Inprecor 1974–2004

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ALLEMAGNE

Le gouvernement « rouge-vert » : première année

· Inprecor n° 441, novembre 1999 · p. 13-16 · 2 663 mots

Allemagne Europe de l'Est

Winfried Wolf* avenue au pouvoir d'un gouvernement rouge-vert, le 27 septembre 1998, fut perçue en Allemagne et à l'étranger comme un évènement "historique". Il se solde pour le moment par une série de records négatifs.

Il remplaçait le gouvernement de Helmut Kohl, le plus durable dans l'histoire allemande. Et c'est le gouvernement qui dans l'histoire récente (depuis 1945), s'est discrédité le plus rapidement. En un an, il perdu entre 30 et 40 % de son électorat dans une série d'élections intermédiaires. Et si on devait assister à des élections générales anticipées, la CDU/CSU obtiendrait une victoire fulgurante.

Jamais dans l'histoire allemande du XXe siècle, le SPD n'était tombé à un niveau aussi bas, que lors des élections récentes au Land de Saxe (1).

Un an après la constitution du gouvernement, l'allié du SPD, le "Bündnis90/Die Grünen" (2), a réussi à ne plus être présent dans aucun des parlements régionaux en ex-RDA. Si des élections avaient lieu demain, ce Parti descendrait en dessous des 5 % et serait donc éliminé du Parlement fédéral. Par ailleurs, ce gouvernement qui se faisait fort de combattre « la morosité politique », a débouché sur des taux d'abstention sans précédent en Allemagne. Le bilan électoral

Depuis les élections parlementaires pour le Parlement fédéral ("Bundestag"), une demi-douzaine d'élections ont eu lieu. Au total, plus de la moitié de l'éléctorat a été appelée aux urnes, successivement : en Hesse et en Sarre (élections régionales), au Mecklenbourg-Poméranie-occidentale (élecmunicipales générales), au Brandenbourg et en Thuringe (régionales), en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (municipales généralisées), et finalement en Saxe (régionales). En plus, il y a eu, en juin 1999, les Européennes.

Même si le caractère de ces consultations et des configurations diffèrent, elles furent toutes marquées par la politique nationale, celle du gouvernement Schröder-Fischer. Si on laisse de côté quelques différences "régionales" , il y a cinq caractéristiques communes.

Premièrement, le SPD, le parti dirigeant du gouvernement fédéral, est sanctionné partout, et brutalement. Cela est d'autant plus clair dans les cas ou le gouvernement emmené par le SPD local s'identifie au cours politique du gouvernement national. Exemples : Brandenbourg et Saxe. C'est moins massif, là où le SPD a pris ses distances (la Sarre). Aux élections en Saxe, une

Schröder et Fischer région avec une longue tradition socialiste, le SPD réussit à arriver en second pour la première fois au XX* siècle (dans la mesure où il y avait la démocratie parlementaire). Dans ce Land, le SPD local s'est totalement soumis au cirque ("Road Show") de Schröder : pas de critique de la politique d'austérité ("Sparpakket"); refus de toute coopération avec le PDS (issu de l'ex-SED de l'ex-RDA).

Deuxièmement, les pertes l'Alliance99/Les Verts sont comparables à celles de la social-démocratie. Elle a perdu, selon les cas, entre 25 à 50 % de son électorat,

Troisièmement, les principaux vainqueurs de ces élections sont la droite (CDUCSU, démocratie-chrétienne) et l'extrême-droite fasciste (DVU, Républicains, NPD). Leurs gains dépassent presque partout les reports vers la gauche (PDS).

Quatrièmement, le PDS progresse partout, sauf aux élections municipales en Mecklenbourg-Poméranie-occidentale. Son progrès augmente d'une élection à l'autre, au fur et à mesure que le gouvernement fédéral perd en crédibilité. Cela vaut en particulier pour les nouvelles régions de l'ex-RDA : voir la victoire électorale impressionnante au Brandenbourg, en Thuringe et en Saxe. Mais cela vaut aussi, et de plus en plus, pour la partie occidentale du pays, comme les élections municipales en Rhénanie-du-Nord-Westphalie viennent de le montrer. Le PDS y conquiert ses premières sièges dans 20 conseils municipaux (3). Cela montre la nouvelle potentialité du PDS dans cette partie du pays.

Cinquièmement, les élections esquissent, en le clarifiant, le paysage partidaire. Dans les nouveaux "Länder" à l'Est, apparaît un système tripartite : CDU, SPD, PDS. L'Alliance90/Les Verts et le FDP (le parti libéral) sont éliminés de la scène politique-institutionnelle, et il est peu probable qu'ils dépasseront prochainement la barre des 5 %.

A l'Ouest, y compris à Berlin (désormais la capitale du pays réunifié), le FDP a perdu toute représentation parlementaire. Manifestement, les Verts pourraient subir le même sort aux prochaines élections générales. Dans la Sarre, c'est un système bi-partite (CDU, SPD) qui a vu le jour : cela rappel* Winfried Wolf, rédacteur du bimensuel SoZ, a été élu membre du Bundestag sur les listes du PDS, Parti du socialisme démocratique. 1. Nous traduirons "Land" par "région" et donc "régional". Il s'agit d'une entité étatique dans un Etat national de type fédéral. 2. Alliance 90 est le partenaire autonome des Verts en ex-RDA. 3. Dont 4,2 % à Duisburg, un ville industrielle de 800 000 habitants.

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le la situation peu démocratique des EtatsUnis.

Les élections à Berlin (le "Sénat" de la ville) et à Bad-Würtemberg (élections municipales) ont confirmé la tendance. Si celle-ci se prolonge en 2000, lors des élections parlementaires au Schleswig-Holstein et en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, le désastre pour la coalition rouge-verte serait complet. Le gouvernement serait en danger de mort. En cause : le Kosovo et l'austérité

Bien entendu, la couleur locale n'est jamais totalement absente : l'énorme perte de 15 % pour le SPD au Brandenbourg est certainement aussi dûe à la politique de Manfred Stolpe, à la tête d'un gouvernement régional monocolore et minoritaire (SPD). A l'opposé de la tendance générale, la CDU perd 1,5 % en Saxe, où Kurt Biedenkopf, le plus populaire dirigeant de la CDU à l'Est, est premier ministre d'un gouvernement majoritaire et monocolore. En Sarre, le SPD perd relativement peu (moins de 4 %) parce que Klimmt, président du gouvernement SPD-CDU régional, s'était nettement distancié de la politique d'austérité du gouvernement Schröder-Fischer et avait publiquement polémiqué contre les déclarations « troisième voie - nouveau centre » de Blair-Schröder.

Mais, tous les observateurs sont d'accord pour dire que la politique nationale fut décisive. Les électeurs ont utilisé leur bulletin — ou leur abstention — pour juger le gouvernement fédéral. Les enjeux principaux furent l'austérité, et la guerre contre la Yougoslavie.

Il me semble que beaucoup de commentateurs ont sous-estimé l'influence de la guerre sur les jeunes. Le 27 septembre 1998, lorsque le SPD et les Verts gagnèrent les élections, peu de membres de ces partis s'étaient imaginés que Schröder allait continuer la politique antisociale de Kohl. Et ceux qui ont pensé qu'avec le ministre Scharping (SPD) à la Défense et Fischer, le Vert-pacifiste, aux Affaires étrangères, l'Allemagne allait se lancer dans une guerre d'aggression, étaient encore moins nombreux. Ce choc continue à produire ses secousses. Il pèse de tout son poids sur l'incapacité des "rouges et verts" de mobiliser l'ensemble de leur électorat. Dans le cas du Parti des Verts, enraciné dans le combat pacifiste, la "politique nouvelle" du gouvernement va déboucher sur un changement d'identité politique (plus que dans celui du SPD). Joschka Fischer en parle publiquement : « Sur beaucoup de terrains, les concepts des années 1970 et 1980 prévalent encore chez nous. Les changements de contenu politique n'ont pas encore affecté notre identité ». Et par une tournure d'esprit typiquement stalinienne, il n'a rien trouvé de mieux que de dire : « Un vrai problème d'éducation ! II faut changer tout cela par un programme de formation politique dans tout le Parti ».

Plus important, évidemment, quant aux causes nationales des défaites électorales du SPD et des Verts, c'est la politique d'austérité. Depuis le printemps 1999, quand le tournant eut lieu, le gouvernement a organisé une redistribution des revenus en prenant « chez ceux d'en bas », c'est-à-dire chez la clientèle traditionnelle du SPD, pour favoriser « ceux d'en haut ».

Cette politique d'austérité constitue un tournant profond. Avant mars 1999, une série de lois et de mesures avaient été adop-

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tées, en corrigeant considérablement la politique de Kohl. Gregor Gysi, le dirigeant du PDS, décrivait ce tournant, à l'occasion du débat sur le budget 2000, comme suit : « En décembre 1998 nous avons soutenu une série de lois (proposées par le gouverment) parce qu'elles annulaient des injustices sociales importantes. Je mentionne : la réduction des coûts des médicaments, l'élargissement de la protection en cas de licenciement, le rétablissement à 100 % du salaire en cas de maladie, la suspension de la réduction des pensions et une augmentation des allocations familiales pour les enfants... Dès le début, j'ai eu I'mpression, Monsieur le Premier Ministre, que ces mesures législatives ne vous plaisaient pas vraiment. Et ce qui m'avait frappé, c'est que vous n'avez nullement utilisé ces mesures dans votre campagne électorale en Hesse. En Mars (1999), il y avait une rupture dans la politique du gouvernement fédéral. Ce n'était pas par hasard qu'elle coïncidait avec la démission d'Oskar Lafontaine. »

Cela ne veut pas dire qu"avec Oskar" il y aurait eu une autre politique gouvernementale, ou que les débuts positifs du gouvernement « rouge-vert » au premier trimestre aurait continué. Cela serait une idéalisation de la personne de Lafontaine, en oubliant qu'en fait la politique d'austérité avait commencé parallèlement en Sarre, et que des mesures non-démocratiques avaient été introduites (sur la presse, soutien au décret sur « la haute surveillance »). Les partis du système

Ce ne sont pas les personnes, mais le caractère fondamental du système économique et politique qui est déterminant. Les dirigeants du SPD et ceux qui dirigent les Verts sur le plan fédéral, montrent bien à quel point ils font partie du système. Ils fonctionnent entièrement dans l'intérêt du système capitaliste et de ceux qui ont vraiment le pouvoir en mains : les grandes entreprises, les banques, les compagnies d'assurance, les associations patronales. Les partis gouvernementaux ont montré qu'ils sont prêts à poursuivre leur politique, si nécessaire en affrontant l'opposition massive de leurs adhérents. Et même jusqu'à détruire leur parti et leur électorat ! Les paroles de Schröder — « nous ne pouvons pas changer le programme » (il voulait dire le programme d'austérité) - constituent en réalité une déclaration programmatique en soi. Manifestement, ce programme fut décidé ailleurs, clairement au sein du BDA (l'association fédérale des patrons) qui au printemps 1999 avait insisté pour que la politique de Kohl soit poursuivie.

Dernièrement, depuis la guerre du Kosovo et l'introduction du budget 2000, le camp patronal semblait satisfait et n'émettait que quelques critiques partielles, telles que la réduction du budget militaire (on peut donc s'attendre à ce que les "Rouges-Verts" introduisent quelques corrections "amicales" en faveur des patrons et de l'industrie d'armement).

Que les "rouges" et "verts" agissent ainsi, contre leurs propres programmes électoraux, sur des questions aussi importantes que la guerre et l'austérité, n'est pas dû au hasard. Le "système" pose précisément ces exigences dans la période actuelle. "Austérité" signifie continuer la politique néolibérale de réduire l'Etat là où il protège les faibles, et le renforcer là où il s'agit de remplacer l'activité démocratique par la surveillance et la force. Mais elle signifie surtout continuer la vaste redistribution des revenus. Selon les chiffres officiels, entre 1992 et 1997, le revenu net des patrons progressait de 44,1 %, celui des salariés de 3 % (en fait, ce dernier reculait, comme celui des chômeurs et de tous ceux et celles doivent vivre d'une allocation publique).

Dans ce cadre, il est logique que le "paquet d'austérité" (Sparpakket) de Eicher, le successeur de Lafontaine aux Finances, frappe les plus faibles dans la société, et qu'il ne tente pas d'appliquer un des points importants du programme électoral des partis au pouvoir, à savoir la réintroduction d'un impôt sur la propriété.

Il est donc logique et cynique d'utiliser l'éco-taxe (qui devait parait-il servir à la protection de l'environnement) pour conforter cette redistribution inégalitaire des revenus.

La guerre, le second enjeu central, est aussi en conformité avec l'étape actuelle du capitalisme. La lutte sur le marché mondial, la répartition du « reste du monde » entre les 200 entreprises transnationales exigent une politique d'Etat en leur faveur. Elles considèrent la guerre comme « une partie normale » des affaires, une continuation de la politique étrangère par d'autres moyens. Quelques mois à peine après leur venue au pouvoir, les "rouges-verts" ont parfaitement intégré cette donnée.

« Nous avons compris », avait écrit Schröder quand les premières pertes électorales eurent lieu. Manifestement, il avait

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Allemagne & Portugal autre chose en tête que ce que ses adhérents ont pu imaginer. Commme Fischer le disait dans une interview au magazine Bild : « Parfois, je me sens fatigué, mais je ne renonce pas. Comme un chien qui ne lâche pas l'os. Un vrai pitbull va jusqu'à l'os ». Perspectives

On pourrait dire : «...allez-y ! ». Après il y aura un gouvernement CDU, ou la Grande Coalition (SPD-CDU). Et entretemps le PDS aura eu l'occasion de grignoter quelques pourcents de plus. Et ainsi le carrousel continuerait.

Mais il y a de bonnes raisons de croire que les choses pourraient se passer différemment. Car là encore, le "système" sera déterminant. Les bases matérielles de l'économie capitaliste deviennent plus instables au fur et à mesure que la politique d'austérité néolibérale et la bataille pour gagner des parts de marché débouche sur le "terrorisme économique". Le Ministre Eichel a la chance de pouvoir appliquer ses agressions antiNotre camarade Hermann Dierkes a été élu au conseil municipal de Duisberg, une ville industrielle de 800 000 habitants dans la Ruhr. Hermann qui est membre du VSP (Organisation pour une Politique Socialiste) et rédacteur de son journal SoZ-Sozialistische Zeitung, figurait sur la « Liste Ouverte/PDS », un rassemblement autour du PDS, du DKP (le PC allemand "maintenu"), du VSP, de l'Alliance citoyenne de Duisburg et de nombreux sans-parti. La liste obtenait 4,2 % ce qui élargit nettement la base électorale du PDS dans une région importante dans la partie occidentale de lAllemagne.

sociales en période calme. Mais qu'adviendrait-il en cas de récession ? Déjà, sa politique actuelle a jusqu'à présent, à peine réussi à freiner l'accroissement de la dette publique. En plus il a pu profiter d'un taux d'intérêt sur la dette qui atteint un plancher record : 5,46 %. Une légerè hausse du taux d'intérêt — décidée par la Banque Centrale Européenne en réponse aux développements aux Etats-Unis — épongerait d'un seul trait tous les « efforts d'austérité » imposés au monde du travail. Ce sera l'enfer.

Scharping qui a échoué comme président du SPD, est devenu le "chou-chou" des medias en tant que ministre de la guerre. Il a dirigé la première guerre allemande depuis 1945. L'Allemagne est encore le petit frère des Etats-Unis. Mais la guerre du Kosovo est certainement un "essai" pour une prochaine guerre "bien à nous". L'Allemagne (ou l'UE dirigée par l'Allemagne) pourra entrer en action par le biais d'une armée de l'UE.

Entre temps, le chômage, la pauvreté et les déportations se seront développés comme résultat logique des politiques néolibérales des "rouges-verts". Des centaines de milliers d'électeurs "rouges-verts" sont déjà en train d'"émigrer" vers la droite et l'extrême-droite. Il n'est pas évident que le PDS continuera à croître au même rythme. Et, plus le PDS cèderait à la tentation de co-gouverner, plus le parti sera identifié aux mesures d'austérité. Plus le PDS se prêtera à donner un vernis rouge à la camelote Blair-Schröder, plus il risque de perdre des adhéSIons.

Le PDS est entré pour la première fois au Parlement européen en 1994 avec un vote record en termes de pourcentage. Cela reflétait avant tout le taux très bas de la participation électorale. Si on compare avec les élections actuelles, le Parti a perdu 189 000 électeurs à l'Est (ex-RDA) et en a gagné 85 000 à l'Ouest. Les principaux reculs ont eu lieu au Mecklenbourg-Poméranie-occidentale (perte de 65 000) et en Saxe-Anhalt (perte de 46 000).

Le développement du chômage de masse décidera de l'issue de ces développements. Sans un mouvement par en bas — des chômeurs, des salariés, des syndicats — le chômage risque de faire un nouveau bond pour atteindre les sommets historiques de 1933 : 6 millions.

On peut argumenter à propos des limites dans lesquelles le capitalisme peut maintenir un fonctionnement démocratique. Mais il est certain que le pays s'approche de ces limites. Et la gauche n'y est pas préparée. Encore moins qu'en 1933...

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