Par José Ramón Castaños "Troglo"*
C = 12 septembre la commémoration du
jer anniversaire de la Déclaration de Lizarra a été l'occasion de la publication d'une nouvelle déclaration des organisations partie prenantes. Quelques jours plus tard, à l'occasion de l'anniversaire de la trêve militaire décrétée par l'ETA le 18 septembre 1998, a lieu l'Assemblée des municipalités de l'ensemble des territoires basques, l'Euskadi, la Navarre et les provinces basques françaises. Nous avons déjà eu l'occasion de souligner l'importance de ces événements (1). Mais leur poids à un an de distance et la transcendance des changements qui se sont produits depuis obligent toutes les forces en présence, au-delà de ces commémorations symboliques, à évaluer les résultats, analyser les nouveaux problèmes et procéder au réajustement des stratégies politiques à l'œuvre. C'est l'objet du présent article. 1 AUN CERTAIN POINT, ESPAGNOLE — EST TOUTE LA POLITIQUE BASQUE — ET JUSQU'À CONDITIONNÉE PAR L'EXTRAORDINAIRE VITALITÉ DU MOUVEMENT NATIONALISTE. Sa décision résolue d'en finir avec la violence politique de l'ETA en prenant la responsabilité collective de relancer le processus interrompu de construction de la nation basque, a donné naissance à une mobilisation citoyenne intense, particulièrement remarquable -au-delà de ses caractères généraux — par sa permanence et la fréquence de ses manifestations. On assiste à une radicalisation des élites politiques et culturelles qui, pour autant qu'elles réussissent à entraîner une majorité de la société, donnent non seulement corps à la crainte de la droite espagnole que « la fin de l'ETA coïncide avec un essor du nationalisme » mais aussi à l'idée d'une « nation en marche » qui contribue à nourrir l'espoir de mettre fin à cent cinquante ans de frustration de la nation basque. L'évocation des événements qui ont jalonné ce processus donne une idée de son importance. Il faut cependant souligner que le nouveau cycle ouvert par les accords de Lizarra a débuté, comme presque toujours dans l'histoire récente de notre peuple, par une réaction d'autodéfense face à la menace extérieure du gouvernement espagnol. Toutes les forces partie prenante de ce front démocratique, on le sait, partagent, hier comme aujourd'hui, la conviction d'un déficit démocratique quant à l'autonomie basque et à l'impasse de la lutte armée de l'ETA. Ces deux idées jouent certes un rôle important aujourd'hui dans la cohésion de cette alliance. Mais elle est d'abord née de la nécessité de faire obstacle aux « solutions policières » mises en œuvre par le gouvernement de la droite espagnole du Parti populaire (PP) avec l'aval des socialistes du PSOE. La fermeture du quotidien Egin, l'emprisonnement des mandataires de l'ETA dans les discussions politiques avec le gouvernement espagnol, et la menace d'interdiction de Herri Batasuna (HB) en juillet-août 1998 ont accéléré les pourparlers de Lizarra. Cela a débouché sur la trêve décrétée par l'ETA et le pacte des forces politiques et sociales pour une solution démocratique au problème basque, qui passe par la reconnaissance de l'autorité politique de l'entité basque. La mobilisation basque a alors pris son essor sans discontinuer, comme en témoignent les événements que nous rappelons ici. — OCTOBRE 1998 : création de la coalition Euskal Herritarok, qui se substitue à HB, et regroupe dans l'unité et le pluralisme l'ensemble de la gauche basque, capable de réunir en quinze jours les 20 000 signatures nécessaires pour se présenter aux élections ; c'est en fait le double de signatures qu'a recueillies EH, ce que n'aurait pu faire aucun autre parti politique, ni en Euskadi, ni ailleurs dans l'État espagnol. — NOVEMBRE 1998 : victoire électorale des partis politiques signataires de la déclaration de Lizarra, sanctionnant la division de la société basque en deux nouveaux blocs politiques : le nationalisme basque d'un côté (Lizarra) et le nationalisme espagnol de l'autre (PP et PSOE) — DÉCEMBRE 1998 : lancement d'un nouveau quotidien de la gauche basque en remplacement de Egin, grâce à une souscription populaire qui rassemble 1 million de dollars en trois mois. — DÉCEMBRE 1998 : marche citoyenne en défense de la langue basque, l'euskera, qui réunit 250 000 personnes dans les stades des cinq capitales du Pays basque. - JANVIER 1999 : manifestation nationale pour l'élargissement des prisonniers politiques, avec 150 000 personnes à Bilbao. — MARS-AVRIL 1999 : constitution d'un gouvernement de coalition nationaliste sur la base du programme politique de l'alliance de Lizarra ; tenue de la première Assemblée des municipalités basques, boycottée par les partis nationalistes espagnols, le PP et le PSOE, soutenus alors par Izquierda Unida qui redoute la dialectique de rupture qu'elle pourrait enclencher. Deux événements sans précédents dans l'histoire politique d'Euskadi. — AVRIL 1999 : le nouveau gouvernement Inaugure son action par l'affirmation symbolique du désir de faire sienne la cause de la souveraineté nationale. L'occasion s'en présente avec la demande de l'Assemblée nationale kurde de l'exil de se réunir au Parlement basque. La réponse favorable et solidaire du gouvernement basque heurte à ce point l'orgueil national espagnol qu'il en vient à se ranger aux côtés de la Turquie dans le conflit diplomatique qui en résulte. Le Parti socialiste saisit cette occasion pour dresser les entrepreneurs basques contre leur gouvernement en suggérant qu'ils vont perdre leurs marchés en Turquie. Mais le président de la banque Banco Bilbao Bizkaia met fin à ce chantage politique en appuyant ostensiblement le PNV et la recherche de *José Ramón Castaños "Troglo" représente la Charte des droits sociaux (GOGOA)au sein du pacte de Lizarra. 1. Cf. Inprecor n° 426 de juillet-août 1998 et n° 429 de novembre 1998.
« solutions négociées au problème basque ». — MAI 1999 : la grève générale pour les 35 heures et un salaire citoyen pour tous les chômeurs, à l'appel des forces de gauche de la coalition de Lizarra (les syndicats et les mouvements sociaux avec le soutien de EH) qui s'opposent à leurs propres alliés politiques, le gouvernement basque à majorité PNV. — JUIN 1999 : le PNV quitte le groupe PPE du parlement européen et rejoint le groupe des Verts, pour protester contre le soutien du PPE au gouvernement espagnol sur la question basque. - JUILLET 1999 : le Tribunal constitutionnel oblige le gouvernement espagnol à libérer la direction de HB, désavouant la Cour suprême de justice dont la sentence ne sur décision similaire sur l'interdiction du quotidien Egin, suite à ce précédent, le juge revient sur sa sentence. de cette énumération : d'une part, l'adhésociales basques d'autre part, la mobilisation citoyenne qui le porte.
L -DÉFINIE PAR SES ACTEURS MÊMES, LES
FORCES NATIONALISTES QUI L'ONT INITIÉE, COMME UN PROCESSUS DE CONSTRUCTION NATIONALE QUI DOIT DÉBOUCHER SUR UNE PHASE CONSTITUANTE. reposalt Il s'agit de résoudre des problèmes qui font aucune juridiction. Pour prévenir une
Garzón, responsable de cette mesure,
Deux éléments importants se dégagent sion des élites politiques, économiques et s'en détachent :
au projet de Lizarra ;
CETTE NOUVELLE PÉRIODE POLITIQUE EST déjà l'objet d'une politique active, comme la question de la normalisation linguistique, ou d'un très large consensus citoyen, comme la question des prisonniers et des basques. Mais aussi, et particulièrement, d'autres problèmes qui relèvent du contentieux avec l'État espagnol. Trois questions a) la réforme du système juridique (la Constitution) pour y faire place aux droits nationaux basques (reconnaissance de la souveraineté politique) ; b) l'organisation politique des territoires basques (unification politique de leurs institutions respectives); c) la garantie de la pleine autorité gouvernementale basque dans le cadre juridique européen (souveraineté partagée Euskadi-
Espagne au sein de l'Union européenne).
Du point de vue de la raison et du droit, on ne peut rien objecter à un tel projet, qui respecte absolument la volonté majoritaire des citoyens basques (droit à l'autodétermination). Le problème réside en fait dans sa viabilité à court terme : face au droit, en effet, les partis qui structurent le pouvoir politique de l'État espagnol (PP-PSOE) ont opposé l'argument de la force, de l'immobilisme et du refus, pour réussir à bloquer toute issue politique et à freiner l'essor du pacte démocratique de Lizarra. On se trouve confronté alors à un certain équilibre de forces qui dilate le temps de la mise en œuvre des solutions aux problèmes pendants. 3 INCAPABLE DE RÉSUITATS CONCRETS ? TElle LE PACTE DE LIZARRA SERAIT-IL CADUC ? est la double accusation portée à l'unisson par les deux partis qui structurent l'appareil bureaucratique de l'État espagnol. Laissons la charge d'hypocrisie et de falsification de ces jugements pour nous intéresser plutôt à la part de vérité qu'ils peuvent contenir. On accuse ainsi les accords de Lizarra d'avoir été incapables d'associer le PP et le PSOE. A vrai dire, ce sont eux qui refusent le dialogue et la négociation ; au-delà de cette pure calomnie, le fait est que le dialogue n'existe pas. On nous reproche aussi de n'avoir pas su obtenir la libération des prisonniers politiques malgré l'ampleur des manifestations de soutien. L'accusateur n'est autre que le geôlier, qui a en mains les clés de la prison ; mais le fait est que les prisonniers sont toujours en prison. L'exercice de la force d'Etat face à la raison, qu'incarne ici le projet de Lizarra, nourrit l'accusation de son incapacité à résoudre les problèmes de l'heure. La perversion éthique est patente. Mais les effets politiques en sont ambivalents : perte de légitimité dans la société et radicalisation d'un côté ; neutralisation des indécis face à l'incertitude des avancées pratiques de l'autre. Malgré les progrès indéniables pour la société basque résultant des accords de Lizarra, malgré le fait qu'ils expriment le sentiment collectif d'une majorité sociale qui soutient la revendication de souveraineté politique, il faut admettre que n'existe pas encore le rapport de forces propre à contraindre l'État espagnol à reconnaître, de bon ou de mauvais gré, le droit du peuple basque à décider de sa propre organisation politique et de son avenir comme nation. Cela ne scelle nullement l'échec du pacte de Lizarra, pour qui connaît la nécessaire patience et le sens du moment historique. Les forces sociales et politiques qui l'ont souscrit — comme elles le réaffirment à l'occasion de ce ler anniversaire — n'ont pas défini de délais ni de rythmes à la réalisation de leurs aspirations, et cela parce que nous avons la certitude d'être portés par la raison. Si nous confirmons cette alliance politique et relançons l'action collective, c'est que nous sommes aussi persuadés que les rapports de forces avec l'État espagnol ne sont pas figés, et qu'on peut les modifier à notre avantage si l'on a la volonté de recourir à la mobilisation citoyenne. L. UNE DONNÉE MARQUANTE DE LA REALITE L'ÉQUILIBRE DES FORCES ÉLECTORALES EST POLITIQUE BASQUE. Le gouvernement espagnol peut toujours présenter les résultats électoraux comme une défaite du nationalisme basque, une perte d'influence du PNV en faveur de la gauche abertzale et de l'ETA. Chacun sait faire la part du mensonge (la prétendue victoire du nationalisme espagnol) et de la vérité (le tassement relatif du PNV et l'essor incontestable de la gauche abertzale). Il faut se garder de lectures par trop tranchées du paysage électoral. Au-delà
Accords de Lizarra (D.R.) des oscillations propres à chaque conjoncture, c'est plutôt la stabilité qui attire l'attention, expression indéniable de l'existence permanente des blocs politiques qui fracturent la société basque. L'équilibre électoral relatif des forces souverainistes de Lizarra face aux forces du nationalisme espagnol est une constante tout au long des vingt années écoulées. Si on se penche sur les élections de ces années de retour à la démocratie, on constate que les forces du nationalisme basque ont toujours eu une légère majorité, autour de 52 % ou 54 %. Lors du dernier scrutin, leur avantage est de 100 000 voix pour une population de 3 millions de personnes. C'est donc une fracture de la société presque par moitié, mais avec de fortes disparités locales. Leur majorité est nette, par exemple, au sein de la Communauté autonome basque et comme il s'agit de la région la plus peuplée, cela leur assure la majorité dans l'ensemble du Pays basque. Mais si le nationalisme basque est clairement majoritaire en Biscaye et Guipuzcoa, il ne l'est pas en Alava (où les forces s'équilibrent) et sa croissance spectaculaire en Navarre, où il a obtenu 21,5 % des suffrages, et dans le territoire basque français, où parti de rien il a atteint 5 %, n'en font là qu'une minorité significative.
Les partis du pacte de Lizarra sont incontestablement majoritaires dans la société basque prise dans son ensemble, et les derniers résultats témoignent d'un progrès dans les régions hostiles, notamment Pampelune où la gauche abertzale arrive en deuxième position. Mais personne ne peut prétendre que ce « pacte pour la liberté » ait infligé une défaite cuisante aux partis nationalistes espagnols qui le rejettent.
La seule force du pacte de Lizarra qui ait amélioré ses résultats électoraux est à l'évidence la gauche abertzale qui arrive maintenant en deuxième position derrière le PNV. Euskal Herritarok (EH) a franchi la barre des 12 % pour atteindre jusqu'à 20,5 %. Elle garde un représentant au Parlement européen, pratiquement élu avec les seules voix du Pays basque. EH se rapproche nettement du PNV qui garde un électorat fidèle, malgré un net tassement et de sérieuses difficultés pour capter les voix de la scission nationaliste EA (Eusko Alkartasuna).
On assiste tendanciellement à une certaine perte d'hégémonie politique du nationalisme modéré au bénéfice du nationalisme radical, de la gauche abertzale. Le contenu même des accords de Lizarra s'inspire davantage des thèses souverainistes du nationalisme radical que des positions autonomistes du nationalisme modéré. Mais cette évolution politique demande a être confirmée et on ne peut pas induire de la réalité politique présente du Pays basque que les voix gagnées par EH sont précisément celles perdues par le PNV. La poussée électorale de EH traduit un regroupement de la gauche socia-
le, la mobilisation des abstentionnistes de gauche et d'une partie de l'électorat d'Izquierda Unida et d'Eusko Alkartasuna. J LE CHANGEMENT LE PLUS SIGNIFICATIF A EU
.LIEU APRÈS LE DOUBLE SCRUTIN, AVEC LE TOURNANT OPÉRÉ PAR LE PSOE DANS SA POLITIQUE D'ALLIANCES. Il s'agissait pour lui d'une « conséquence inévitable de l'accord de Lizarra », et d'une politique nécessaire pour « rétablir les règles démocratiques face à la pression nationaliste », mais ce changement est en fait antérieur à la signature du pacte Tout a commencé avec le retrait du Parti socialiste du gouvernement basque. Ce qui ne devait être au départ qu'une opération électorale pour s'affirmer face au PNV a débouché sur une rupture de l'alliance historique scellée dans la lutte contre le fascisme dans les années trente. Le PSOE a ainsi troqué un allié démocratique, partenaire d'une longue expérience de lutte pour la démocratie et la liberté, pour un nouvel allié aussi réactionnaire que la droite espagnole, qui s'abreuve toujours aux sources idéologiques du totalitarisme et du nationalisme franquiste.
tat, ou s'il s'agit au contraire d'une transforsocial-démocratie lutte té, au mépris de toutes les règles du droit.
Il est difficile de savoir si ce renversement d'alliances est un épisode conjoncturel, motivé par l'espoir d'acheter le silence du Parti populaire sur les responsabilités du PSOE dans l'organisation du terrorisme d'Émation plus profonde de la nature même de espagnole. Effectivement, en remerciement de son soutien à la politique du gouvernement dans sa contre le nationalisme basque, les ministres du PSOE condamnés lors du premier procès des GAL ont été remis en liberCe qui conduit à penser que l'engagement du PSOE dans ce pacte d'État avec la droite franquiste est beaucoup plus solide que ce que laissent entendre les dirigeants socialistes eux-mêmes. Comme en de multiples occasions dans le passé, le PSOE détenait la clé de la solution démocratique du problème basque ; s'il s'était montré fidèle à sa tradition historique et à ses engagements démocratiques aux côtés du nationalisme basque, le pacte de Lizarra aurait recueilli une écrasante majorité. Et la division historique entre la Navarre et Euskadi aurait cédé le pas depuis longtemps à l'unité institutionnelle de tout le peuple basque. Si cela ne s'est pas produit, ce n'est pas que le peuple basque soit divisé. C'est que les socialistes basques et espagnols souhaitent sa division. On ne peut pas exclure une évolution ultérieure vers la recherche de nouveaux consensus constitutionnalistes avec le nationalisme basque sous la pression des événements, mais c'est le contraire qui prévaut actuellement. Le problème n'est pas tant que cette politique ait écarté le PNV de certaines responsabilités institutionnelles d'importance comme le parlement d'Alava et les mairies de Vitoria et Saint Sébastien. Ce n'est pas si important dans la mesure où les forces de Lizarra restent les acteurs majoritaire du tissu institutionnel basque : gouvernement, parlements et mairies. Ce qui est préoccupant c'est que cette alliance nouvelle au nom de la raison d'État entre le PSOE et la droite espagnole se fasse sur la base du projet et de l'idéologie nationaliste de la droite ; que le renversement d'alliances du PSOE s'ac-
compagne d'un discours anti-basque, à la recherche délibérée de l'affrontement ethnique entre citoyens basques immigrants et autochtones. Cela renvoie au précédent à ce jour unique du mouvement fasciste de la Phalange espagnole, et sauf à se reprendre rapidement, cela pourrait augurer d'un changement de nature du Parti socialiste.
LA DIALECTIQUE DES BLOCS ET LA CRISE DE
PROJET ESPAGNOLISTE. A l'encontre des intentions et des efforts des partis du pacte de Lizarra, attachés à ouvrir un dialogue et à construire un consensus avec les forces adverses, le refus conjoint du PP et du PSOE de toute conversation exploratoire a conduit à la cristallisation de blocs politiques irréconciliables. Les forces de Lizarra sont ainsi accusées de vouloir détruire le pluralisme et le droit à la différence dans la société basque. On leur reproche de chercher à exclure ceux qui ne partagent pas leurs idées en matière de construction de la nation basque. Face à leur volonté de donner la parole au peuple basque (le droit d'autodétermination), on oppose l'idée totalitaire de l'unité de l'Etat espagnol, qui serait le paradigme de la démocratie défini en ces termes dans la constitution de 1978. Cette radicalisation du discours des élites politiques espagnoles ne correspond pas à la perception qu'a d'elle-même la société basque, de sa solidarité profonde ou des rapports conviviaux des groupes qui la composent. C'est pourquoi il est difficile d'imaginer qu'elle puisse faire obstacle à une solution consensuelle du problème basque. L'objectit des adversaires de Lizarra est de revoir à la baisse les revendications nationalistes et le contenu de la souveraineté institutionnelle du peuple basque. En tout état de cause, les résultats de cette politique sont négatifs.
- L'intense campagne de stimulation des haines nationales et de la peur des descendants des immigrants espagnols (environ 50 % de la société basque) face au supposé « fondamentalisme ethnique » des autochtones basques a permis d'enrayer le recul électoral des candidats du nationalisme espagnol. Mais elle a échoué dans son intention de diviser la société basque en deux communautés ethniques radicalisées et hostiles, parce que c'est contraire aussi bien au projet nationaliste basque qu'à la culture de la société basque et au désir de vivre ensemble, démocratiquement, de l'ensemble des citoyens basques, quelle que soit leur origine et leur idéologie. — Cette campagne s'est conclue sur une victoire morale du nationalisme basque, de sa conception citoyenne de la nation, du respect scrupuleux de la diversité culturelle et des différentes entités nationales au sein de la société basque. La crédibilité démocratique de Lizarra (et finalement du nationalisme basque) en est sortie renforcée, et même élargie aux secteurs les plus défavorisés de l'immigration espagnole tels que la communauté gitane et les couches sociales qui vivent en dessous du seuil de pauvreté Certains patriarches des communautés gitanes ont pris la défense des organisations nationalistes basques, parce qu'ils ont apprécié leur positions favorables à leur cause, que l'on ne trouve nulle part ailleurs dans l'Etat espagnol. De même, rien n'a jamais été fait au nom du nationalisme basque pour prévenir la venue en Euskadi d'immigrants attirés par une meilleure couverture sociale que celle offerte par l'administration espagnole. Le PNV ne se propose absolument pas de redistribuer équitablement la richesse sociale, et cela souligne les limites de sa conception de la souveraineté basque ; mais il ne fait pas pour autant de discrimination ethnique ou idéologique en matière d'exercice des droits universels de tous les citoyens. — Le projet nationaliste espagnol a également échoué dans le bénéfice qu'il escomptait de la répression policière et du chantage administratif de l'Etat sur le PNV. L'emprisonnement des mandataires de l'ETA et l'assassinat de l'un de ses dirigeants n'a pas réussi à rompre la trêve ni à provoquer des dissensions dans la gauche abertzale, dans la mesure où la puissante pression exercée par l'Etat contre les intérêts économiques du capitalisme basque a eu un effet contraire à ce qui était souhaité Voulant sanctionner le PNV pour avoir osé s'allier à l'ETA, le gouvernement espagnol a dénoncé à Bruxelles l'Accord économique basque, le régime de souveraineté fiscale et les aides publiques à l'investissement industriel. Il s'agissait de miner les rapports entre le capitalisme basque et le PNV, mais c'est tout le contraire qui s'est produit, avec une réaction fulminante du capital financier (le conseil d'administration de la banque Banco Bilbao Bizkaia) et de toutes les organisations patronales unanimes pour exiger que le gouvernement retire les recours présentés auprès de la Commission européenne. Quelque chose de similaire s'est produit avec la volonté d'étrangler le plan de travaux publics du gouvernement basque, en lui retirant les aides publiques prévues pour son financement. Loin de le couler, cela l'a conduit à chercher d'autres sources de financement en Europe. Cette « politique d'asphyxie » n'a pas produit de rupture entre les intérêts du capitalisme basque et la gestion qu'en assure le PNV. Au contraire, les liens mutuels et les intérêts réciproques se sont renforcés entre cette classe sociale et ses représentants politiques. / -NALISTE ONT AFFLEURÉ UN AN APRÈS LA LES CONTRADICTIONS DE L'ALLIANCE NATIO-
SIGNATURE DES ACCORDS DE LIZARRA. C'est l'ETA qui les a mentionnées dans ses communiqués de bilan. L'origine de ces contradictions ne réside pas dans un conflit supposé entre le nationalisme modéré du PNV et le nationalisme radical de l'ETA, mais dans les oppositions historiques entre "autonomistes" et "indépendantistes" qui se font jour au sein même du nationalisme modéré Dans son premier communiqué de bilan, l'ETA fait état laconiquement de la rupture des négociations avec le gouvernement espagnol, accusé d'en faire « un usage électoraliste » et de refuser le « dialogue avec Lizarra sur le contenu politique d'une solution négociée ». Dans le deuxième communiqué, rendu public une semaine avant la nouvelle rencontre de Lizarra, l'ETA proclame à nouveau la trêve dans les mêmes termes que l'année précédente : c'est une invitation au peuple basque pour qu'il soit lui-même, et non les activistes armés, le protagoniste de son destin politique. Mais contrairement aux précédents, ce communiqué fait état des divergences au sein du PNV (que les dirigeants de ce parti reconnaissent
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publiquement). Critiquant la « tiédeur de l'opposition modérée dans son soutien au pacte de Lizarra », l'ETA affirme que « le processus ouvert tournera court si le PNV n'assume pas la responsabilité d'avancer d'un pas décidé vers la construction de la nation basque ». Par ailleurs, l'ETA précise ce qu'elle entend par construction de la nation basque : 1. normalisation de la situation avec la libération des prisonniers politiques et le retour des exilés. 2. reconnaissance du droit du peuple basque à décider librement du domaine de sa souveraineté politique. 3. organisation des territoires basques dans le cadre d'institutions communes. En conclusion, l'ETA conditionne explicitement l'abandon définitif de la lutte armée aux progrès que fera Lizarra dans ces trois domaines, ce qui constitue une mise en garde directe à l'intention du PNV pour qu'il reste fidèle à ses engagements politiques.
Comme il fallait s'y attendre, la réponse du PNV a été aussi sèche que prévisible : 1. « il n'admet pas la tutelle d'une organisation armée ». 2. « si quelque chose tourne court en Euskadi, c'est le discours de l'ETA ». 3. « si l'ETA dépose un jour les armes, ce n'est pas le PNV qui devra lui en être redevable ». Manifestement, le PNV n'a pas apprécié le procédé peu élégant de cette mise en demeure publique entre partenaires d'une alliance, mais il ne dément pas les risques qu'encourt le pacte de Lizarra. Au contraire, le président du PNV, Xabier Arzallus, avait dit exactement la même chose quelques jours plus tôt en critiquant le conservatisme des cadres politiques en poste dans l'administration publique, et en les appelant à une « gymnastique nécessaire » pour perdre les « kilos en trop » accumulés dans le confort douillet des anciens pactes d'Etat aujourd'hui caducs.
Les dirigeants du PP et du PSOE ont saisi l'occasion pour appeler de nouveau le nationalisme modéré à revenir à ses alliances passées, celles des pactes antiterroristes et du consensus sur l'autonomie. Mais cette « pro-
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STARIK EW!
pagande de l'impossible » est tellement hors de propos que même leurs partenaires de Convergencia y Unió en Catalogne ont dû . les rappeler à un peu de modération et de réalisme : « C'est vous, ont-ils dit, qui poussez le PNV à radicaliser son discours et sa pratique. » Conseil tardif, semble-t-il, car les divergences historiques entre autonomistes et indépendantistes sont réapparues, avec un rapport de forces favorable à ces derniers, à tel point que la mise en garde d'Arzallus semble inaugurer un nouveau discours et une nouvelle stratégie politique du nationalisme modéré. &-À LA CROISÉE DES CHEMINS FAUTE D'UN LE NATIONALISME BASQUE EST AUJOURD'HUI PROJET COMMUN DE CONSTRUCTION DE LA NATION BASQUE. La question a été posée sur la table du pacte de Lizarra et viendra à l'ordre du jour des congrès respectifs que tiendront au mois de novembre prochain les trois partis nationalistes de la coalition : PNV, EA et EH Un accord est décisif pour avancer dans la voie ouverte par la trêve de l'ETA, mais les obstacles sont de taille. Il s'agit notamment de concevoir ensemble une constitution nationale basque, de définir le processus qui en permettra l'élaboration et de se mettre d'accord sur la façon de la soumettre à l'approbation populaire et de l'imposer aux pouvoirs d'État. On peut illustrer chaque facette de ce problème.
L'ÉLABORATION D'UNE CONSTITUTION
•BAsQuE passe par un accord sur aux moins deux questions fondamentales : la définition de son territoire ou des liens institutionnels entre les différents territoires basques, et le degré de souveraineté ou le type de relations entre les institutions basques et l'Etat espagnol. L'approche de ces deux questions oscille entre le « pragmatisme du possible », que défendent les secteurs les plus modérés du PNV, et les « solutions définitives » de l'aile la plus radicale du nationalisme de gauche. Il faut donc trouver un point de rencontre entre ces deux pulsations, ce qui n'est pas facile dans une société marquée par autant de fractures. Du côté du PNV ont été élaborés des scénarios théoriques pour une construction nationale en trois temps, qui prendrait en considération les profondes inégalités de la conscience nationale en Euskadi, en Navarre et en Iparralde (les territoires basques français). S on peut s'accorder sur un tel énoncé général, dans la mesure où il reflète une réalité incontestable, il reste à avancer sur la définition du contenu de chacune des trois phases et de leur articulation institutionnelle. Certains dirigeants de la gauche abertzale, tels Arnaldo Otegui dans les pages de Hika, mettent l'accent sur une articulation fédérale des divers territoires basques, avec une sorte de sénat territorial des six institutions provinciales (Alava, Biscaye, Guipuzkoa, Navarre, Lapurdi-Bayonne et Zuberoa). Ce n'est pas un mauvais schéma théorique, puisqu'en réalité il s'agit de structurer l'ensemble du peuple basque au sein d'institutions politiques communes dotées des compétences que chaque territoire est prêt à lui accorder. Mais ce schéma ne se distingue guère du scénario à trois temps, et ne résout pas non plus le problème de l'absence de majorités qualifiées pour soutenir cette proposition dans chacun des territoires basques
Les enquêtes d'opinion publiées jusqu'ici témoignent d'un substrat sociologique majoritairement favorable à l'idée d'un certain type de relations entre les institutions des différents territoires basques. C'est clair
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pour Euskadi et la Navarre, mais même dans les territoires basques français, département basque reçoit un soutien majoritaire qui pourrait concerner aussi les rapports avec les institutions « basques espagnoles ». Mais cet accord vole en éclats si on prétend donner à ces relations institutionnelles la forme d'une institution nationale basque, car la majorité de la population d'Iparralde s'identifie à la nation française et la majorité de la population de Navarre s'identifie à la Navarre, sans souhaiter devoir choisir entre l'identité basque ou espagnole.
Le problème des compétences que chaque gouvernement peut s'octroyer (le degré de souveraineté) au détriment des compétences de l'Etat espagnol, voire français, se pose dans ce cadre. Au-delà des diverses formules envisagées, il est clair que la majorité citoyenne réclame un cadre basque de décision : selon les enquêtes, 89 % des habitants du Pays basque sont favorables à ce que ce soit les Basques eux mêmes qui décident de leur avenir. L'analyse de ces sondages permet de relativiser grandement les généralisations abusives auxquelles se livrent les commentateurs des résultats électoraux. Ainsi, la base du PP ou du PSOE n'adhère pas aux discours nationalistes rageurs de leurs directions. Il est vrai aussi qu'autour de 50 % de la population témoigne d'un sentiment national basque et espagnol, ce qui serait plutôt contraire à l'idée d'une séparation du Pays basque et favorable à une souveraineté partagée entre les institutions basques, navarraises et espagnoles.
Reste à savoir si la volonté existe de construire un entrelacs institutionnel basque qui emporte l'adhésion des acteurs sociaux et politiques de chacun des territoire. On peut donner à cet objectif consensuel un nom ou un autre : Carta Magna de la souveraineté politique, comme le propose le PNV ; Constitution nationale basque, selon les termes de HB ; Actualisation des droits historiques, pour d'autres ; ou encore Développement actualisé des autonomies, comme se risquent à l'avancer quelques dirigeants socialistes basques favorables à la recherche d'un consensus politique. Au-delà de la charge symbolique de chacune de ces formules, et sans en mésestimer l'importance, ce qui semble importer vraiment à la majorité des citoyens basques c'est ce que dit le proverbe populaire : « Qu'il soit blanc ou noir, l'important c'est que le chat attrape la souris. » 1. CONSTITUTION EST AUSSI IMPORTANTE LA MÉTHODE D'ÉLABORATION DE LA QUE LE CONTENU. Le problème se poserait autrement si le PSOE avait adhéré au pacte de Lizarra, car la garantie existerait alors d'une majorité sociale qualifiée dans chacun des territoires « basques espagnols ». On aurait pu alors élaborer une proposition consensuelle soumise à l'approbation simultanée du Parlement basque et du Parlement foral de Navarre, avant de la soumettre à un référendum citoyen pour lui conférer la légitimité sociale nécessaire. Mais le renversement d'alliances opéré par le PSOE prive Lizarra de cette majorité qualifiée, et implique de la rechercher par d'autres voies. Tout accord avec le PP ou le PSOE est impossible, dans la mesure où ces partis exigent des contraintes inacceptables en limitant la souveraineté basque à la légalité constitutionnelle actuelle. Le débat sur les moyens et la stratégie politique pour gagner une majorité sociale se trouve au centre des discussions de Lizarra et de la compétition pour l'hégémonie politique entre les ailes modérée et radicale du nationalisme basque.
Cela se concrétise aujourd'hui autour de la constitution et des attributions de l'Assemblée des municipalités basques qui se réunit le 18 septembre. Elle se compose des élus des différents partis nationalistes basques : PNV, EA et EH pour les territoires « basques espagnols » et AB pour les territoires « basques français ». Les partis espagnols et français présents au Pays basque, y compris Izquierda Unida, la boycottent parce qu'ils y voient la représentation symbolique d'une nation basque unifiée. Cette assemblée ne représente donc qu'un peu plus de la moitié des citoyens basques, ce qui a déclenché une polémique quant à sa représentativité et à son autorité. La gauche abertzale veut en faire l'acteur de l'unité territoriale et l'instrument autorisé à élaborer la
Constitution nationale basque. Mais faute de représentativité, l'assemblée se contentera d'une formule décaféinée, telle que la conçoit le PNV, un simple instrument symbolique du projet d'unification nationale, intervenant de façon consensuelle dans les domaines de la culture, de la langue, de l'environnement, ou encore des infrastructures.
Les dirigeants du PNV ont raison quand ils affirment que le jeu des majorités et des minorités dans les démocraties occidentales ne fonctionne de façon satisfaisante que dans les sociétés nationales homogènes, ou ailleurs quand les majorités sont très largement majoritaires. La communauté nationale basque ne peut pas vivre coupée en deux fronts nationaux opposés, et sa construction comme nation passe par un consensus majoritaire sur la base d'un accord liant ses représentants politiques. Cela fait accord au sein du pacte de Lizarra.
Par contre il y a divergence sur la stratégie permettant de réunir cette nécessaire majorité sociale.
En cela, la gauche abertzale a raison d'affirmer catégoriquement que la seule façon de construire ce forces, de rapport et contraindre un jour le PP et le PSOE à négocier, c'est de prendre deux initiatives conjointes dont le PNV ne veut pas entendre parler :
1. adopter une politique sociale de redistribution des richesses, ce qui convaincrait la population immigrante des avantages d'un Pays basque souverain.
2. adopter des mesures de désobéissance civile dans le cadre des institutions autonomes actuelles pour radicaliser la question basque jusqu'à un point de non retour, où la négociation et le dialogue s'imposeraient alors comme la solution la plus raisonnable et la moins coûteuse. C'est sur ces questions que se livre aujourd'hui la bataille entre la droite et la gauche pour prendre la direction de la nation basque.
Bilbao, le 13 septembre 1999