Par
Veronica Faganand*
• n annonçant le 5 mars qu'il sera candidat indépendant pour l'élection du maire de Londres, Ken Livingstone, député de la gauche exclu du Parti travailliste
(Labour Party), a ouvert une brèche sans précédent dans le champ politique britannique. Les enquêtes d'opinion qui ont suivi cette proclamation le donnent vainqueur de l'élection du 4 mai 2000.
Selon un sondage réalisé pour le
Guardian, le 6 mars, il ressort que Livingstone peut compter sur le soutien de
68 % des Londoniens, contre 13 % au candidat travailliste officiel, Frank
Dobson. Les enquêtes d'opinion montrent qu'à
Londres, 48 % des électeurs conservateurs et
70 % de ceux qui votent habituellement pour les libéraux-démocrates (le
LDP, l'autre parti de la classe dominante britannique) le soutiennent, aux côtés de 75 % des électravaillistes.
teurs
Beaucoup de ceux des autres partis qui se prononcent en sa faveur y voient le meilleur moyen d'affaiblir Tony
Blair.
Livingstone, un revenant
Ken Livingstone s'est fait connaître en tant que dirigeant travailliste du Greater
London Council (GLC, le Conseil du Grand
Londres), qu'il a dirigé de mai 1981 jusqu'à sa suppression par Margaret Thatcher en
* Veronica Faganand est rédactrice du mensuel
Socialist Outlook, publié par l'International socialist group (ISG, section britannique de la IVe
Internationale).
1. Notons que malgré cette mesure le niveau des subventions accordées aux transports londoniens était alors inférieur, par exemple, à celui accordé par la mairie de Paris à la RATP, sous Chirac.
mai 1986. Au cours de ces cinq ans il a été l'élément central d'un courant de gauche large au sein de l'administration locale, qui a introduit nombre de mesures progressistes novatrices en Grande Bretagne.
Des comités chargés des besoins spécifiques des femmes, des Noirs, des gays et lesbiennes, des handicapés ont été soutenus. Si des mesures similaires ont été prises par d'autres autorités de gauche à travers Londres, l'action du GLC fut d'une toute autre envergure, car il disposait de plus de moyens. Nombre de comités et d'organisations communautaires reçurent alors un sou-
Ken Livingstone lors d'un meeting tien matériel pour la première fois - un héritage qui constitue encore aujourd'hui un des fondements du soutien dont bénéficie la candidature de Livingstone. Le GLC a aussi innové dans d'autres domaines. Par exemple, Livingstone avait reçu Gerry Adams et d'autres dirigeants du Sinn Féin à une époque où il n'était pas question de "processus de paix" en Irlande du Nord.
L'administration locale constituait la partie la plus visible d'un large courant de gauche travailliste dirigé alors par Tony Benn. Lorsque Margaret Thatcher, dirigeante du Parti conservateur, devint Premier ministre en 1979, elle était décidée non seulement à juguler le mouvement syndical, mais aussi à extirper la gauche travailliste des administrations locales.
Les mesures prises par le gouvernement
Thatcher en ce qui concerne l'administration locale incluaient une réduction des subventions centrales aux budgets locaux et une limitation de la charge fiscale locale, en vue de restreindre le droit des conseils à recourir à l'impôt progressif. Il s'agissait d'asphyxier financièrement les communes, "démontrer" l'incapacité de la gauche à les gérer. Les élus locaux de gauche, dont Livingstone, avaient tenté de résister à ces mesures en mobilisant les usagers et les syndicats, mais ils ont fini par s'y soumettre. A l'exception de deux municipalités, ils n'ont pas osé recourir à des taxes locales "illégales" — seul moyen qu'ils auraient eu pour continuer la mobilisation et défendre les emplois locaux menacés. L'incapacité des municipalités de gauche à subvertir la loi inique de concert avec la défaite de la grève des mineurs scellèrent le début de la désorientation et du déclin de la gauche travailliste
L'incapacité de Livingstone à défier la loi thatchérienne était pourtant déjà préfigurée dans l'affaire des tarifs des transports publics de 1981 — celle qui a laissé le plus de traces dans l'histoire du Conseil du Grand Londres. En vue de persuader la population de recourir aux transports publics plutôt qu'à leur voiture individuelle, l'administration Livingstone décida de réduire leurs tarifs de 32%. Des politiques similaires, visant au moins à geler le tarif des transports, ont été menées dans la majorité des grandes villes administrées alors par la gauche. Le coût de cette mesure retombait sur les entreprises londoniennes qui contribuaient pour 61 % au budget (1).
Pour innovante qu'elle fût, la tentative de Livingstone n'était pas dénuée de faiblesses. Tout d'abord, il n'a pas impliqué dans la bataille la base des syndicats des transports, pourtant intéressée au premier chef par sa réussite. Ainsi, lorsque le juge Lord Denning déclara en novembre 1981 la mesure illégale, jugement confirmé en appel par les lords de la Haute Cour, l'administration londonienne finit par s'incliner. Le budget voté en février 1982 confirmait l'accroissement des tarifs des transports publics.
Après avoir testé les faiblesses des administrations locales de gauche, Margaret Thatcher décida en 1986 de liquider définiti-
vement la plus grande d'entre elles, le Conseil du Grand Londres (mesure annoncée dans le manifeste du parti conservateur dès 1983). Ironie de l'histoire, cette mesure a accru la réputation de Livingstone. Une violation inique de la démocratie interne du Labour Party
La détermination de Livingstone à devenir maire est devenue le cauchemar de Blair depuis plusieurs mois. Pour la direction du New Labour, il n'était pas question qu'il puisse être le candidat travailliste officiel. C'est pourquoi elle a neutralisé le système électoral pour empêcher son élection. Blair avait misé sur le fait que Livingstone ne répliquerait pas à son éviction par une candidature indépendante, ce que ce dernier avait "promis" à plusieurs reprises au cours des mois précédents. Mais Livingstone jouit d'un soutien impressionnant chez les syndicalistes et les membrés du Parti travailliste, comme plus généralement au sein de la population londonienne. Et des sondages ont montré que cet appui persisterait en cas de candidature indépendante.
Livingstone s'est déclaré candidat à la suite du résultat du scrutin interne pour la sélection du candidat du Parti, dans lequel il l'avait emporté par 74 000 voix contre 24 000 au candidat de Blair. Malgré cela, son rival Frank Dobson était proclamé vainqueur, le devançant de 3 % de mandats. Cet outrage était rendu possible par le fait que les membres individuels ne constituent qu'un tiers des votants au sein du collège électoral mis en place par la direction du Parti, les syndicats (membres collectifs du parti) constituant le second tiers et les députés, les députés européens et les candidats sur la liste pour l'Assemblée du Grand Londres le troisième tiers. De cette façon le vote d'un député équivalait au vote de 1 000 membres du Parti ! Nombre de syndicats, qui voulaient soutenir Livingstone, ont été exclus du vote par des manœuvres autour de la date limite du vote. D'autres organisations se sont vues attribuer un nombre de voix disproportionné par rapport à leur taille réelle et ont alors décidé de soutenir Dobson sans aucune procédure démocratique en leur sein.
La direction du Parti avait longuement hésité sur la manière de nommer le candidat travailliste. Durant de longs mois il avait été question d'un système assurant à chaque individu une voix, et alors Livingstone avait centré son combat sur son droit d'être candidat à la candidature. Finalement Blair et ses proches arrivèrent à la conclusion qu'ils ne pouvaient empêcher Livingstone d'être candidat - craignant de passer pour des lâches et de provoquer un contrecoup qu'ils n'étaient pas certains de pouvoir contenir — et ils mirent au point un nouveau système de vote (2).
_ Malgré tout cela, les blairistes ne sont parvenus qu'à allouer une victoire très étroite à leur candidat. La base travailliste a été révoltée par le truquage scandaleux du système de vote qui a é car té Livingstone de l'investiture du Parti travailliste. Et en violant Frank ainsi publique- le candidat Dobson, ment les règles officiel du
Labour de la démocratie, Blair a multiplié le nombre des mécontents. Ce résultat formel n'a pas de légitimité non seulement au sein du Parti, mais aussi aux yeux d'un public plus large.
Livingstone a capitalisé ce résultat en appelant Dobson à se retirer et à lui laisser la place de candidat officiel du Parti, peu après que les résultats aient été rendus publics. Il avait raison d'estimer que c'était le résultat que Blair craignait le plus et qui a conduit au charcutage électoral extrême du collège électoral. Un pas en avant, un pas en arrière
Si Livingstone avait cherché à accroître l'impact de cette bataille, il aurait mis sur pied une liste provisoire de candidats proches de lui dans le Labour pour l'élection à l'Assemblée du Grand Londres (Greater London Assembly, GLA). Cette Assemblée est élue en même temps que le maire, mais bien que celui-ci ait plus de pouvoir que n'importe qui dans le nouveau dispositif, les propositions-clés, notamment le budget, peuvent être bloquées par la GLA. Il aurait été possible pour Livingstone d'emmener avec lui un nombre important de syndicalistes, de militants de mouvements sociaux et de figures influentes de la gauche du Parti travailliste.
Une telle évolution aurait été saluée par a London Socialist Alliance (Alliance Socialiste pour Londres, LSA), une coalition de gauche sans précédent (3), incluant les principaux groupes d'extrême-gauche et des indépendants d'envergure, qui présente une liste de candidats pour l'Assemblée et soutient Livingstone pour le poste de maire. Interrogé par les médias au sujet de la politique préconisée par la London Socialist Alliance, Livingstone s'en est distancié, n'hésitant pas à décrire l'Alliance comme un milieu étroit d'extrême-gauche, ce qui ne correspond pas à la réalité. La LSA acceptait de s'intégrer dans une liste présentée par Livingstone. Une telle initiative aurait pu avoir un impact beaucoup plus profond que le modeste succès que peut espérer la LSA seule. Au lieu de cela, Livingstone a été très clair en expliquant qu'il ne tentait pas de construire une nouvelle force politique et qu'il escomptait être réadmis dans le Parti travailliste. Il a appelé ses supporters à rester dans le Labour et à s'y battre. Il est pourtant évident que tout membre connu du Parti qui s'engagerait dans le soutien à Livingstone serait exclu pour cela.
La plupart des autres députés de la gauche travailliste ne sont pas parvenus à franchir ce seuil, à l'exception du dirigeant de longue date de la gauche travailliste, Tony Benn. L'attitude des autres dirigeants et députés de la gauche travailliste a été honteuse. Sans doute certains d'entre eux auraient voulu s'engager et c'est Livingstone lui-même qui les en a dissuadés. Mais l'effet objectif de leur attentisme fut de dissiper le potentiel de la révolte contre Blair. Une campagne unithématique ?
Livingstone a souligné à maintes reprises que son seul désaccord important avec la direction travailliste concerne la privatisation du Tube, le métro de Londres. Et il n'a pas hésité à surprendre en accentuant son 2. Blair avait déjà employé un tel collège électoral comme moyen pour nommer le candidat travailliste au poste de Premier ministre de la nouvelle Assemblée Galloise, un des effets de la décentralisation. Déjà il avait réussi à faire élire son candidat, Alun Michael, au détriment du populaire Rhodri Morgan. Dans ce cas la satisfaction de Blair fut de courte durée, car Michael a été récemment forcé de démissionner pour éviter un vote de défiance de l'Assemblée devant son incapacité à assurer de véritables ressources aux régions les plus pauvres. Rhodri Morgan a pris sa place, ce qui fut une véritable gifle pour Blair. 3. Cf. l'article de Alan Thornett en page 3.
accord avec le New Labour sur d'autres questions politiques. Il s'est ainsi montré fier d'un sondage qui, en novembre 1999, indiquait que 55 % des adhérents à la Chambre de commerce de Londres le considèrent comme un « bon ambassadeur de Londres », alors que son rival Frank Dobson n'a obtenu que 32 % de préférences.
La question des transports publics est naturellement au centre de la campagne électorale à Londres. L'absence d'investisse-
THIS 16 THE MOST EVIL. WE WILL DO ALLiN
MAN IN EUROPE - A OUR
THREAT KO ALL WE HOLD
DEAR !.
NAZI SToP HIM HAIDER ?
ANY MEANS NECESSARY NO KEN
VINGSTONE Blair : « C'est l'homme le plus malfaisant d'Europe, un traître à tout ce que nous chérissons le plus !...Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir...pour l'arrêter, par tous les moyens nécessaires ! — Haider ?
Non, Ken Livingstone, imbécile ! » ments sérieux dans l'infrastructure des transports publics a conduit à une situation de chaos quotidien pour les centaines de milliers d'usagers qui les empruntent chaque jour pour rejoindre leur travail. De nombreux accidents mortels sont directement liés au délabrement du réseau ferré. Le très grave accident ferroviaire du 6 octobre 1999 à Paddington - 31 morts — est sans aucun doute un résultat de la privatisation du réseau ferroviaire, qui a ainsi été fragmenté en plusieurs dizaines de compagnies différentes. C'est en tout cas ainsi que de très larges couches populaires, choquées par le désastre, l'ont compris. Les médias s'en sont fait l'écho, popularisant largement le débat sur la renationalisation des chemins de fer et Livingstone a pu intervenir directement en sa faveur lors d'une manifestation nationale en défense de la sécurité ferroviaire, le 6 novembre 1999.
Mais reconnaître que le débat sur les transports publics est aujourd'hui central n'implique pas pour autant accorder au gouvernement un blanc-seing sur le reste de sa politique. L'hostilité générale envers la privatisation des chemins de fer et du métro ne doit pas faire oublier qu'aussi bien la santé que l'éducation sont menacées par la privatisation. Ne pas en parler est injustifiable.
En réalité, le point de vue de Livingstone sur ces questions — et sur d'autres, tels le racisme d'État et de la police ou les questions écologiques — ne diffère pas de celui de la gauche radicale. Dans d'autres contextes, il avait affirmé son point de vue dans ces domaines. S'il se concentre aujourd'hui uniquement sur les transports publics, c'est dans le souci de minimiser les désaccords qu'il a avec la nouvelle direction du Labour. Et toute cette rhétorique le conduit à minimiser le danger pour les travailleurs que représente le projet blairiste et sa réussite actuelle. Les hésitations de la gauche travailliste Malgré les appels de AUSTRIA Livingstone à ne pas déserter le parti travailliste, il y a un courant continu de départs du New Labour, provoqué par la politique de Blair, qui loin de faire bénéficier les travailleurs de la victoire électorale du Parti, poursuit l'offensive conservatrice à sa manière. Les autres se désespèrent seulement d'avoir voté pour "ça" Parmi les militants de la gauche du Parti travailliste les opinions divergent sur la tactique à adopter. Certains n'en peuvent plus d'attendre et ont déchiré leur carte avec dégoût. D'autres, attentifs aux appels de Livingstone, vont le soutenir, mais sans se faire remarquer. Nombre de ces derniers, à l'image de Livingstone lui-même, espèrent que la gauche pourra reconquérir son influence dans le Parti. Leur attentisme, qu'ils le veuillent ou non, conduit non seulement à affaiblir la base de soutien pour Livingstone, mais encore à limiter l'opposition envers la politique néolibérale menée par Blair.
D'autres encore se déclarent ouvertement en faveur de Livingstone et popularisent sa candidature, attendant que la hiérarchie du Parti les sanctionne. C'est l'option majoritaire au sein du Labour et Blair devra en tenir compte. 87 % de ceux qui ont répondu au sondage du 6 mars estiment que Blair ne devrait pas expulser du parti ceux qui soutiennent Livingstone. A l'issue de ce sondage, la direction blairiste a laissé entendre que ceux qui ne manifesteront pas leur choix de manière trop flagrante ne seront pas sanctionnés. La déclaration de Livingstone a sévèrement limité la taille potentielle de cette couche. Elle témoigne d'une grave sous-estimation du "blairisme" et de ce qu'il a été déjà capable de réaliser sur la voie de la transformation du Parti travailliste. Ces illusions sont largement partagées au sein de la gauche travailliste et Livingstone a contribué à la désorienter.
La réalité c'est que Blair and Co. ont un projet cohérent de transformation du Parti travailliste en une sorte de Parti démocrate américain, et qu'ils sont bien engagés sur cette voie. Au niveau politique la thèse-clé est une nouvelle vision de l'État, un État permissif plutôt qu'un Etat qui garantit lui-même des services. C'est non seulement une rupture avec l'État-providence de l'après-guerre - l'Etat assurant les services de santé, de l'éducation, de logement, de la sécurité sociale et des retraites au travers d'une redistribution de l'impôt — mais aussi avec les programmes plus anciens du Parti travailliste et même avec les éléments historiques du libéralisme britannique, qui a toujours été favorable à une forme de prévoyance sociale. A contrario, le New Labour propose — et commence à pratiquer — un modèle où les services sont le domaine de la finance et le rôle de l'État se réduit à lui garantir les conditions de profit. Cet énorme changement idéologique n'est pas encore achevé en pratique. Il est cependant clair que si la réalisation de ce projet peut encore être arrêtée, les forces capables de le faire seront mobilisées par les syndicats et les mouvements des usagers des services, au travers d'un mouvement de masse, et non par des batailles internes au Parti travailliste.
La marginalisation de la gauche au sein du Labour, qui sape son aptitude à s'opposer efficacement à une telle évolution, est combinée avec les changements cruciaux dans la structure du Parti depuis que Blair a été élu à sa tête. Si cette trajectoire politique du Parti travailliste n'est pas encore achevée, l'évolution du rapport des forces au sein du Labour fait qu'un redressement du Parti n'est plus possible. Ainsi, même si la gauche parvient à être majoritaire sur telle ou telle question particulière, Blair peut l'ignorer. C'est exactement ce qui est arrivé avec la candidature de Livingstone.
Ce dernier ne semble pas mesurer la profondeur de cette mutation et il n'est pas prêt à s'engager dans un projet visant à construire une alternative politique de gauche au Labour. Mais quelles que soient les intentions de Livingstone, sa candidature va conduire à un approfondissement du débat sur la question de cette alternative au New Labour, un débat qui entraînera des couches beaucoup plus larges que celles qui pourraient être atteintes par la seule extréme-gauche.