Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

Après le dérapage du SPD, les syndicats à la croisée des chemins

· Inprecor n° 441, novembre 1999 · p. 14-15 · 1 262 mots

Allemagne Syndicalisme

Document*

Après le dérapage du SPD, les syndicats à la croisée des chemins est bien connu qu'en Allemagne les syndicats furent toujours politisés. Les premières organisations surgirent en lien avec les partis politiques, avant tout avec la social-démocratie, amis aussi avec le centre et avec les libéraux. En principe, les syndicats se concevaient comme des organisations de la classe ouvrière dans son ensemble et de tous les travailleurs dépendants. Mais, en même temps, dans les mouvements social-démocrate, chrétien, et ensuite communiste, il existait une * Nous publions ici une traduction abrégée de l'intervention du politologue allemand Bodo Zeuner lors du Forum politique de l'IG Metall (syndicat des métallurgistes et des sidérurgistes) le 4 juin 1999. Cette intervention témoigne des débats suscités par l'évolution du SPD au sein de la gauche et du mouvement syndical en Allemagne. 1. Dans son programme adopté au congrès de Bad Godesberg en 1959 le SPD abandonnait toute référence à la lutte de classe. 2. Le SDS (Ligue des étudiante allemande socialiste - Sozialistische Deutschen Studentbund) a rompu avec le SPD en 1960. En 1967 la direction du SDS a été conquise par la fraction "antiautoritaire" Le SDS fut le creuset du mouvement de 1968 et de la nouvelle gauche en Allemagne.

sorte de division du travail : les syndicats s'occupaient des revendications économiques de tous les jours et les partis des grandes questions politiques. Jusqu'en 1933 les syndicats sociaux-démocrates avaient accepté cette division du travail, mais sans jamais se soumettre inconditionnellement au rôle dirigeant du parti, comme l'avaient fait les syndicats RGO, liés au parti communiste. Une telle approche ne fut pas toujours correctement appliquée ; elle ne le fut pas, par exemple, en 1933 lorsque les syndicats, à la différence du SPD, essayèrent de s'accorder avec Hitler. Après 1945, au delà de l'idée selon laquelle la centrale DGB devait se placer au dessus des partis, les syndicats ont maintenu en fait une division du travail avec la SPD, tout en étant ouverts à des alliances y compris avec la CDU.

Ce système de division du travail s'est avéré fragile à la fin des années 1950 à la suite de l'adoption par le SPD du programme de Bad Godesberg (1). Certes, deux ans après, la DGB acceptait elle aussi l'économie de marché dans son programme fondamental, mais elle ne pouvait pas accepter la démarche du SPD qui ne se voulait plus le parti de la classe ouvrière, mais un parti du peuple c'est à dire un parti représentant tous les intérêts sociaux, y compris ceux des employeurs, ou s'efforçant d'harmoniser ces intérêts. Les syndicats n'auraient pu de toute évidence défendre en même temps les intérêts des travailleurs et ceux des entrepreneurs s'ils voulaient sauvegarder leur raison d'être.

Ce n'est pas par hasard si immédiatement après l'adoption du programme de Bad Godesberg il y a eu sur le terrain syndical des impulsions et des initiatives en contradiction avec les orientations du

SPD ou, du moins, ayant un accent différent de celui de la direction de ce parti. L'orientation de l'IG Metall sous la direction d'Otto Brenner fut particulièrement importante à ce sujet. Alors que le SPD sous la direction de Herbert Wehner excommuniait le SDS (2), se formaient au sein du SDS et sous la protection de Brenner une aile syndicale de gauche qui constituera l'embryon du mouvement de 1968. Ensuite, lors de l'affrontement sur la loi spéciale concernant les fonctionnaires de l'État, l'IG Metall (de même que le syndicat de la presse et de l'imprimerie) n'a pas partagé la position de la direction du SPD. Nouveau saut qualitatif

De même qu'en 1959, en 1999 le SPD a fait un nouveau saut qualitatif qui pose à nouveau aux syndicats le problème d'une définition de leur rôle politique. Il y a toutefois une différence : alors qu'il y a 40 ans le SPD voulait devenir un parti populaire de gauche dans la tradition réformiste du mouvement ouvrier, maintenant au moins l'aile qui a mené la lutte interne contre Lafontaine projette, à l'instar de Tony Blair, de faire du SPD le parti de l'économie, qui gagne les électeurs d'un centre mal défini et rompe explicitement avec ce qui reste de la tradition du mouvement ouvrier.

Le tournant de 1959 impliquait le rejet de la lutte de classes, de la tradition marxiste, de la perspective d'écroulement du capitalisme et du projet d'une société fondée sur la propriété collective des moyens de production. Il impliquait l'acceptation d'idées keynésiennes en matière fiscale et d'une forte intervention de l'État visant à introduire des droits sociaux et des mécanismes

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susceptibles de réguler le marché, le capital, le profit et l'accumulation. En 1999, l'aile keynésienne du SPD, victorieuse en 1959, a perdu, tant sur le terrain programmatique que sur le terrain politique, la bataille qu'elle avait menée par l'intermédiaire d'Oskar Lafontaine, et cela immédiatement après l'avènement du parti au gouvernement. Bref, si le saut qualitatif de 1959 avait débouché sur le rejet de la tradition du marxisme, le saut qualitatif de 1999 débouche sur le rejet de la tradition du mouvement ouvrier dans son ensemble.

Dans leur méfiance vis-à-vis de l'État, Blair et Schröder s'efforcent de ne pas se laisser distancer par leurs prédécesseurs Thatcher et Kohl. Selon eux, il faut surmonter les conflits traditionnels au sein des entreprises, accepter l'inégalité, ne pas confondre droits sociaux et égalité et projeter une société, où tous les hommes doivent se concurrencer comme "possesseurs du capital", les perdants étant de plus en plus perdants et les gagnants de plus en plus gagnants. Ce n'est pas étonnant que la fraction parlementaire du parti libéral FDP ait exprimée son accord avec le texte diffusé par Blair-Schröder... Les syndicats sans bras politique

Si on accepte l'analyse selon laquelle le SPD sous la direction de Schröder s'est définitivement éloigné de la tradition politique du mouvement ouvrier, il faut conclure que la division du travail traditionnelle entre le SPD et les syndicats a perdu tout fondement et que le SPD ne veut plus ni ne peut plus être le bras politique d'un mouvement dont les syndicats seraient le bras économique.

Les syndicats sont donc confrontés à une question tout à fait nouvelle, celle de savoir si en absence d'un parti donné ils veulent maintenir la tradition politique du mouvement ouvrier, en se basant d'une certaine façon sur eux-mêmes, en lien avec d'autres groupes sociaux et en se plaçant à équidistance de tous les partis ? On pourrait également concevoir une autre alternative, qu'on pourrait appeler celle "d'anglo-américanisation" A l'instar de ce qui se passe aux États-Unis (et de plus en plus en Angleterre), en absence d'un parti social-démocrate, les syndicats pourraient agir comme les représentants d'intérêts particuliers et concurrentiels de différents groupes de leurs membres, sans aucune solidarité d'inspiration politique. Dans une telle éventualité les syndicats accepteraient d'enregistrer que la tradition du mouvement ouvrier socialiste et social-démocrate d'antan s'est politiquement épuisée et que ce que les chercheurs en matière électorale appellent le clivage gauche-droite ne représente plus une ligne de conflit ayant un fondement socio-économique.

Les syndicats allemands doivent poursuivre leurs discussions : sont-ils disposés à accepter l'idée que le mouvement ouvrier a touché à sa fin ? En fait, puisque le SPD s'est éloigné de la tradition du mouvement ouvrier, les syndicats doivent se poser la question de savoir s'ils veulent continuer à eux seuls cette tradition et se considèrent suffisamment forts pour le faire sans un lien avec un parti donné Il y a de bonnes raisons pour que les syndicats choisissent d'emprunter les chemin d'une politisation autonome et non le chemin de la défense d'intérêts sectoriels selon le modèle américain.

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