Inprecor 1974–2004

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UN DÉBAT NORD-AMÉRICAIN : FAUT-IL CENSURER LA PORNOGRAPHIE ?

Le droit de décider

· Inprecor n° 439-440, septembre-octobre 1999, n° 439/440 · p. 47-48 · 1 839 mots

Femmes

par Nancy Herzig et Rafael Bernabe* vant d'ajouter à la liste déjà longue des malentendus, essayons, au moins, de cerner ce qui n'est pas le sujet de ce débat. Il ne porte pas sur l'usage de la violence contre les femmes, ni sur la coercition exercée à leur égard pour les obliger à participer à la production de la pornographie. Tous les participants au débat sont opposés à une telle coercition. Nous considérons tous que de telles pressions, tout comme la violence exercée contre les femmes, sont inacceptables et devraient être bannies. Malgré nos profondes divergences, nous partageons cette vision commune et... importante.

Alors où est le véritable débat ? Pour certains féministes la pornographie est en elle-même, une forme de coercition et de violence à l'égard des femmes et il faut donc s'y opposer et même, si nécessaire, la déclarer illégale ou la censurer.

D'autres rejettent cette équation. Elles et ils expliquent que bien que les femmes doivent assurément s'opposer à la violence et à la coercition dans ce domaine comme dans d'autres sphères sociales, elles ne doivent pas faire campagne pour la censure , ni même contre la pornographie en tant que telle. Tout en s'opposant à toute forme de participation forcée des femmes à la production pornographique et en cherchant à transformer les conditions qui peuvent pousser les femmes vers l'industrie de la pornographie, contre leur gré, ces militantes et militants rejettent l'idée que la participation des femmes à la pornographie soit toujours le résultat de la coercition ou de la violence

Mais une sexualité plus libre et plus riche ne peut se développer à travers une législation d'experts, même d'experts féministes ou socialistes. Une telle nouvelle sexualité, plus libre, n'existe d'ailleurs nulle part dans l'idée ou le programme d'une quelconque avant-garde féministe ou socialiste. Elle ne pourra exister que dans la mesure où les hommes et les femmes se verront garantir leur droit à explorer, dans le consentement, c'est-à-dire à construire et reconstruire, leur sexualité. Personne ne peut se vanter de savoir quel sera le résultat d'un tel processUS.

Ce processus consiste en partie à défendre le droit de tous, et certainement celui des femmes, de dénoncer et critiquer tout ce qu'ils considèrent comme offensant ou dégradant. Mais bien sûr, toute critique spécifique se heurtera à des vues ou des appréciations divergentes. Il est parfaitement irréaliste de penser, par exemple, que les femmes tombent ou tomberont toujours

Le droit de décider d'accord sur ce qui est dégradant ou sexiste dans les représentations sexuelles. Ce que certaines femmes considèrent comme dégradant, d'autres peuvent le trouver très excitant et libérateur. En d'autres termes, on ne peut censurer des images sexistes ou dégradantes sans imposer les conceptions spécifiques et particulières d'un individu ou d'un groupe sur le type de représentations, d'activité, position ou pratique qui sont dégradantes et celles qui ne le sont pas : quel type de sexualité est correct et quel autre ne l'est pas.

C'est là le problème que posent les tentatives récurrentes de séparer " la pornographie " (sexiste, dégradante, etc.) de " l'érotisme " (non-sexiste, etc.). Il n'y a et il n'y aura que peu de consensus sur les critères permettant de les distinguer l'un de l'autre et encore moins sur la façon de classer telle ou telle œuvre en particulier. " Big sister " sait mieux...?

Les féministes favorables à la censure soulignent que le fait que de nombreuses femmes aiment et défendent la pornographie ne peut être un argument valide contre la censure. Ces femmes, à l'évidence, ont internalisé la subordination, expliquent-elles. C'est là, argumentent-elles, la fonction même et le résultat de la pornographie : elle rend normale la dégradation des femmes aux yeux mêmes de nombreuses femmes. Pour les féministes anti-pornographie, l'usage de la pornographie par des femmes est un argument en faveur et non en défaveur de la censure ! Ce raisonnement pose un problème de fond : il néglige ce que les femmes ont à dire sur elles-mêmes. Il leur dénie le droit et la capacité de choisir pour elles-mêmes. Il vise à imposer, à travers la censure, ce que d'autres (les féministes anti-pornographie) ont choisi comme le meilleur

En tant que socialistes nous devons rejeter cette approches substitutiste. Le principe d'autodétermination et de consentement est la clé d'une sexualité plus libre. Personne ne doit être obligé de s'engager dans une activité sexuelle contre sa volonté, mais aucun adulte ne devrait être pénalisé pour avoir, de manière consentante, engagé des pratiques sexuelles auxquelles d'autres peu-

Bien sûr, tous les libéraux ennemis de la censure et les libertaires partageront cette opinion. Mais en tant que socialistes, nous * Nancy Herzig et Rafael Bernabe, militants marxistes, enseignent à l'université de San Juan (Porto Rico).

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nous devons d'aller plus loin. Le droit des femmes de choisir quelle sorte de relations sexuelles elles veulent avoir ne dépend pas simplement de l'absence de censure ou d'autres restrictions, telles que les lois sur la sodomie. Cela exige aussi la présence de certaines conditions matérielles, comme un revenu garanti, un logement, la santé, des gardes de jour pour les enfants et un emploi. Faute de telles conditions, beaucoup de femmes seront contraintes ou poussées à des relations sexuelles, des rencontres ou

C'est là le point faible des critiques féministes libérales (Pally, McElroy, Tisdale et, dans une moindre mesure, Strossen). Elles s'opposent à la censure au nom de l'option d'un " laissez-faire " qui, sous couvert de rejeter la " victimisation ", fait souvent le jeu du mythe du " self made man/woman " (celui/celle qui s'est fait/faite seule). Au contraire, nous devons nous opposer à la censure tout en luttant pour tous les avantages sociaux dont les femmes ont besoin pour s'épanouir comme individus libres. Une position pas si libérale que ça

Il est tout à fait possible de s'opposer à la censure sans défendre la pornographie. En effet, beaucoup de libéraux (au sens anglo-saxon du terme) s'opposent à la censure de la pornographie, non parce qu'ils la considèrent comme une valeur, ni parce qu'ils pensent que l'accès à la pornographie soit un droit important, mais parce qu'une législation censurant la pornographie menacerait des œuvres valables ou pourrait limiter des libertés qui sont autrement importantes. Cette façon de voir acceptant les arguments selon lesquels la pornographie est sexiste et ordurière, manque totalement de valeur libératrice, mais elle considère que la possibilité d'émergence d'un tel matériel dégradant est le prix à payer pour le droit à la liberté d'expression. En bref, la circulation du matériel pornographique serait un moindre mal, comparé aux dangers implicites de la censure.

C'est un point de vue assez tentant car il intègre beaucoup des critiques des féministes anti-pornographie, tout en s'opposant à la censure. Mais cela reste une option problématique. Après tout, qu'est-ce qui différencie la pornographie d'autres formes de représentations ? Pourquoi lui appliquer, tout spécialement, un si dur traitement ? Pourquoi est-elle reléguée à un rang aussi bas dans nos cultures ? Est-ce parce qu'elle est souvent sexiste ? Pas vraiment car c'est aussi le cas de la plupart des représentations prestigieuses de notre culture, des œuvres littéraires aux feuilletons télévisés. Est-ce parce que les femmes ou les hommes peuvent être harcelés, exploités dans le processus de production de la pornographie ?

Mais, bien que les conditions varient d'un pays à l'autre, on peut dire que c'est vrai de la plupart des activités en système capitaliste, depuis le bureau jusqu'à l'atelier clandestin. Ou bien est-ce parce que la pornogra-

Men marchandises des aspects de la culture humaine ? Mais c'est ce que le capitalisme fait de tous nos besoins et Pas de censure, de la critique !

La pornographie est du registre du sexuel. C'est une représentation qui cherche à nous exciter sexuellement. C'est cela sa spécificité et non pas le sexisme, qu'elle partage avec le reste de notre culture. Et c'est pourquoi la droite l'a en horreur. Et c'est précisément cette caractéristique sexuelle de la pornographie qui en fait un des aspects légitimes de notre culture. Si sexe et plaisir sexuel sont des valeurs pour notre humanité, alors les effets attendus de la pornographie, l'excitation sexuelle, sont au moins aussi légitimes et valables que les effets tels que rire, larmes, tension, relaxation, indignation ou plaisir esthétique générés par les films, les photos et les écrits non sexuels.

Nous critiquons ce que nous considérons dans toutes les autres formes de représentations, mais nous ne demandons pas leur suppression. Sauf à considérer l'excitation sexuelle comme d'essence diabolique, notre attitude envers la pornographie ne doit pas être différente. De même, le fait que le capital transforme les oisirs en marchandises ne nous amène pas à défendre l'extension de la journée de travail, mais plutôt à défendre notre temps libre contre les empiétements du capital. Si le capital, pour ses raisons propres a élargi l'espace public propice à la circulation des représentations sexuelles (réifiées), notre but ne doit pas être de clore cet espace, mais de le défendre contre les censeurs, tout en luttant pour le sortir de l'aliénation (comme marchandise, condition de production, etc.) et de la subordination aux besoins du capital et aux impératifs du marché.

Il est vrai que les représentations qui cherchent à créer l'excitation sexuelle sont injurieuses, mais notre objectif doit être de défier cette situation. La piètre estime dans laquelle elles sont tenues n'est pas due au sexisme, que nous nous devons de critiquer, mais au statut de légitimité précaire de la sexualité elle-même. C'est dans la peur, la honte et la culpabilité que nous (surtout les femmes) sommes toujours éduqués à aborder les choses du sexe. La sexualité reste le royaume de la saleté, du péché, des pulsions immorales et honteuses. Après tout, selon nos lois contre l'obscénité (celles des États-Unis et de Porto Rico), « la valeur artistique, religieuse et littéraire » peut éviter à une œuvre l'interdiction pour obscénité (quelle que soit la gravité de l'offense publique). Il n'en va pas de même pour la valeur sexuelle. La loi ne reconnaît pas l'existence d'une valeur. Le contenu sexuellement excitant est, en lui-même, considéré comme sans valeur, de second ordre, sans identité, étranger apatride qui ne peut être naturalisé et faire partie de notre culture qu'à condition de s'unir à quelque valeur « plus haute ». C'est là un autre problème posé par la distinction pornographie/érotisme, au delà de la vanité de l'exercice. Pourquoi devrions nous même essayer d'isoler le matériel explicitement sexuel que nous considérons comme sexiste et en faire une catégorie à part (la pornographie) si nous ne faisons pas de même pour les drames, comédies, etc. non sexuels, même lorsque nous critiquons leur sexisme ? Par cette distinction nous ne ferions, répétons-le, que traiter de façon particulière certaines représentations, non parce qu'elles sont sexistes, mais parce qu'elles sont sexuelles. En d'autres termes, en débattant avec les censeurs de droite nous avons découvert l'impossibilité de différencier pornographie et érotisme sans entraîner des préjugés antisexe dans notre lutte contre le sexisme. Défendre la pornographie nous aide à combattre ces préjugés tout en luttant contre le

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