Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

UN DÉBAT NORD-AMÉRICAIN : FAUT-IL CENSURER LA PORNOGRAPHIE ?

La pornographie où l'industrie du fantasme de la domination sexuelle

· Inprecor n° 439-440, septembre-octobre 1999, n° 439/440 · p. 43-47 · 4 732 mots

Femmes

fantasme de la domination sexuelle par Richard Poulin* n 1953, naissaient le magazine Playboy et la pornographie contemporaine. Depuis, cette industrie et ce commerce du "fantasme sexuel " ont envahi l'ensemble des moyens de communication.

En 1994, à London, ville canadienne du sud de l'Ontario, la police démantelait un important réseau de production pornographique exploitant des écoliers. Ce réseau était dirigé par des enseignants.

En 1998, plusieurs réseaux de vente de photographies pornographiques d'enfants sur Internet sont découverts et poursuivis dans les Cours de justice de différents pays.

Quel est donc le lien entre ces événements apparemment si différents ? Y a-t-il un lien entre des photographies de jeunes femmes fières de poser pour Playboy et l'exploitation sexuelle d'enfants — car, dans ce dernier type de pornographie, on ne peut parler que d'exploitation et d'abus sexuels ; pour les enfants, il n'est jamais question de consentement ! — et quel est ce lien, s'il existe?

Répondre à une telle question est très difficile. La pornographie est un domaine délicat, sujet aux controverses morales, religieuses et politiques. De plus, les enjeux économiques et sociaux sont imposants. L'industrie légale de la pornographie est multinationale et génère des profits mirobolants, impossibles à chiffrer, tout simplement parce qu'on la connaît très mal. Et, de plus, par définition, l'industrie illégale est encore plus difficile à cerner. Un phénomène omniprésent et peu étudié

Phénomène social, psychologique et économique complexe, la pornographie est fort peu étudiée aujourd'hui malgré son * Richard Poulin, professeur de sociologie à l'Université d'Ottawa, a publié notamment Le sexe spectacle, consommation, main-d'œuvre et pornographie, Vents d'Ouest & Vermillon, 1994, Les fondements du marxisme, anthologie, Vents d'Ouest, 1997 et, en collaboration avec Pierre Salama, L'insoutenable misère du monde, économie et sociologie de la pauvreté, Vents d'Ouest 1998. 1. Voir, par exemple, Serge Garde, L'industrie du sexe, Paris, Messidor, 1987 ; Roger Faligot et Rémi Kauffer, Porno Business, Paris Fayard, 1987 2. Voir, entre autres, Walther Kendrick, The Secret

La pornographie où l'industrie du

omniprésence dans nos sociétés. Comme si elle n'était qu'un événement relevant du privé, sans impact social notable. Par exemple, il n'existe pratiquement pas de recherches sur la main-d'œuvre qui travaille dans cette industrie. Pourtant, des milliers de personnes, avant tout des femmes et des enfants, sont utilisées quotidiennement dans cette industrie du fantasme sexuel. Si certaines y œuvrent volontairement, combien y sont forcées ? C'est évidemment le cas de la pornographie qui abuse des enfants ? Mais comment comprendre la " sexploitation volontaire " des femmes ? Malgré des causes économiques, lesquelles pèsent toujours d'un poids important dans nos sociétés, il n'en reste pas moins que de nombreuses femmes vivant dans des conditions économiques très précaires refusent de travailler pour cette industrie. Quels sont donc les facteurs individuels et sociaux qui permettent à certaines femmes d'y œuvrer ? Sur ce sujet, nos connaissances sont très limitées.

Il existe un certain nombre d'écrits d'universitaires et de journalistes sur la pornographie. Mais ceux-ci sont plutôt descriptifs (1) ou historiques (2). Et, en général, ils ne s'intéressent qu'à la question de la censure (3). Un grand nombre d'entre eux posent de mauvaises questions parce qu'ils ne restent qu'à la superficie des choses. Certaines interpellations comme « Affirmer que la pornographie est une forme de littérature haineuse explique mal pourquoi des milliers de femmes semblent disposées à la propager » (4), auraient pu être vérifiées, si l'auteur s'était donné la peine de sortir de son bureau et avait interviewé des femmes travaillant dans ce domaine. Mais lorsqu'il est question de pornographie, le discours semble toujours plus essentiel que la recherche (5).

Si au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, les féministes nord-amériMuseum. Pornography in Modern Culture, New York Vicking, 1987. 3. Entre autres, Varda Burstyn (ed.), Women against Censorship, Vancouverr & Toronto, Douglas & Mcintyre, 1985 ; David Copp and Susan Wendell (ed.), Pornography Censorship, Buffalo, Prometheus Book, 1983 ; Catherine Itzin (ed.), Pornography. Women Violence and Civil Liberties, a Radical New View, Oxford, Oxford University Press, 1993. 4. Bernard Arcand, Le jaguar et le tamanoir, vers le degré zéro de la pornographie, Montréal, Boréal, 1991. 5. Cela est encore plus (suite au verso.........)

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caines ont pu tenter, souvent avec succès, de révolutionner les perspectives d'analyses sur la pornographie (6), peu de leurs réflexions toutefois ont recherches sur le terrain. Elles aussi ont consacré une bonne partie de leurs efforts à la question législative (7) afin de réglementer la diffusion de la pornographie.

Qu'un phénomène social aussi prégnant et ramifié ne suscite presque pas d'intérêt chez les chercheurs laisse pantois. Pourtant, cela n'a pas toujours été le cas.

A la fin des années soixante, des commissions d'enquête gouvernementales sur la pornographie et l'obscénité ont conclu que la pornographie était inoffensive. Le rapport de la Commission américaine (8) est encore considéré comme l'une des seules références fiables quant aux effets de la consommation de pornographie. Un grand nombre de livres universitaires d'introduction à la sociologie produits en Amérique du Nord s'appuient toujours sur ces enquêtes. Selon certains, la pornographie n'aurait que des effets bénéfiques : elle servirait a protéger les femmes des agressions sexuelles mâles et, même, permettrait une plus grande harmonie sexuelle dans le couple ! Or, les méthodes de appointés par la Commission américaine ont été, depuis, largement critiquées et déconsidérées par les spécialistes (9). Il a été prouvé que des chercheurs de la Commission ont même supprimé certaines découvertes qui tendaient à démontrer des liens entre consommation de pornographie et violence sexuelle. Mais surtout, les présupposés guidant les recherches prétendaient, entre autres, que les femmes étaient moins stimulées sexuellement par la pornographie que les hommes à cause de leurs « inhibitions sociales et culturelles ». De façon tendancieuse, ils ne tenaient pas compte des messages livrés par ce matériel sexuel. Ce n'est pas sans raison que les femmes en consomment peu ! Elles s'y sentent agressées.

Banalisation du viol

Au cours des années soixante-dix et au debut des années quatre-vingt, des psychologues, lors d'expériences en laboratoire, ont montré que la consommation de pornographie banalisait, chez les sujets exposés, le viol et stimulait l'agression (10). Une enquête réalisée à San Francisco, en 1978, avec un évident pour les deux jeunes journalistes qui défendent la thèse « libertaire post-moderne » (selon les termes d'Andréa Martinez, frontières", Carrefour, 19-1, 1997, p. 72.), Nathalie Collard et Pascale Navarro,

Interdit aux femmes, le féminisme et la censure de la pornographie, Montréal,

Boréal, 1996. Une charge contre le féminisme " orthodoxe " auquel est opposée la liberté d'expression de la pornographie. La charge est tellement virulente que les deux auteures sentent la nécessité d'avertir les lecteurs par ces termes : «Nous ne sommes pas payées par l'industrie du sexe pour prendre sa défense. " (p. 15)

6. A ce sujet, la littérature est très importante. Nous ne citerons que quelques titres : Micheline Carrier, La pornographie, base idéologique de l'oppression des échantillon représentatif de la population féminine, estimait que 10 % des femmes avaient été « indisposées par des hommes qui, ayant lu quelque chose dans un média pornographique, ont essayé de les amener à faire ce qu'ils avaient vu » (11). Ce pourcentage est une estimation minimale puisque de très nombreuses femmes peuvent ignorer que leur partenaire consomme de la pornographie. Selon la moitié des délinquants sexuels que j'ai interviewés, la pornographie a joué un rôle précis dans leurs crimes. Une étude californienne du même type révélait que 57 % des délinquants sexuels interrogés ont pratiqué sur leurs victimes des actes vus dans des films pornographiques (12). Enfin, en France, l'anthropologue Daniel Welzer-Lang (13) a tiré des conclusions similaires à la suite de son enquête auprès d'hommes

Lorsque, au Canada, il y a eu la tenue d'une enquête importante sur la pornographie et la prostitution (14), aucune véritable recherche n'a été commandée sur les effets de la consommation de la pornographie. Il va de soi, surtout avec l'explosion incroyable du marché pornographique, qu'il est nécessaire d'examiner sérieusement les effets de consommation. Malgré toutes les difficultés méthodologiques que suppose une telle recherche, parce que la pornographie évolue sans cesse et exploite toute nouvelle technologie en développement, il me semble vital que la société puisse débattre de ce phénomène armée de recherches scientifiquement fondées, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. Plusieurs méthodes de recherche pourraient être envisagées par une équipe multidisciplinaire si, bien sûr, des chercheurs montraient un réel intérêt pour une telle recherche. Et c'est là, à mon avis, que réside le principal obstacle pour réaliser une telle recherche : la très grande majorité des chercheurs écrit sur la pornographie, mais ne fait pas de recherches à son propos.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la pornographie n'est pas qu'une question de consommation. Les images pornographiques mises en vente sont réalisées à partir d'êtres humains qui en vivent, qui en souffrent et qui, pour certains, en meurent. La pornographie, c'est donc aussi une question de production. Là, nos connaissances sont également déficientes. Que sait-on des femmes, des hommes et des enfants qui sont utilisés comme main-d'oeuvre ? Que "La pornographie sans

Hull/Ottawa, Vents d'Ouest et Vermillon, 1994.

connaît-on des gens qui produisent la pornographie ? Bref, sur la pornographie, on ne sait pratiquement rien.

Les recherches se sont concentrées historiquement sur un seul et même aspect du problème. Elles tentent de voir s'il y a des effets marquants chez les consommateurs de pornographie, lesquels pourraient entraîner l'exercice d'une forme de contrainte sexuelle. A ce sujet, mon hypothèse de travail (confortée par de nombreuses interviews d'hommes), s'appuyant sur les théories de

"l'apprentissage vicariant " et des " processus cognitifs "

', est que la pornographie participe à l'élaboration des fantasmes.

influence donc une partie des consommateurs, mais pas au même degré. Certains voudront réaliser leurs fantasmes, d'autres non. Certains passeront à l'acte, d'autres non. Au-delà de ce problème fondamental, ce texte se consacre à la main-d'oeuvre qui travaille pour cette industrie et, surtout, aux messages de la pornographie. A ce propos, je tenterai de répondre à la question : « Quel plaisir ont les hommes à consommer des images du sexe plutôt que le sexe lui-

« Scorie du réel »

La pornographie est essentiellement consommée par les hommes. Au Canada, ils représentent 80 % des consommateurs de films, 90 % des clients des spectacles de nus

% des acheteurs de magazines.

et 95

Lorsqu'il y a consommation féminine, c'est, en général, à la suite d'une demande masculine. Même un magazine comme Playgirl, produit prétendument pour les femmes, est consommé à 85 % pour cent par des hommes. Environ trois hommes sur cinq utilisent régulièrement du matériel pornographique (15).

Qu'est-ce qui, socialement, peut expliquer un usage aussi massif de produits relevant du fantasme ? Mais de quels fantasmes est-il question ? Du point de vue des consommateurs, dans la pornographie, le corps nu se retuse comme sexe. Ils peuvent le voir, l'imaginer, l'écouter, mais ils ne peuvent le toucher. Le corps en représentation mime la sensualité et sexualise l'image.

Toutefois, du point de vue des producteurs, notamment de ceux qui exploitent des enfants, le corps pornographique est réel ; il peut subir exaction et viol.

Jemmes, Québec, Apostrophe, 1983 ; Andrea Dworkin, Pornograpy : Men

Possessing Women, New York, Perigree, 1981 ; Susan Griffin, Pornography and Silence. Culture's Revenge Against Nature, New York & Toronto, Harper

Colophon Books, 1981 ; Laura Lederer (dir.), L'envers de la nuit, les femmes contre la pornographie, Montréal, Remue-ménage, 1983. Nous avons contribué au débat en publiant La violence pornographique, la virilité démasquée, avec la collaboration de Cécile Coderre, Hull, Asticou, 1986 ; La violence pornographique, industrie du fantasme et réalités, Yens-sur-Morges, Cabedita,

1993 ; Le sexe spectacle, consommation, main-d'oeuvre et pornographie,

7. Voir Marie-Hélène Côte, " Des stratégies et des luttes contre la pornogra-

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Consommer de la pornographie, c'est bien plus que regarder. C'est aussi ressentir de l'excitation sexuelle. La pornographie qui "marche " est celle qui fait " marcher " La pornographie ne tient pas sa capacité d'envoûtement à la seule présence d'images, mais aussi à leur structuration par un code narratif particulier, à leur organisation spécifique. Il s'agit ici de décrypter ce code pour comprendre la " complicité " du consom-

Dans la pornographie, on voit " tout " Mais ce " tout " n'est que « scorie du rée/ » (16). L'hyperréalité de la production pornographique, l'hypervision en gros plan des organes génitaux, la promiscuité du regard et la fascination du détail ont pour fonction la restitution intégrale du réel, mais d'un réel qui expurge l'humanité, qui mécanise l'acte sexuel. C'est l'absence spectaculaire de tendresse et d'amour. Le corps pornographique féminin est déshumanisé et infantilisé : il est Jeannot lapin (Bunny) pour

Get animal favori (pet) Penthouse. Le corps enfantin, qu'il soit féminin ou masculin, est, lui, féminisé. La pornographie hétérosexuelle utilise les jeunes garçons comme un succédané des temmes. Selon Florence Rush, ces jeunes partagent avec les femmes un statut de « mineur » et un « même genre féminin » (17).

Au moins soixante mille Canadiens auraient été utilisés dans leur jeunesse comme modèle pornographique (18). L'industrie du sexe se servirait chaque année, aux États-Unis, d'un million et demi de jeunes de moins de seize ans (19). Avec les nouvelles technologies (vidéocassettes, entre autres) la possibilité de produire une pornographie-maison en exploitant des enfants s'est accrue. De plus en plus de cas d'abus sexuel liés à de telles pratiques sont relevés par des travailleurs sociaux et des policiers. Fantasmes masculins

Le modèle qui se fait photographier pour Playboy ou pour Penthouse est consentant et, en général, majeur. Il est là de son plein gré. Il est " heureux " d'étaler " ses charmes ". Il provoque un désir sexuel et cela seul suffit pour l'homme qui se masturbe en fantasmant sur cette photographie. Mais de quel désir sexuel parle-t-on ? Pour le saisir, il faut approfondir l'image du corps de cette femme en la comparant avec celle d'un phie ", Cahiers du socialisme, n° 16, 1984, p. 146-161 8. Commission présidentielle US sur l'obscénité et la pornographie, L'obscénité et la pornographie, extraits du rapport, Paris, UGE, 10/18, 1971. 9. Diana Russell, La pornographie et la violence, les recherches récentes, Laura Lederer, op. cit. 10. Voir, entre autres, S. Feschbach et N. Agression : Proving the Link ", Psychology Today, november 1978 : E. Donnerstein, " Pornography and Violence Against Women : Experimental Studies ", Annals New' York Academy of Sciences, 1980. 11. Cf. la 3° partie de mon ouvrage, La violence..., op. cit., p. 107-150. 12. Idem, p. 123.

homme dans la même situation dans un magazine similaire, en l'occurrence Playgirl.

Le corps dénudé de l'homme n'y est pas découpé de la même façon. Jamais, il n'est montré sans la tête. Sur toutes les photos, son intégrité, c'est-à-dire le lien entre son corps et sa tête, est sauvegardée. Tandis que pour la femme, la tête disparaît au profit de gros plans de certains organes sexuels. En outre, l'érection est bannie. On s'ingénie au contraire à mouiller toutes les lèvres du corps féminin afin de bien montrer l'excitation. Il s'agit d'imposer l'image que son corps la domine, qu'elle est en quelque sorte une bête sexuelle dont les instincts sont incontrôlables (d'où aussi tout le langage faisant appel à l'animalité pour la décrire et pour nommer certains de ses attributs physiques). De plus, l'homme ne perd pas son identité ; il ne se détermine pas essentiellement par son corps, mais aussi par son travail. L'un est un sportif bien connu, l'autre un acteur. Dans ces cas, Playgirl ne montre jamais le pénis, cela serait sans doute " dégradant " pour ces hommes. Seuls les inconnus montrent leur organe au repos. Mais eux aussi, ils ne sont pas déterminés par leurs seules caractéristiques charnelles. L'homme est toujours plus qu'un corps !

La définition de la pornographie proposée par Playboy (20) et acceptée par la télévision payante canadienne, First Choice est : « Un pénis à 45° » A contrario, on peut comprendre que, pour la télévision payante, l'exploitation visuelle du corps féminin n'est jamais pornographique (mais simplement " érotique ") ! Malamuth, " Sex and

«une affaire d'hommes ». enfants, Paris, Denoel/Gonthier, 1983.

Les films pornographiques procèdent toujours selon le même schéma : les scènes se terminent lorsque l'homme éjacule sur sa partenaire. La jouissance masculine structure le tout et doit être mise en évidence. Les femmes y célèbrent auto-érotiquement leur corps, tandis que les hommes se masturbent pour maintenir leur érection. Leurs gestes se caractérisent par l'efficacité mécanique.

Par définition — et l'auto-érotisme féminin en est une preuve — les femmes ne sont bonnes qu'à baiser et elles ne pensent qu'à ça ! Ce ne sont que des êtres sexuels. Elles sont offertes — regards aguichants, poses suggestives, lèvres humides et entrouvertes

— aux mâles, ces vrais hommes qui sauront les dominer. Elles sont à conquérir et à soumettre. Les femmes existent non seulement pour le plaisir des hommes, mais sont aussi les êtres qui permettent aux hommes de prouver leur virilité. Enfin, les hommes doivent apprendre à se défendre d'elles. Dans l'imaginaire pornographique, ne sont-elles pas des « dévoreuses d'hommes » ? Pour se protéger d'elles, ils devront les discipliner. Le discours pornographique assure que la femme « a horreur des mauviettes » (Lui).

Rares seront donc les temmes qui trouveront un intérêt à s'exciter sexuellement en consommant de la pornographie, car les fantasmes pornographiques sont des fantasmes masculins.

Aliénation des femmes

& jouissance des hommes

Si la sexualité explicite, hyperréelle et mécanique cristallise le discours pornographique, celui-ci n'est pas qu'un discours sur la sexualité. Les rapports sociaux entre les sexes en sont ses fondements. Ce discours laisse intègre l'homme, même l'homme chosifié, tandis qu'il découpe le corps, souvent en l'étêtant, de la femme tout en l'amplifiant, et le ravale à une animalité sexuelle. Il sacralise le corps féminin pour mieux le profaner. Ce corps se fige dans la détermination génitale. La question « pourquoi les hommes consomment-ils de la pornographie ? » commence à être saisie dans l'une de ses expressions. Outre le plaisir sexuel solitaire, la chosification ou la déshumanisation du corps pornographique a pour effet de conférer aux hommes consommateurs une supériorité humaine sur les femmes ravalées à l'animalité. Dans certains cas, notamment dans

13. Daniel Welzer-Lang, Le viol au masculin, Paris, L'Harmattan, 1988.

14. Comité spécial d'étude de la pornographie et de la prostitution,

Rapport du comité spécial d'étude de la pornographie et de la prostitution,

Ottawa, Centre d'édition du gouvernement du Canada, 2 volumes, 1985.

15. Cf. La violence... op. cit. A la suite d'une recherche sur le WEB, Andréa

Martinez (op. cit., p. 83) assure que le cyberporno est d'abord et avant tout

16. Jean Beaudrillard, Les stratégies fatales, Paris, Grasset, 1983, p. 64.

17. Florence Rush, Le secret le mieux gardé, l'exploitation sexuelle des

18. Selon le Comité sur les infractions sexuelles à l'égard des enfants et

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celui des bars de danseuses nues, l'homme ne peut même pas se masturber (21). Son plaisir n'est pas physique. Ce qui est jouissif ici, c'est l'aliénation des femmes ; c'est aussi le fait que ces corps sont là volontairement.

C'est une preuve que les femmes sont soumises à leur sexe.

La pornographie fonctionne comme le racisme. Les êtres infériorisés sont perçus comme des êtres de nature auxquels sont opposés les êtres de culture, les êtres " civilisés ". Les êtres de nature sont, par définition, des dépravés sexuels. L'anatomie est leur destin. Là aussi, les comparaisons avec les animaux sont légion : ainsi, le Noir est considéré, au sens physique et psychique du terme, comme un étalon. La femme, elle, est devenue un " animal familier " ou " de compagnie ". Si on aime bien cet animal, il faut néanmoins le dresser pour qu'il obéisse.

Le corps pornographique se transforme pour amplifier ses attributs sexuels (tatouage, chirurgie plastique, body percing, etc.).

Peu de modèles pornographiques ne subissent pas de telles transtormations. Les seins deviennent énormes et durs. Ils sont remplis de silicone pour occuper l'espace. Les uns après les autres, les modèles pornographiques tendent à transformer cette partie du corps comme si, autrement, ils n'attireraient plus le désir (c'est le cas d'une très grande majorité des danseuses nues). Les corps sont modifiés afin de satisfaire une

" idée " de ce que ces corps devraient être.

L'artifice gonfle le corps, lui donnant une dimension symbolique plus vaste. C'est la fusion totale avec l'objet. Ce corps est défià nitivement voué la sexualité.

Artificiellement construit, il incarne les processus de séduction et en matérialise les stigmates. Par de telles métamorphoses physiques, il n'y a pas qu'amplification de certaines parties du corps, il y a aussi amplification de la conscience du corps.

Corps dépersonnalisés

Ces corps s'autovénèrent. Ils pensent représenter la femme par excellence, celle qui déclenche chez l'homme le désir, celle qui existe comme femme dans sa féminité, par son corps. Mais comment expliquer cette exagération ? Comment comprendre que certaines femmes trouvent dans l'activité pornographique une valorisation tandis que la majorité des femmes refuse cette des jeunes, Infractions sexuelles à l'égard des enfants, Ottawa, Centre d'édition du gouvernement du Canada, 2 volumes, 1984.

19. Florence Rush, op. cit. ; voir aussi A. W. Burgess (ed.), Child

Pornography and Sex Rings, Toronto, Lexington Books, 1984 et Shirley

O'Brien, Child Pornography, Newporth Beach, Kendall-Hunt, 1983.

20. Voir La violence pornographique, la virilité démasquée, op. cit., p. 40.

21. Cela change désormais très rapidement. Au Quebec comme en Ontario, les bars de danseuses nues permettent les danses à 10 $, c'est-à-dire des

"danses " ou le client peut tripoter les danseuses. De plus, de nombreux bars ont érigé des isoloirs ou le client et la danseuse s'isolent et peuvent procéder non seulement à des attouchements, mais aussi à certains actes

Ce qui fait défaut au corps pornographique consentant, justement parce qu'il est un corps, c'est l'intégrité de la personnalité et du corps. C'est aussi sa principale qualité aux yeux des hommes. Les modèles pornographiques pourraient être définis comme des personnes qui distinguent leur corps du reste de leur personnalité. D'où la possibilité d'en faire commerce. Ce fut vraisemblablement, l'une des façons pour eux de survivre à l'inceste ou aux sévices sexuels subis au cours de leur jeunesse. La très grande majorité des danseuses nues que j'ai interviewées a été victime d'abus sexuels. Une autre étude non publiée d'un sexologue montréalais (22) prétend que c'est la totalité des danseuses qu'il a interrogées qui ont subi des violences sexuelles dans leur jeunesse Leur milieu familial s'est donc avéré, sur le plan moral et affectif, gravement carencé, violent et exploiteur sexuellement. En quelque sorte, ces jeunes femmes, dont le corps a été, à cause d'un parent masculin, la source de leurs ennuis, l'utilisent désormais comme moyen de gratification. Les hommes ne payent que pour le voir ! Mais chez le client, au-delà de la convoitise, le regard enveloppant ces corps n'est pas comparable aux autres regards. Il y a un a priori moral, le sentiment que ces temmes ne sont qu'ordures. C'est le corps servile et vil. C'est une chair vidée de son âme ; ce n'est qu'un corps justement. Et il est la preuve vivante que le sexe féminin est malade de son sexe. Le client jouit de cette situation.

Le corps de la femme (ou le corps féminisé des enfants, y compris celui des garçons) est, dans le discours pornographique l'élément cristallisant le fantasme. Même dans la pornographie homosexuelle, il y a féminisation et infantilisation d'un des corps masculins pour bien marquer l'enjeu sexuel (23). Et cet enjeu implique la violence. Régulièrement, on peut lire dans les magazines des passages comme celui-ci « Lorsque je baise une femme, j'aime y aller de toutes mes forces pour lui prouver qu'elle a un homme entre les jambes. » Cet extrait de Penthouse, magazine pornographique dit "érotique ", qui a le plus grand tirage — il est diffusé tous les mois à cing millions d'exemplaires — montre que violence et sexe sont quasiment inséparables pour cette industrie. Pour glorifier la virilité, la pornographie réfère sans cesse à la brutalité et à sujet, Le sexe spectacle, op. cit. socialisme, n° 16, 1984, p. 73-88. Agression, Orlando, Academic Press, 1984. bilan de la " révolution sexuelle ".

l'agressivité des hommes. Puisque la virilité n'est jamais assurée, il faut sans cesse la manifester. Le viol est l'une des manifestations les plus usuelles. Après le viol, la femme découvre la " véritable " jouissance sexuelle : « Maintenant qu'on lui a retiré son baillon, elle hurle de plaisir. » (Club) La femme et l'enfant non consentants au début du viol le deviennent nécessairement après parce qu'ils découvrent le « vrai plaisir

Selon les études psychologiques du début des années quatre-vingt (24), les sujets exposés à de telles scènes étaient désensibilisés face au viol et la moitié d'entre eux avouaient qu'ils violeraient s'ils étaient certains de ne pas être arrêtés. Avec un groupe mixte, j'ai visionné à l'université où je travaille un film pornographique dans lequel il y avait trois viols de ce type. Aucun des étudiants n'a remarqué qu'il y avait viol, tandis que les étudiantes les ont immédiatement repérés. L'idée que le viol va devenir agréable pour la personne qui le subit - une des idées de base de la pornographie — était partagée par mes étudiants qui ont accepté les prémisses de ce film.

Dans la pornographie, non seulement peut-on parler de banalisation de la violence sexuelle, mais encore, on peut se risquer à qualifier ce matériel sexuel de propagande en faveur du viol.

Une industrie qui exalte la domination sexuelle

Jusqu'ici, j'ai évité de définir la pornographie, préférant examiner la réalité du matériel sexuel disponible à tous. Pour le sens commun, la pornographie se distingue de l'érotisme en étant plus vulgaire.

Pourtant, la pornographie touche tous les genres, toutes les catégories, comme toute marchandise fabriquée pour un marché segmenté selon les moyens des consommateurs et les goûts particuliers des différentes strates sociales. Bref, il ne s'agit pas de définir la pornographie à partir de critères artistiques. Si une pornographie est plus esthétique, il n'en reste pas moins que son message est identique à celle qui est plus crue.

La pornographie est une industrie (il n'y a donc pas contusion ici avec une œuvre d'art, produit singulier d'une création, ce qui exige une totale liberté pour l'artiste) de la représentation " génitalisée " de la sexualité qui sexuels. Entre la pornographie et la prostitution, la marge disparaît. Voir à ce 22. Étude communiquée à l'auteur pour évaluation scientifique. "Pornographie et mouvement gai ", Cahiers du 24. Neil M. Malamuth et Edward Donnerstein, Pornography and Sexual 25. Voir à ce propos, Critiques socialistes, n° 6, Ottawa, 1989. Le thème du numéro: " L'amour aux temps du chlamydia " Les auteurs tentaient de tirer un

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exalte la domination sexuelle d'un être humain sur un autre. Tout matériel sexuellement explicite n'est pas nécessairement pornographique, pas plus que ne l'est automatiquement tout matériel comprenant des représentations de sévices et de dégradations dans un contexte sexuel. Des livres ou des films peuvent comporter des scènes de viol, et s'ils montrent les répercussions réelles de l'agression sur la victime, ils ne relèvent pas de la pornographie, mais du simple réalisme. Contrairement à la pornographie, ils n'endossent pas ces sévices. Le contraire d'une libération sexuelle

Les images pornographiques mises en vente sont réalisées à partir d'êtres humains qui en souffrent, qui en vivent et qui, pour certains, en meurent. Les rapports sexuels de domination structurent la pornographie et sa consommation. Cette forme de sexualité traduit, à l'aube du XXI siècle, les paradoxes d'une libération sexuelle des plus équivoques (25). Si les scènes de nudité et d'accouplements sexuels envahissent les moyens de communication, de toute évidence, ces images ne participent pas à une libération sexuelle, mais plutôt à l'enfermement de la sexualité dans des rapports de sujétion

La pornographie est une industrie à la poursuite de fantasmes et de névroses. Aussi longtemps que ce marché sexuel sera florissant, des trafiquants en tout genre s'ingénieront à l'alimenter de chair fraîche, car là où il y a d'énormes bénéfices disparaissent les sentiments humains. La métamorphose des fantasmes sexuels en transactions commerciales ne laisse pas de place à la philanthropie.

La pornographie morcelle les corps pour les remodeler selon les désirs masculins. Les corps-objets mis en relief sont un symbole consacrant la " supériorité morale " des consommateurs. Complices, les hommes y trouvent leur compte et l'industrie son profit. •

FRAYENS INCRE SPORES NOST

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