Le recul en Ethiopie n'a pas seulement affecté la Révolution éthiopienne, mais également la Révolution cubaine David FRANKEL L'article suivant est paru dans le numéro du 12 janvier 1979 de The Militant et dans Intercontinental Press du 15 janvier 1979.
Après une dure offensive qui a duré six mois, les troupes éthiopiennes ont pris la ville érythréenne de Keren le 29 novembre. La chute de Keren, la dernière grande ville tenue par les forces de libération érythréennes, a suivi une série de défaites de ceux qui combattent pour la liberté en Erythrée. Ils ont maintenant été chassés de la plupart des territoires qu'ils contrôlaient auparavant et doivent de nouveau se contenter d'effectuer des opérations de guérilla à petite échelle.
Une demande de secours de l'Association érythréenne d'aide à montré l'impact de l'offensive éthiopienne sur la population érythréenne.
« L'artillerie lourde et les obus lancés en très grand nombre par les tanks ont causé des dommages importants et détruit beaucoup de biens», rapporte cette association. « Dans des zones importantes, les récoltes ont été totalement brûlées. 160 villages environ ont subi de lourdes pertes et 40 d'entre eux ont été complètement ruinés. 5000 civils sont gravement blessés ou morts, et 8000 autres ont besoin d'assistance médicale. De plus, 100000 personnes ont été obligées de quitter leurs mai-
Erythrée
Une défaite
militaire
et les objectifs anti-impérialistes qu'elle poursuit en Afrique sons et de fuir vers des endroits moins dangereux, dans Nord.»
Un communiqué du Front populaire de libération de l'Erythrée (FPLE), un des deux groupes de libération érythréens les plus importants, a donné les noms de villages ayant été rasés. Le FPLE a accusé les forces d'invasion éthiopiennes d'utiliser le napalm, les bombes à billes et les bombes au phosphore, tant contre la population civile que contre des objectifs militaires.
Pendant ce temps-là, la presse éthiopienne, contrôlée par le gouverement, proclame que « la deuxième armée révolutionnaire a permis aux larges masses de l'Erythrée de respirer l'air de la liberté», et que « des troupes artistiques ont expliqué aux masses la banqueroute politique des groupes séparatistes...».
Le chute de Keren, d'après le gouvernement éthiopien, « signifie la fin du rêve sécessionniste vieux de 17 ans en Erythrée».
En proclamant cela, la junte éthiopienne, qui se réclame du marxisme révolutionnaire, a reconnu que sa politique réactionnaire en Erythrée ne faisait que poursuivre celle de l'empereur Hailé Sélassié.
L'Erythrée diffère du reste de l'Etat éthiopien sur les plans religieux, culturel, linguistique et ethnique. Ancienne colonie italienne, elle a été prise par la Grande-Bretagne lors de la Seconde Guerre mondiale et a rejoint l'Ethiopie en 1952 en tant que zone fédérée. Cette décision a été prise par les Nations-Unies, et non par le peuple érythréen.
Sélassié a officiellement annexé l'Erythrée dix ans plus tard, malgré les protestations des populations qui y vivaient. En conséquence, les Erythréens en sont venus à la lutte armée contre le régime éthiopien.
Pendant treize ans, les Erythréens ont poursuivi leur lutte pour l'auto-détermination. Les équipes anti-insurrectionnelles et l'aide militaire US n'ont pas réussi à faire pencher la balance en faveur de Sélassié. La résistance acharnée du peuple érythréen a obligé le tyran vieillissant à engager de plus en plus de troupes et de ressources dans la guerre.
Finalement, la guerre avec l'Erythrée a contribué à miner les fondements mêmes de la monarchie éthiopienne. Elle a aggravé les tensions sociales à T'intérieur de l'Ethiopie.
La mutinerie des troupes assiégées en Erythrée a été un des facteurs de la Révolution qui a finalement renversé Sélassié en 1974.
L'une des demandes avancées par les propres troupes de Sélassié en Erythrée lors de la Révo-
lution éthiopienne a été la reconnaissance du droit du peuple érythréen à l'auto-détermination. Les troupes éthiopiennes en avaient assez de la sale guerre contre l'Erythrée.
Mais la junte militaire qui a remplacé Sélassié - connue sous le nom de DERG - a refusé de reconnaître le droit des Erythréens à l'auto-détermination. Au contraire, elle a poursuivi la guerre de Sélassié.
Néanmoins, la Révolution éthiopienne, que la lutte de l'Erythrée avait aidée à provoquer, a d'abord causé des gains rapides pour les forces de libération. Au début de l'année 1978, elles controlaient 85% campagnes érythréennes. éthiopiennes étaient assiégées dans quelques grandes villes, et la route entre la capitale érythréenne, Asmara, et le port de la Mer Rouge le plus important, Masawa, était aux mains des rebelles.
Cependant, au cours le régime hiooien a repris l'initiative m litaire. Auparavant, les Erythréens avaient repoussé plusieurs offensives.
Dans son communiqué sur la dernière invasion éthiopienne, le FPLE déclare que le Kremlin est gravement responsable des récentes défaites. Il ajoute que plus de 200 experts militaires soviétiques ont aidé à planifier et à superviser l'offensive et que plus de 1000 hommes de troupes soviétiques y ont participé, avec un équipement militaire soviétique important.
Le Département d'Etat amémilitaire soviétique directe.
Quelle que soit l'étendue de l'aide militaire directe des Soviétiques à l'offensive éthiopienne, le Kremlin a apporté publiquement son soutien complet et enthousiaste aux efforts du DERG pour écraser la lutte de l'Erythrée.
Au cours du règne de Sélassié, Moscou aurait soutenu les organisations érythréennes.
Après avoir établi des liens étroits avec le DERG, cependant, les bureaucrates soviétiques ont effectué un tournant à 180 degrés. Ils ont accusé les combattants érythréens d'être des instruments réactionnaires de l'impérialisme.
Commentant le «grand suecès » du DERG, dans son numéro du 30 novembre, la Prauda, le quotidien du Parti communiste soviétique, a déclaré que «La libération de Keren était une grande victoire contre ceux qui complotent contre la révolution éthiopienne.».
Le FPLE a appelé « tous les pays, organisations et individus aimant la paix, la justice et la liberté, à élever ensemble leurs voix et à condamner les crimes barbares de l'Union soviétique contre le peuple érythréen».
Bien que la campagne militaire contre l'Erythrée - de même que la suppression des droits démocratiques en Ethiopie - ait été réalisée au nom de la révolution éthiopienne, les coups portés aux aspirations du peuple érythréen vont en fait contre le progrès en Ethiopie même.
Le recul militaire et politique de la lutte érythréenne - une lutte qui avait aidé à déclencher la révolution éthiopienne - rentoutes les composantes, en Ethiopie comme dans le DERG, qui sont opposées à toute extension des gains obtenus par la Révolution.
La défaite va aussi inévitablement renforcer l'aile la plus conservatrive de la direction des organisations érythréennes. Elle accroîtra la vulnérabilité de ces dirigeants à des pressions de l'impérialisme et des régimes réactionnaires comme l'Arabie saoudite, vers lesquels ils ont été obligés de se tourner pour l'aide militaire.
Washington n'a certainement vaste opération éthiopienne contre l'Erythrée a provoqué à peine un chuchotement du Département d'Etat.
Ceci contraste de façon aigüe avec la réaction de Washington lorsque l'Ethiopie, avec l'aide des troupes cubaines, a repoussé l'invasion du régime somalien en février et mars 1978. L'administration Carter a même envoyé des bateaux de guerre US dans la Mer Rouge pendant ces affrontements.
Bien que les propagandistes capitalistes aient versé quelques larmes de crocodile sur la lutte érythréenne et aient essayé de marquer quelques points en se servant de la situation là-bàs, Washington continue de s'opposer à une Erythrée indépenpour les intérêts impérialistes dans la Corne de l'Afrique.
La propagande de la press. capitaliste a prétendu que des troupes cubaines avaient été impliquées dans les combats en Erythrée. Les Cubains eux-mêmes l'ont nié, et le Département d'Etat a admis le 30 novembre qu'il n'avait pas d'information indiquant que les Cubains étaient directement engagés dans les combats.
La différence entre la position politique prise par Moscou et celle des Cubains en Erythrée a été frappante. Au lieu de se joindre à la Pravda et de saluer les avances éthiopiennes en Erythrée, Granma, le journal du Parti communiste cubain, n'en a pas dit un mot.
Le refus d'engager des troupes et de s'aligner sur la campagne de propagande du DERG représente une décision du gouvernement cubain de différencier sa politique envers l'Erythrée de celle des gouvernements éthiopien et soviétique. •En revanche, Cuba a montré pendant l'attaque d'inspiration impérialiste des Somaliens, l'hiver demier, qu'il avait à la fois la volonté politique et la puissance militaire pour prendre la décision d'intervenir lorsqu'il s'est rendu compte que les progres de la Revolution ethiopier ne étaient remis en cause par les envahisseurs réactionnaires.
Cette décision de prendre une position dramatiquement différente envers l'Erythrée a été prise en dépit des très im-
portantes pressions du Kremlin - auquel la position cubaine pose de gros problèmes politiques -et du DERG qui espérait soutenir sa politique grâce au prestige de la Révolution cubaine.
Il faut remarquer à ce propos que, tandis que le PPLE a condamné durement le rôle de Moscou en Erythrée, il n'a rien dit
Cette reconnaissance des divergences qu'a Cuba sur le problème de l'Erythrée avec le Kremlin et avec le DERG semble indiquer un désir de la part des combattants erythérens de maintenir leurs relations avec le gouvernement révolutionnai-
En même temps, le gouvernement cubain ne s'est pas prononcé clairement en faveur du droit des Erythréens de décider de leur propre avenir, y compris leur droit à l'indépendance
Les prises de position cubaines ont insisté sans cesse davantage sur l'aide reçue par les Brythréens de la part des régimes arabes réactionnaires, suggérant que cela avait changé le caractère progressiste de la lutte là-bas.
Cette erreur est étroitement liée à la politique incorrecte de La Havane consistant à accorder son soutien politique presque inconditionnellement aux dirigeants militaires éthiopiens.
La position de Cuba sur l'Erythrée a été résumée il y a plusieurs mois par le Vice-président Carlos Rafael Rodriguez « Nous avons aidé les Erythréens dans leur combat pour l'autodétermination dès l'époque de Hailé Sélassié. Nous pensons qu'il pouvait y avoir une solution politique au problème érythréen et qu'il devrait y avoir des discussions entre les Erythréens et le pouvoir central».
Le désir d'une solution négociée n'a eu aucune audience de la part d'Addis Abbéba et de Moscou où la décision de rechercher une victoire militaire avait déjà été prise.
Le recul en Ethiopie n'a pas seulement affecté la Révolution éthiopienne - que Cuba a entrepris de soutenir pendant la guerre d'Ogaden - mais également la Révolution cubaine et les objectifs anti-impérialistes qu'elle poursuit en Afrique. Les conséquences négatives pour Cuba vont croître si elle persiste dans l'erreur de non-soutien aux Erythréens. LA LUTTE CONTINUE
Malgré les affirmations assurées du DERG, la lutte des Erythréens ne diparaîtra pas du fait des défaites militaires récentes.
« Notre stratégie est de nous retirer dans les montagnes où nous recommencerons ce que nous avons fait il y a trois ans», a expliqué un dirigeant du
FPLE.
Le peuple érythéren se bat pour l'indépendance depuis 17 ans et sa volonté de rébellion ne sera pas écrasée par l'armée du
DERG. Mais la reconsolidation du régime éthiopien dans toutes les principales villes érythréennes constitue un recul sérieux dans la juste lutte de cette nation pour son auto-détermination.