Une tragédie que les Etats-Unis pouvaient empêcher... par Noam Chomsky*
(...) Le New York Times du 15 septembre dernier publiait un article signé d'un historien spécialiste de l'Indonésie, John Roosa, qui figurait parmi les observateurs officiels lors du vote. Il souligne que les atrocités auxquelles nous assistons aujourd'hui étaient tout à fait prévisibles et donc aisément évitables, que les États-Unis auraient pu les empêcher mais ont choisi de ne pas le faire. Le gouvernement Clinton s'est contenté de gagner du temps, a refusé d'aborder le problème et insisté sur le fait que la responsabilité reposait sur l'armée indonésienne qui commet ces atrocités. Les États-Unis continuent à gagner du temps, même après avoir été contraints par la pression nationale et internationale, en particulier par les Australiens, d'oser un geste timide. Entre-temps, près de la moitié de la population a été déplacée et des milliers de gens meurent de faim ou se font tuer. (...) Si les États-Unis et leurs alliés veulent que les atrocités s'arrêtent, elles s'arrêteront. A l'heure où nous parlons, des centaines de milliers de gens meurent de faim, cachés dans les montagnes. L'aviation militaire américaine largue-t-elle de la nourriture ? Si elle a la capacité de détruire tous les ponts de Novi Sad, en Yougoslavie, elle est bien entendu en mesure d'acheminer de la nourriture. (...) Les atrocités commises au cours de cette seule années 1999 au Timor oriental dépassent largement le niveau des atrocités commises au Kosovo avant les bombardements de l'OTAN (2 000 personnes tuées). L'Église évalue entre 3 000 et 5 000 le nombre de personnes tués au Timor oriental au cours des seuls mois précédant le référendum. Et il y en a eu beaucoup plus depuis.(...)
C'est la même histoire qu'il y a vingt ans. Lorsque les atrocités attei* Nous reproduisons ici des extraits d'une interview de Noam Chomsky (linguiste américain de réputation mondiale, connu également pour son engagement progressiste) réalisée par Dijana Sulik, Weronika Zarachowicz et Prsilla Pizzato et publiée par le quotidien bruxellois Le Soir du 20 septembre 1999. Le titre, les intertitres et l'ordre de présentation des extraits n'engagent que le rédacteur d'Inprecor.
gnirent un degré extrême en 1977-1978, l'administration Carter envoya des armes à Suharto. A cette époque, le nombre de morts s'élevait à environ 200 000. L'Église tenta d'alerter l'opinion mondiale mais personne ne prêta véritablement attention au problème.
En septembre 1978, l'armée indonésienne se sentit assez sûre d'elle pour autoriser quelques visiteurs étrangers à pénétrer sur le territoire du Timor. Les ambassadeurs des pays occidentaux vinrent ainsi de Djakarta et furent confrontés à une épouvantable catastrophe humanitaire. Ce qui se passa par la suite fut décrit par l'un des plus grands spécialistes mondiaux de l'histoire de l'Indonésie, Benedict Anderson, lors de sa déposition devant l'ONU. Il rapporta que, depuis neuf mois, l'ambassadeur américain Masters retardait l'envoi d'aide humanitaire, attendant que les généraux indonésiens donnent leur « feu vert » aux Etats-Unis.
A cette époque, il s'agissait d'un massacre de très grande envergure, où périt peut-être un tiers de la population. Aujourd'hui, nous assistons simplement à la destruction de ce qui restait... L'Indonésie au centre de la politique américaine
(...) L'Indonésie a été le centre de la politique américaine dans cette région du monde depuis la Seconde Guerre mondiale. C'est en effet, de loin, le pays le plus riche, avec une population importante et d'énormes ressources naturelles. Le fait que la aujourd'hui découle en partie de raisons internes : énormes problèmes de corruption, de violence et de terreur. Mais elle est également le reflet de la politique américaine depuis la Seconde Guerre mondiale. d'Eisenhower, les États-Unis mirent à exécution leur plus vaste opération clandestine d'après guerre, avec l'Indonésie, de la détruire et de la priver des îles abritant la majeure partie de ses ressources naturelles. Ils échouèrent et décidèrent par la suite de soutenir l'armée indonésienne. Ceci conduisit au putsch de Suharto en 1965, lors duquel des centaines de milliers de gens furent massacrés en l'espace de deux mois.
L'événement déclencha une grande euphorie dans les pays occidentaux. Un commentateur du New York Times parlait alors d'une « lueur d'espoir en Asie ». L'événement fut effectivement accueilli comme un succès. Des centaines de milliers de gens, pour la plupart des paysans sans terre, furent massacrés par les brutales forces militaires bénéficiant de l'aide et du soutien américains. Washington s'attribua ouvertement le mérite de cette action et ouvrit le pays aux exportations occidentales. C'est la raison principale pour laquelle les Etats-Unis et les pays occidentaux en général continuèrent à soutenir le statu quo jusqu'à ce que leur favori, le général Suharto, perde le contrôle. Vingt ans d'atrocités
C'est également pourquoi ils soutinrent l'invasion du Timor oriental et les atrocités qui l'accompagnèrent (...) en décembre 1975, juste après la visite de Henry Kissinger et du président Ford à Djakarta. Nous savons aujourd'hui, grâce à des documents secrets, qu'ils étaient parfaitement au courant de la mise en œuvre de cette invasion.
Le Conseil de sécurité ordonna à l'Indonésie de se retirer immédiatement mais ne fut pas entendu. Et les raisons de cet échec furent expliquées avec une grande franchise devant l'ONU par l'ambassadeur Daniel Patrick Moynihan : « Le département d'État désirait que les Nations unies soient totalement inefficaces, quelles que soient les mesures qu'elles prendraient. Cette tâche m'incomba et je crois pouvoir dire que je l'ai menée à bien. »
Parallèlement, les furent incités à déclarer un embargo de six mois sur la vente de bombes à cause de la nature des atrocités commises, mais ils augmentèrent dans le même temps secrètement leurs livraisons d'armes.
En 1978, au moment où les atrocités atteignaient réellement le niveau d'un génocide, la GrandeBretagne et la France se joignirent aux États-Unis, avec armes et soutien diplomatique. Le ministre français des Affaires étrangères se rendit à Djakarta et assura au gouvernement indonésien que la France lui offrirait son aide militaire et le soutiendrait face aux critiques dans les forums internationaux.
Un an plus tard, l'Australie fut le seul pays à reconnaître de jure l'annexion du Timor oriental. Peu après, elle entamait des négociations avec l'Indonésie en vue de régler la question de l'exploitation des champs de pétrole du Timor oriental. En 1989, un traité fut signé. En 1991, un grand massacre eut lieu à Dili et fut
DOCUMENTS Indonésiens commirent l'erreur de quasiment tuer deux journalistes américains, et cela attira quelque peu l'attention. Mais quelques semaines plus tard, les compagnies pétrolières commencèrent à exploiter le pétrole du Timor, comme le prévoyait le traité australo-indonésien. Et les choses continuent. La complicité a été décisive et cruciale ; et si l'opinion publique n'en est pas informée, c'est par choix. (...)