationale de développement —BID— et du FMI) que la privatisation des entreprises d'État (électricité, eau, acier, entre autres) serait la mesure la plus à même de sortir le pays de la paralysie et de combattre le clientélisme et la corruption. L'Union industrielle paraguayenne et d'autres groupements patronaux ont déjà donné leur aval à la privatisation immédiate de « tout ce qui est déficitaire ».
Quant à l'intégration dans le Mercosur, l'enthousiasme est faible, tant du côté des politiques que de celui des industriels. Le nouveau gouvernement a déjà annoncé qu'il exigerait une « révision du traité du Mercosur » pour obtenir une « intégration plus équilibrée » avec des « mécanismes de compensation pour les pays les plus pauvres comme dans /'Union européenne
».
Aujourd'hui, des secteurs comme le textile, les huileries, la chaussure et les raffineries de sucre ont été affectés par les accords du
Mercosur, en particulier par la concurrence brésilienne
En résumé, l'exigence d'un gouvernement « d'unité nationale » par les États-Unis, les pays du Mercosur et les autorités ecclésiastiques repose sur des incertitudes liées aux difficiles compromis à trouver.
Quoi qu'il arrive, la fin reste ouverte, avec l'apparition des éléments pour une nouvelle bataille, alors que la précédente n'est pas encore achevée.
Pendant ce temps, le mouvement populaire, acteur principal de la rupture démocratique, reste vigilant en ce qui concerne ses droits démocratiques et est prêt à encaisser la facture sociale de sa victoire. Depuis la bataille de mars, un retour en arrière paraît improbable le 6 avril 1999