Par
Tariq Ali* orsque le Mur de Berlin est tombé en
1989, ce ne sont pas seulement l'Union Soviétique, « l'idée communiste » ou « l'efficacité des solutions marxistes » qui se sont écroulées. La social-démocratie, en Europe de l'ouest, a aussi été sévèrement mutilée. Face à la vague capitaliste triomphante, elle a du réorienter son cours politique. Le fait qu'à l'exception de l'Espagne, des formations ou des coalitions majoritairement social-démocrates gouvernent la plupart des pays d'Europe occidentale est un phénomène important, notamment en raison de l'expérience collective qu'il engendre. Ces partis ne sont plus aujourd'hui en position de mener des politiques qui améliorent les conditions de la majorité des électeurs qui les ont portés au pouvoir. En l'absence d'adversaire sérieux, le capitalisme ne ressent plus le besoin de se protéger sur son flanc gauche en concédant des réformes. Dans ces conditions, la social-démocratie a du mal à protéger les
Les plus exposés.
seules choses qu'elle puisse offrir à son électorat sont, soit l'argument de la peur (« votez pour nous car ce sera encore pire avec la droite »), soit les formules idéologiques creuses (« la troisième voie », « la politique du consensus », « le dépassement de l'opposition droite-gauche ») dont les principales fonctions sont de masquer la pénurie d'idées réellement progressistes. Le résultat net en est une conversion électorale qui profite à la démagogie d'extrême- droite (exemple récent de l'Autriche) ou une défiance grandissante à l'égard de la politique et de la démocratie en elle-même. Ou, dit autrement, une évolution "à l'américaine" de la politique européenne.
L'Union Européenne (UE) se battra peutêtre pour préserver certains acquis dans les domaines culturels et politico-économiques. Un grand marchandage est en train de se tramer en fond de scène, mais Washington est persuadé de gagner cette bataille, déterminé qu'il est à casser l'axe de résistance franco-germanique, déjà ténu et affaibli, en promouvant la "maladie anglaise". Nulle part en Europe de l'ouest un parti socialdémocrate n'a capitulé si volontiers et si complètement devant les exigences d'un capitalisme déstructuré comme en
Grande-Bretagne. Ce n'est pas simplement le résultat de 1989. Le Parti travailliste (Labour Party, ou plutôt le « New Labour », le « Nouveau Parti travailliste », sa version dégradée), sous Tony Blair, est selon bien des aspects un des succès les plus significatifs de la contre-révolution des années 80 Margaret Thatcher a cassé les syndicats, démoralisé le Parti travailiste, et utilisé les médias pour promouvoir l'idée qu'il n'y avait pas d'alternative possible. Le Labour de Blair est le produit de cette défaite. Les différences politiques avec le Parti conservateur se sont à tel point restreintes qu'il s'agit désormais de savoir qui a le meilleur conseiller en communication, ou qui du New Labour ou des Tories (le Parti conservateur) est le plus sensible aux études de marché. Ce n'est donc pas une surprise si ce processus finit par produire des politiciens médiocres et réduit la politique elle-même au kitsch le plus pur. Un exemple classique est la réaction de Tony Blair à l'annonce de la grossesse de sa femme : « Avoir un enfant, c'est beaucoup plus important que de gagner les élections ».
C'est cela, la réalité qui sépare l'Europe continentale de la Grande-Bretagne contemporaine. Le mouvement ouvrier et ses partis politiques en Allemagne, en France et en Italie n'ont pas été pulvérisés par des équivalents locaux de Reagan ou Thatcher. La victoire de Jospin en France a irrité les proches de Blair, à la fois parce que le leader français donnait l'image de croire à une certaine forme de démocratie sociale, mais aussi parce que sa prestance contrariait l'idée que seuls des politiciens télégéniques et dans l'air du temps peuvent gagner les élections. La conception du produit "homme politique" proposé à l'électeur-consommateur n'était sûrement pas d'actualité en France. Le néolibéralisme anglo-américain
Après les turbulences des années 60 et 70, la bourgeoisie nord-américaine, pour utiliser une expression démodée, était déterminée à revenir sur les acquis sociaux et politiques des décennies précédentes. Avec un Président républicain à la Maison Blanche et une Première ministre cupide et réactionnaire au 10, Downing Street, le temps était venu d'un grand virage à droite, qui permette au capital de s'imposer pour les deux dernières décades du siècle. Quarante ans après le début de la construction patiente d'un modèle keynésien, qui avait présidé aux relations entre classes en Amérique du Nord et en Europe de l'ouest, il a été décidé que le temps était venu de démolir le vieil édifice. Le but a été atteint. Peu à peu, un nouveau modèle anglo-américain a émergé : le néolibéralisme, vision d'une suprématie globale d'un capitalisme déterminé à ne pas laisser obstruer le flot des profits. Ce tournant a été symbolisé par deux politiciens occidentaux : Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui n'ont ni l'un ni l'autre été pris très au sérieux lorsqu'ils sont arrivés au pouvoir. Le nouveau * Tariq Ali, dirigeant du mouvement étudiant de 1968 en Grande-Bretagne, est journaliste et écrivain. L'article présenté ici a été publié dans Montbly Review, janvier 2000.
régime économique promu par Reagan et Thatcher s'inscrivait dans un agenda politique sans concessions : démantèlement des droits sociaux, mise hors d'état de nuire des syndicats par le biais de la législation et de la répression (mineurs en Grande-Bretagne, contrôleurs aériens aux États-Unis), déploiement militaire à l'étranger, et redistribution des revenus des plus pauvres vers les couches les plus prospères de la société 20,2 millions de ménages gagnant moins de 10 000 dollars par an (environ 60 000 francs) ont perdu en moyenne 400 dollars chacun à cause des diminutions d'allocations, alors que 1,4 millions de familles riches, dont la moyenne des revenus annuels est supérieure à 80 000 dollars (soit 480 000 francs), bénéficiaient d'environ 8 400 dollars en réduction d'impôts.
Pendant le premier mandat de Reagan, les tamilles à bas salaires ont perdu 23 milliards de dollars en revenus et en allocations sociales fédérales, pendant que les plus riches empochaient plus de 35 milliards. Cela explique le soutien massif dont a bénéficié Reagan dans les banlieues aisées et la sunbelt (1). En Grande-Bretagne aussi, l'ambition individuelle a été encouragée par l'abaissement des impôts et la vente de logements sociaux et d'autres avoirs de l'Etat. « La société, ça n'existe pas » déclara Margaret Thatcher comme elle persistait dans la promotion 1. Sun Belt, la "Ceinture du Soleil", est la partie des Etats-Unis qui comprend la majorité des Etats du sud et du sud-ouest, caractérisés par un climat chaud et ensoleillé, bénéficiant d'une croissance économique élevée. 2. Le Parti travailliste a été fondé à l'initiative des syndicats, qui sont, à côté des adhérents individuels, des adhérents collectifs et qui financent largement le parti (environs un tiers des ressources). Depuis peu des voix s'élèvent au sein du mouvement syndical demandant de cesser de financer le New Labour puisque ce dernier « ne voit plus dans les syndicats ses alliés naturels » (cf. Inprecor n° 441 de novembre 1999). 3. Le Parti libéral-démocrate est issu de la fusion du vieux Parti libéral (parti "whig", issu des antiabsolutistes protestants du XVIIe siècle, qui a périclité après que le mouvement syndical lui ait retiré son soutien au début du siècle) et du Parti social-démocrate (une scission droitière de quelques députés travaillistes en 1981).
d'une culture de l'enrichissement rapide qui nourrisse l'avidité et le narcissisme de l'individu, en créant ainsi consciemment un environnement social dans lequel les besoins des plus démunis puissent être ignorés. La dérégulation financière a stimulé la création d'une classe de nouveaux entrepreneurs se préoccupant peu de règles de sécurité ou de droits syndicaux pour leurs employés.
Une euphorie hallucinante, aidée et encouragée par un lobby médiatique adulateur, a contribué à sceller un nouveau consensus. Une offensive idéologique à tous les niveaux a été menée contre le vieux compromis de l'après-guerre. Du jour au lendemain, le mot "keynésianisme" est devenu
Run blasphème. Un nouveau consensus politique, social, économique et culturel était né. Il était ignoble. Il était brutal. Il a semblé fonctionner. Il se devait d'être hégémonique. Ceux qui dans les journaux télévisés se rebiffèrent furent promptement remerciés. Avec l'aide de Rupert Murdoch et d'autres, une culture de la conformité commença à prendre forme. La situation a été brillamment résumée par une banderole internationaliste réalisée par des travailleurs Sud-coréens lors d'une grève générale à la fin des années 80, à l'extérieur d'une multinationale japonaise possédant des intérêts en Grande-Bretagne. La banderole disait : « Vous ne pourrez pas nous faire céder ! Nous ne sommes pas des Anglais ! » En Grande-Bretagne, un nombre significatif d'apparatchiks blairistes sont d'anciens collaborateurs de la revue Marxism Today, ancienne publication théorique (aujourd'hui défunte) du Parti communiste britannique. Ses éditeurs ont été très influencés par le Parti communiste italien. Marxism Today a opéré son propre compromis historique. La revue s'est débarrassée de pratiquement tous les principes socialistes et s'est accommodée sans vergogne à l'idéologie du marché, au consumérisme de bas-étage, au style de vie "post-moderne", et à "la fin de l'idéologie". Même si les piliers historiques de Marxism Today, Eric Hobsbawm et Stuart
Hall, se sont maintenus à distance de tout cela, ils n'ont pas pu empêcher le glissement. Blair : le Clinton anglais
La victoire de Tony Blair comme chef de file du Parti travailliste n'était pas prédestinée. Elle a été le résultat de la mort prématurée de John Smith. Idéologiquement, Smith était un social-démocrate européen loyal, peu différent de Jospin, mais sans passé trotskiste. Blair, lui, s'est construit comme le Clinton anglais.
Bill Clinton, marqué par l'expérience du reaganisme, a manoeuvré les démocrates nord-américains vers la droite, en abandonnant toute prétention à un nouveau New Deal, et a gagné les élections présidentielles au nom des "nouveaux démocrates". Blair essaie maintenant de suivre son exemple L'ampleur de la victoire électorale du Labour en mai 1997 a surpris ses propres dirigeants. Ils avaient mené une campagne banale (forte en marketing, faible en politique), en mettant plus l'accent sur la continuité avec le vieux régime que sur le changement. Le comportement présidentiel de Blair avait quelque chose de bonapartiste. Son image fut utilisée pour rassurer les électeurs de ce qu'il n'était pas si différent des conservateurs qui avaient gouverné la GrandeBretagne depuis 1979, et qu'il serait un allié du monde des affaires. Blair déclara publiquement que les syndicats seraient contrôlés. On annonça aussi que Blair et son équipe voulaient éloigner complètement le Parti travailliste des organisations syndicales (2). Un parti moderne et démocratique n'avait plus de temps à perdre pour des conflits démodés. Dans l'idéal, Blair voulait une coalition gouvernementale avec les libéraux-démocrates (3) pour fonder la base d'un nouveau parti du centre qui pourrait dominer le paysage politique pour les cinquante prochaines années. La majorité électorale sortie des urnes fit de ce désir une utopie.
Au cours d'un repas au Savoy Hotel de Londres, le 13 mai 1996, Peter Mandelson, un proche de Tony Blair, déclara qu'il était favorable à « de gros profits » pour les entreprises, et qu'il n'était pas inquiet outre mesure par le fait que cela « entraînerait inévitablement des inégalités de revenus » Ceci fut un engagement sur le fait que la Grande-Bretagne serait toujours un endroit sûr pour les investisseurs étrangers. La domination de l'économie britannique par les firmes transnationales est cinq fois supérieure à celle du reste de l'Europe occidentale et trois fois à celle des Etats-Unis. Après deux années de gouvernement Blair, le fossé entre
les salaires des dirigeants et le revenu moyen est le plus grand d'Europe. Les idéologues de Blair étaient tellement persuadés qu'il avait gagné les élections parce qu'ils avaient abandonné le traditionnel programme social-démocrate qu'ils ignorèrent la réalité sociale héritée des conservateurs. Les blairistes ne voulurent pas croire que l'électorat avait voulu punir leurs prédécesseurs plus à cause de crimes avérés que pour des incartades, et qu'ils avaient vraiment voté pour le changement. Le déclin de l'éducation publique, du système de santé, la vente des chemins de fer et la privatisation de l'eau n'ont jamais été populaires. Le plan d'accession à la propriété dans les logements sociaux était un des points-clé de la politique de Thatcher. Le New Labour décida que c'était une mesure populaire et promit de n'y rien changer.
Mais dès 1996, le vent commença à tourner. Le credo de "l'ambition individuelle" tourna au vinaigre quand la population réalisa qu'elle avait été bernée et que rien n'était fait pour alléger ses souffrances. Les
Margaret Thatcher et Tony Blair : l'original et la copie partisans du New Labour n'aiment pas qu'on leur rappelle qu'entre 1990 et 1996, un million de personnes ont perdu leur logement, dont s'emparèrent les compagnies d'hypothèques. 390 000 habitations, autrefois logements sociaux, furent saisies par ces compagnies. On estime aussi à un million le nombre de propriétés à avoir souffert d'une « équité négative » : les propriétaires ont payé plus que ce qui était prévu et n'ont jamais pu récupérer leur argent.
Thatcher avait décidé de faire de la Grande-Bretagne une nation de "petits capitalistes" : le fameux « capitalisme populaire ». En 1997, l'année de la victoire du Parti travailliste, les banqueroutes s'étaient "stabilisées" à environ 22 000 par an, et 30 000 sociétés sont devenues insolvables entre 1990 et 1997. Le "marché du travail flexible", enfant chéri de Thatcher, de Blair et des multinationales, a fait du chômage l'expérience dominante. On estime qu'en décembre 1997, un homme sur cinq et une femme sur huit avaient subi dans leur vie d'adulte au moins une longue période de privation d'emploi. C'est cette insécurité que le capitalisme "moderne", qui vit pour le court-terme, valorise tellement. Blair est le bélier que le capitalisme veut utiliser pour défoncer les dernières poches de résistance en Europe. L'Union européenne devrait se méfier des cadeaux anglais. Ce qu'ils offrent, c'est le modèle nord-américain, et ce modèle n'apporte pas le succès que ses supporters prétendent. Les faits parlent d'eux-mêmes. Le modèle nord-américain
Si on étudie les actuelles pertormances de l'économie nord-américaine, on peut se rendre compte que le modèle dont s'est inspiré Tony Blair a mené au désastre. Si on accepte les gains de productivité comme seul indicateur utile pour déterminer la bonne santé économique et comme la clé pour augmenter la richesse et les salaires, alors la situation est sombre. Pendant les vingt-cinq dernières années, la productivité a augmenté de moins de la moitié de son taux moyen durant tout le siècle : environ 1 % par an contre 2,2 % entre 1890 et 1973. Cela signifie que les ressources disponibles pour les travailleurs (le mode de répartition restant égal par ailleurs) se sont accrues deux fois moins vite qu'auparavant. Du point de vue des salaires, le tableau est encore plus désastreux. La distribution des revenus entre riches et pauvres s'est brusquement détériorée. Depuis 1973, la stagnation des salaires a été totale. Les revenus réels n'ont pas bougé durant les vingt-cinq dernières années : ils sont aujourd'hui à leur niveau de 1968. Cela doit être comparé à la croissance moyenne annuelle des revenus d'au moins 2 % (souvent plus) pour chaque décennie entre 1890 et 1970, sans exception et y compris durant la période de la grande dépression après 1930.
Rien n'a changé sous Clinton. En 1998, les revenus des 80% les plus pauvres étaient inférieurs à ceux de 1989 et très en dessous de ceux de 1979. Simultanément, les États-Unis ont été le seul des grands pays capitalistes dans lequel les travailleurs ont vu augmenter le nombre moyen d'annuités de travail chaque année. Cela veut dire que les travailleurs nord-américains travaillent chaque année entre 10 et 20 % plus que les travailleurs de n'importe quel pays d'Europe de l'ouest. Même les Japonais, réputés pour être en haut du classement en nombre d'heures travaillées, ont réduit leur temps de travail moyen qui se situe désormais en dessous de celui des Nord-Américains.
Les inégalités aussi se sont creusées. Les écarts de salaires entre dirigeants et travailleurs allaient de 1 à 42 en 1980 ; en 1990, ils avaient plus que doublé (de 1 à 85) ; en 1997, ils avaient quadruplé (de 1 à 326). En 1980, les 1 % de la population les plus riches possédaient 20,5 % de la richesse ; le pourcentage est passé à 31,9 en 1989 et a atteint 40,1 en 1997... Lorsqu'on nous dit que l'économie nord-américaine est prospère, cela est vrai, mais seulement pour les nantis. Aux États-Unis, 25 % des enfants vivent dans la pauvreté. Ce chiffre est le double de n'importe quel autre pays capitaliste "avancé" ", sauf un : la GrandeBretagne. Pour ce qui est des personnes âgées, les États-Unis ont un taux de pauvreté de 20 %, mais ils ont été rattrapés dans ce domaine par la Grande-Bretagne, où 24 % du "troisième âge" vit dans la pauvreté. Les adieux à la redistribution
Dans ces conditions, la décision, prise "de sang-froid" par les dirigeants et les idéologues du New Labour, d'abandonner les concepts d'égalité et de justice sociale et de renoncer aux politiques de redistribution, marque un changement brutal par rapport à la social-démocratie traditionnelle. Harold Wilson, Richard Crossman, Antony Crosland et Barbara Castle, sans compter Clement Attlee et Herbert Morrison, apparaissent comme des "doux cinglés gauchistes" lorsqu'ils insistent sur le rôle important que doit jouer l'État dans la régulation du capitalisme.
Les trois premières décisions du New Labour ont été hautement symboliques, destinées qu'elles étaient à montrer à la City de Londres (4) qu'il ne s'agissait pas d'un gouvernement travailliste "à l'ancienne". Ils avaient fait la paix avec les valeurs du marché, et aucune hérésie réformiste ne devait être tolérée. D'abord, il fut décidé d'écarter la Banque d'Angleterre du contrôle du gouvernement et de lui donner les pleins pouvoirs pour déterminer la politique monétaire. La seconde mesure fut de réduire de 11 livres (5) par semaine les allocations pour mères célibataires. Le gain pour l'État était minime, mais le but était idéologique : le 4. La City est la place financière de Londres. 5. 1 € = 10,7 FF ou 1,63 euros.
mépris pour les "faibles" de l'État-providence et un signe fort en faveur des valeurs familiales. La troisième décision fut d'imposer des frais de scolarité pour tous les étudiants. Cette proposition avait déjà été rejetée plus d'une fois par le précédent gouvernement conservateur en raison de l'injustice et de la discrimination envers les étudiants de familles pauvres que cette mesure introduirait. Les apologistes du New Labour s'empressèrent de souligner que les étudiants vraiment dans le besoin n'auraient rien à payer, mais l'effet d'ensemble a été de décourager les enfants de la classe ouvrière d'accéder à l'enseignement supérieur. La culture du New Labour n'est pas seulement de maintenir le statu quo, mais de le défendre comme une réussite de la société de marché et d'insister sur le fait qu'il n'y a pas de conflit entre les intérêts du patronat et ceux des travailleurs. Du jour au lendemain, des individus comme l'ancien président du groupe travailliste à la Chambre des députés, Roy Hattersley, un social-démocrate de droite à ses meilleurs moments, ont commencé à faire figure de radicaux. La seule chose que Roy Hattersley faisait, dans sa chronique régulière du Guardian, c'était répéter les traditionnels engagements modérés du Parti travailliste en matière de justice sociale.
Une des dernières grandes mesures du gouvernement conservateur a été de privatiser les chemins de fer, bien que seulement 15 % de la population approuve cette mesure. Au Congrès du Parti travailliste de 1993, John Prescott, aujourd'hui vice-Premier ministre et en charge des transports, déclara aux délégués : « Laissez-moi vous dire clairement que toute mesure de privatisation des chemins de fer qui sera prise sera immédiatement annulée en cas d'arrivée du Parti travailliste au gouvernement, et les chemins de fer reviendront dans le giron public ». Un an plus tard, au Congrès de 1994, Frank Bobson renouvela la promesse au nom de la direction : « Je veux faire cette promesse non seulement aux délégués de cette Conférence, mais aussi au peuple de Grande-Bretagne. Le prochain gouvernement travailliste renationalisera le système des chemins de fer ». En 1996, Tony Blair fermement installé au pouvoir, la promesse avait fait long feu. A la place, le New Labour s'engagea à créer « un système de transport intégré moderne, construit en partenariat à partir de fonds publics et privés ». Le 23 juillet 1999, The Economist, un hebdomadaire pro-capitaliste dévoué, publia un article intitulé « Les milliardaires du rail » et sous-titré « La privatisation des chemins de fer britanniques a montré qu'elle était un échec. Sans changement significatif, les choses vont empirer ». Le magazine donnait un exemple : « En effet, jusqu'à l'année dernière, les fournisseurs de rails décidaient eux-mêmes quelles parties des voies il convenait de renouveler. Naturellement, ils étaient moins concernés par la sécurité des passagers que par leurs propres profits. Parce qu'ils sont payés au kilomètre de voies réparées, ils ont eu tendance à choisir les sections qui étaient les plus faciles à rénover, plutôt que celles qui demandaient le plus de travail ». En octobre 1999, une catastrophe ferroviaire à la station de Paddington fit plusieurs dizaines de morts. John Prescott, vice-Premier ministre, intervint immédiatement à la télévision pour dire que l'accident n'avait rien à voir avec la privatisation. En réalité, le groupe des directeurs, qui gagne une fortune en dividendes, avait décidé que 700 millions de livres étaient une somme trop importante à investir dans ATP, le système de sécurité qui aurait permis d'éviter la catastrophe. La population fut ulcérée. Toutes les enquêtes d'opinion montrèrent qu'une majorité de citoyens (entre 65 et 85 %) étaient en faveur d'une renationalisation des chemins de fer. Le New Labour, d'habitude très enthousiaste pour les groupes de mise au point et autres techniques bidons de marketing, n'était pas préparé à écouter la population. En mars 1998, un an et demi avant la tragédie, John Prescott avait affirmé : « La privatisation des chemins de fer, qui se révèle être une manne financière pour quelques personnes, est le résultat de contrats passés par le précédent gouvernement. Il n'y a rien que je puisse faire ».
Rien ? Rarement un ministre n'aura avoué son impuissance aussi explicitement. Le fait est, bien sûr, que le gouvernement, avec le soutien massif de la population, aurait pu émettre des bons d'emprunt pour rassembler l'argent nécessaire au rachat des chemins de fer. Une telle action, évidemment, aurait constitué un manquement aux obligations contractées par le New Labour envers le monde des affaires : nous créons les conditions pour que vous puissiez faire des profits. Cette approche est maintenant adoptée pour l'éducation publique ou le Service national de santé (National Health Service, NHS), pour lequel le Private Finance Initiative cédera de facto les hôpitaux à des compagnies privées en échange de capital. Déjà, plusieurs écoles ont été sélectionnées pour être vendues à des systèmes d'éducation privés.
Le seul domaine pour lequel il a été difficile de renier les promesses faites pendant que le Parti travailliste était dans l'opposition concerne la décentralisation. C'est la seule
question qui aurait fait éclater toutes les haines et les tensions latentes au sein du Labour. Les référendums en Écosse et au Pays de Galles ont été organisés dans les délais impartis, et les électeurs de ces deux régions ont voté pour la création d'un Parlement (en Écosse) et d'une Assemblée (au Pays de Galles). Le Scottish National Party (Parti National Écossais, SNP) et Plaid Cymru ont été la principale opposition au New Labour, et les deux partis nationalistes se sont situés à la gauche du Parti travailliste à la fois sur des questions de politique intérieure et sur les sujets de politique étrangère. Lors des deux scrutins, le Parti travailliste l'emporta, mais avec de très faibles marges.
En Écosse comme au Pays de Galles, beaucoup d'anciens électeurs du Labour ont déserté les travaillistes pour les nationalistes. Aucun des deux partis nationalistes ne fit de campagne anti-anglaise. Ils insistèrent sur l'importance de l'Europe et des politiques sociales. La présence de ces deux organisations a partiellement résolu le problème d'une opposition social-démocrate à la politique économique du New Labour. Il n'existe pas d'alternative similaire en Angleterre. Une réforme du système électoral vers plus de proportionnelle serait susceptible de pousser les multiples courants de gauche, à l'intérieur ou à l'extérieur du Parti travailliste, à réunir leurs forces pour relever le défi, mais sur cette question aussi, le Labour a reculé.
Les changements promis sont pour la plupart mort-nés, à l'exemple de la rétorme de la Chambre des Lords, ou ont été repoussés indéfiniment. Le New Labour se prépare actuellement pour les prochaines élections. Étant donné l'état de déliquescence du Parti conservateur, il est très probable que les travaillistes se maintiennent au pouvoir. Mais cela se fera avec une majorité plus étroite. Peut-être une opposition de gauche pourra-t-elle alors émerger en Angleterre aussi. L'Europe ?
Sur l'Europe, jusque très récemment, le gouvernement Blair a montré des signes de réelle confusion, donnant l'impression d'une paralysie. Après le déploiement idéologique impétueux du "modèle britannique" en Europe, un silence inhabituel a saisi le gouvernement pendant les trois derniers mois de 1998. Des inquiétudes publiques ont été exprimées par Gordon Brown, ministre des Affaires étrangères, concernant le taux de productivité de la Grande-Bretagne (20 % en dessous de celui de la France, avec sa politique de taxes et de dépenses, sans parler de l'Allemagne). Blair et Brown ont été informés par un fonctionnaire que la
Grande-Bretagne avait la plus basse proportion de jeunes de 16 à 18 ans scolarisés de tous les pays de l'UE, un des plus bas taux d'accès à l'université pour une classe d'âge donnée, et le dixième rang dans l'UE pour les standards de formation de la force de travail. La Grande-Bretagne a le taux de criminalité de plus haut des pays de l'UE, et la deuxième plus grosse proportion de population carcérale après le Portugal.
La victoire de la gauche allemande aux élections de 1998 a quasiment créé la panique à Downing Street. La croisade idéologique de l'économie britannique (faible productivité, faible taux d'éducation, taxes faibles, faible inflation) en direction de l'Europe a été stoppée. Un combat d'arrière-garde a été mené pour saboter toute tentative d'harmonisation fiscale, depuis qu'un mouvement d'établissement des entreprises vers le continent a été noté. Elles n'auront plus besoin de passer par "la case GrandeBretagne" pour bénéficier de réduction d'impôts
Au cours de ces derniers mois, la seule fois où Blair a semblé satisfait quant à l'Europe a été lorsqu'il a signé un accord pour une politique conjointe de flexibilisation des marchés du travail avec le gouvernement conservateur de Aznar en Espagne. Le quotidien espagnol El Mundo célébra l'accord Blair-Aznar avec ce titre à la "une" : « Aznar déclare la guerre au socialisme franco-allemand ».
Le modèle britannique chéri par le New Labour ne pourrait se maintenir sans les exonérations d'impôts pour les investisseurs étrangers, la dégradation des services publics, et une main-d'œuvre docile et bon marché. 20 % de la population tire des bénéfices de cette situation. Derrière le rejet par le New Labour de la forme continentale d'une social-démocratie modérée, ce n'est pas tant la peur de Murdoch qui se cache, mais celle de ces cruciaux 20%, qui incluent bien sûr, la totalité des membres de la Confederation of British Industry (Confédération de l'industrie britannique, CBI, le "syndicat" patronal). La démission d'Oskar Lafontaine du gouvernement allemand a été saluée pesamment à Downing Street. Peut-être le "modèle britannique" avait-il une chance de résurrection ? La confusion pourrait empirer à l'approche d'un référendum sur la monnaie unique. Si rien ne change, l'électorat pourrait avoir des raisons de regretter que la Grande-Bretagne soit dirigée par Blair dans l'esprit de
Thatcher, plutôt que par quelqu'un dans la tradition de John Smith et de la social-démocratie écossaise. Politique étrangère
Concernant la politique étrangère, toutes les prétentions du New Labour, comme la promesse de Robin Cook pour une politique étrangère "éthique", ont disparu. La guerre du Kosovo n'a été pour la Grande-Bretagne que la confirmation de sa vocation de deuxième violon des États-Unis, avec moins de dignité que ses prédécesseurs conservateurs. Tony Blair caracolant dans ses chemises à manches courtes, pendant que son gourou médiatique, Alastair Campbell, exhortait les Kosovars à chanter « Tony, Tony, Tony », a été un des plus grotesques aperçus de cette tragédie inutile. En réalité, la Grande-Bretagne est peu indépendante. Sa principale fonction est de fournir des mercenaires pour étayer l'hégémonie nord-américaine. Ce n'est pas qu'un point de vue "de gauche" Dans un livre remarquable pour sa franchise, The Grand Chessboard (Le grand échiquier), qui a inspiré l'offensive de Madeleine Albright en politique étrangère, Zbigniew Brzezinski a insisté sur le besoin d'unité de l'Europe, même si « le fait est que l'Europe de l'ouest, comme de plus en plus l'Europe centrale, ne sont que des protectorats des États-Unis, avec des États alliés comme réminiscence des anciens vassaux ». De même, insiste-t-il, « la Grande-Bretagne n'est pas un acteur géostratégique... Elle est un soutien-clé des Etats-Unis, un allié très loyal, une base militaire vitale, et une partenaire proche dans les importantes activités de renseignement. Son amitié a besoin d'être alimentée, mais sa politique ne mérite pas d'attention particulière ».
En quelques mots, voilà la sinistre réalité de la Grande-Bretagne contemporaine. Si l'île disparaissait sous la mer, les États-Unis pourraient simplement la remplacer par un énorme porte-avions. Le New Labour s'est lui-même lié les mains aux besoins intérieurs du capitalisme et aux exigences globales de la politique étrangère et militaire des États-Unis. Tôt ou tard, il en paiera le prix.