Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SERBIE

Vers une nouvelle guerre ?

· Inprecor n° 446, avril 2000 · p. 31-33 · 2 760 mots

Ex-Yougoslavie Syndicalisme Paix et armements URSS et Russie

Par Radoslav Pavlovic* ne nouvelle vague d'angoisse traverse ces jours-ci la Serbie : y aura-t-il une nouvelle guerre, peut-être dès ce printemps ? L'angoisse est d'autant plus profonde que l'isolement politique, l'abattement moral et le dénuement matériel sont extrêmes. Il y a trop d'indices significatifs, trop d'incidents explosifs et trop d'intérêts de classe lourds en jeu pour qu'on puisse espérer une détente pour bientôt.

En Serbie, tout est bloqué : relations internationales, vie économique, vie politique (paralysée par un calendrier électoral

HATO lointain). La société est en décomposition.

Le pouvoir de la bureaucratie serbe — s'appuyant sur des éléments déclassés, en bas comme en haut de l'échelle sociale, que symbolise une présence fasciste au gouvernement - sans idéologie propre, sans plan à court terme, sans argent, isolé dans l'hostilité générale, se trouve aux abois, se crispe et ne cache pas qu'il se défendra par tous les moyens, y compris les assassinats et la guerre civile. Le discours virulent de Slobodan Milosevic lors du récent congrès du Parti socialiste dirigeant, qui tranchait avec ses discours antérieurs, mi-démocratiques mipacifiques, est sans équivoque un véritable discours de guerre civile. Milosevic s'en est sorti de justesse par deux fois — après les manifestations monstres de l'hiver 1996-97 et à l'issue des bombardements de juin dernier. Cette fois il encourt un risque vital et la bataille sera décisive. Pour lui et pour sa femme, pour le pouvoir de la bureaucratie, pour l'opposition et pour les travailleurs.

Si l'on met de côté le Monténégro et le

Kosovo, Milosevic a deux adversaires sur le front intérieur : l'opposition politique bourgeoise et petite-bourgeoise d'une part, et les travailleurs de l'autre.

L'opposition :

16 partis politiques instables

A la sortie de la guerre une moitié de l'opposition (car

Draskovic et Kostunica étaient plutôt conciliants) avait promis le renversement de Milosevic, pour le mois de septembre mais elle n'a fait que lui donner un répit et lui permettre de reprendre l'initiative politique.

Les masses sont restées à l'écart, car elle n'approuvaient pas l'indulgence de l'opposition à l'égard des grandes puissances impérialistes et ne retrouvaient pas leurs propres revendications et aspirations dans un programme décousu, dont la seule consigne claire était le changement radical du régime social au travers d'une « privatisation générale, immédiate et obligatoire ».

L'opposition Djindjic-Draskovic, ennemis farouches et déjà largement discrédités, se présente sous la forme de 16 partis politiques, groupés en quatre cercles concentriques : les monarchistes-nationalistes, les libéraux thatcheriens et pro-occidentaux, les centristes affairistes issus du pouvoir bureaucratique et les sociaux-démocrates pro-capitalistes avec une sensibilité sociale certaine . Tous représentent divers foyers, instables et mouvants à souhait. Tous ont peur de la classe ouvrière. Les sociaux-démocrates (pourtant les plus honnêtes et les plus courageux) craignent pour leur part la révolution.

Ils débattent depuis le 16 septembre 1999 (en séances plénières ou non, avec force chicanes procédurières et manifestations d'ambitions inassouvies) sur la façon de venir à bout de Milosevic. Partis en juin dernier « pour sortir Milosevic de son bunker en le tirant par les cheveux » (allusion à Ceaucescu), ils s'accordent autour du vague espoir que, cette année, on lui arrachera « au moins les élections municipales anticipées ».

Ils ont peur de Milosevic, de sa police, de ses hommes de main - les attentats et assassinats hebdomadaires sont connus de tous. Ils ont peur que l'Occident ne les lâche au moment le plus crucial. Ils aimeraient bien que les ouvriers et les paysans sortent dans la rue pour leur faire la courte échelle vers le pouvoir, mais ils en ont peur aussi, car ils craignent qu'en raison des contradictions sociales explosives, cela ne devienne une révolution ou, comme disait Djindjic dans le passé, le « stampédo ».

Avec un programme politique de restauration capitaliste - « démocratique » s'entend — ils n'ont aucune force intérieure et sont obligés de s'aligner sur la politique et sur l'argent occidental, dont ils aspirent à être les exécutants dociles alors qu'ils se trouvent placés au dessus du cratère d'un volcan social. Tiraillés entre l'envie et la peur de prendre le pouvoir, accablés par tout ce que Milosevic leur laisse en héritage, (et en particulier leurs divergences et bagarres internes) et, surtout, par le comportement * Radoslav Pavlovic, syndicaliste indépendant, est un des initiateurs de International Workers Aid pour la Bosnie. Inprecor a publié précédemment deux autres contributions de l'auteur : "Serbie : un tournant historique" (n° 437/438 de juillet-août 1999) et "Belgrade 1968-1998, de la révolution au nationalisme" (n° 426 de juilletaoût 1998).

----- photo credits and running heads -----

U

Page 32

incertain de la classe ouvrière, ils ont fini par se mettre d'accord pour organiser un ou plusieurs meetings communs en mars. Mais, à peine terminée la conférence de presse convoquée pour annoncer l'événement, Kostunica, chef d'un parti démocrate-bis, "Seselj en gants blancs", nationaliste et anti-américain, les avertit : l'OTAN prévoit des manœuvres pour le mois de mars ! Il n'en fallait pas plus pour que le moral oppositionnel retombe à zéro.

Habitué à jouer plusieurs parties d'échecs simultanément, Milosevic guette l'opposition, procède à des avertissements sélectifs — depuis les divers procès (dirigés surtout contre la presse indépendante et le mouvement des étudiants) jusqu'aux attentats — mais ses véritables adversaires sont ailleurs. L'impasse au Kosovo

Au Kosovo il a échangé la défaite militaire contre des avantages politiques. Il n'a pas réussi à chasser les Albanais du Kosovo, mais n'a pas provoqué de saignée importante dans la jeunesse serbe envoyée au front. KFOR et MINUK ont pris possession du Kosovo. Mais ils l'ont pris sur la base d'une résolution de l'ONU (n° 1244) empoisonnée, réclamant une « autonomie substantielle » de la région dans le cadre de la « souveraineté yougoslave », dont le chef est sur la liste d'Interpol. C'est l'impasse politique qui approfondit la division déjà immense au Kosovo entre la majorité albanaise (qui n'a qu'un semblant d'indépendance) et la minorité serbe, en grande partie chassée de ses foyers kosovars et dont la partie restante vit dans les ghettos de la peur quotidienne, ce qui permet à une ultra-minorité de Mitrovica (soudoyée par Belgrade) de tenir tous les Serbes en otages d'une politique nationaliste catastrophique. Au Kosovo c'est l'impérialisme qui est dans l'impasse. Milosevic en tire un avantage et s'en sert dans sa politique intérieure et extérieure.

Cette impasse, même Bernard Kouchner l'a reconnue devant le Conseil de sécurité. Avec le but réel mais inavoué d'instaurer au Kosovo un protectorat pour y abriter une base militaire gigantesque (afin de contribuer à l'encerclement de la Russie qui n'a rien à manger, est sans le sou, mais possède toujours des armes redoutables) l'OTAN a proclamé le « droit d'ingérence humanitaire » pour gagner l'opinion mondiale contre Milosevic. Elle se trouve aujourd'hui devant la nécessité de créer un État et une vie civile, au nom des Albanais, sur le territoire d'un autre État ! Tâche impossible Ainsi le résolution 1244 ne satisfait personne : ni les puissances occidentales, ni le peuple albanais, ni le pouvoir serbe.

Les Albanais voulaient l'indépendance sinon l'égalité des droits nationaux dans la fédération yougoslave, pour échapper à l'apartheid de Milosevic. "On" n'a pas voulu leur accorder ce droit légitime. Aujourd'hui "on" est forcé de leur délivrer une pièce d'identité quelconque, ce qu' "on" n'a pas le droit de faire. Sans parler du travail, de la reconstruction des maisons brûlées, de la libre circulation et des échanges commerciaux qui ne seraient pas le trafic illicite..L'argent affluant au Kosovo sert quasi-exclusivement au maintien et au renforcement de la présence militaire et politique impérialiste. Si le droit n'a pas de force, la force se passera bien du droit, comme toujours dans l'Histoire. Car le droit n'est que la codification du rapport des forces en présence, et ce n'est pas Marx qui l'a découvert le premier.

Assailli de l'intérieur, Milosevic a une palette de choix pour créer la tension à l'extérieur : — A Mitrovica, il dispose de 60 000 otages de premier plan ; - Dans la région sud de la Serbie (Presevo, Medvedja, Bujanovic), à majorité albanaise mais sur le territoire de la Serbie, il a tous les droits pour concentrer sa police et son armée ; — Au Monténégro, jusqu'à preuve du contraire, l'armée yougoslave est chargée des frontières extérieures, ce qui lui permet de jouer au chat et à la souris avec la police monténégrine, forte de 15:000 hommes et équipée comme une armée.

Partout les incidents quotidiens peuvent se transformer, sur le coup d'une décision politique préméditée (jamais spontanément !) en un embrasement géné-

Si Milosevic, pour rester au pouvoir, y maintient une tension permanente, il n'est pas exclu que l'OTAN prenne ce prétexte pour déclencher une nouvelle guerre, terrestre cette fois-ci. Les capitales occidentales, qui vendaient à profusion la doctrine du « droit d'ingérence humanitaire », se gardent bien d'en souligner le caractère sélectif. La Tchétchénie n'en est que la preuve la plus récente. Clinton fait des compliments à Poutine au moment même où celui-ci, dans la pire des traditions tsariste et stalinienne, écrase par le feu et dans le sang le peuple tchétchéne. C'est un petit merci pour hier et un grand merci pour demain : dorénavant l'OTAN est libre de résoudre le nœud kosovar à sa guise. Et elle s'y prépare secrètement mais sérieusement.

Ce poker diplomatique cynique aurait pu durer longtemps si d'autres facteurs de la scène serbe n'étaient intervenus. La montée de la colère populaire, suite à la hausse radicale des prix de base initiée par le gouvernement stalino-fasciste (40 % en moyenne pour les prix du carburant, du transport et de l'électricité, ce qui provoque une chaîne de réajustements des prix), est le facteur le plus immédiat. Les salaires misérables des travailleurs serbes ont perdu la moitié de leur pouvoir d'achat depuis la fin des bombardements. Ils avoisinent actuellement les 50 deutsche marks par mois, c'est à dire qu'ils sont en dessous du minimum vital (selon la "corbeille" syndicale établie par "Nezavisnost"). La grève des enseignants

L'industrie travaillant au ralenti (en dessous de 20 % de ses capacités), un million d'ouvriers étant en lock-out de fait et éloignés de leur lieu de travail, ce sont les enseignants qui jouent le rôle de catalyseur de la colère populaire. En grève administrative depuis février (« grève légale », qui consiste à faire des cours d'une durée de 30 minutes au lieu des 45 minutes officielles), au début du mois de mars un tiers des écoles (300 sur 900) ont basculé vers la grève totale. Les parents soutiennent les enseignants, leurs entants sont les premiers à encourager les profs, les élèves des classes terminales sortent dans la rue avec des banderoles. Le syndicat officiel, saboteur de la lutte des enseignants, est obligé de s'aligner, car il n'arrive pas à arracher au ministre imperturbable même 10 % d'augmentation et il ne veut pas se retrouver à l'extérieur d'une grève en voie de généralisation. Le gouvernement joue la détermination sans faille : la grève devient une « trahison », la revendication d'un salaire permettant de survivre est qualifiée de « manque flagrant de patriotisme ». S'il cède, s'il ouvre la brèche, le gouvernement pourrait être emporté par une avalanche contre le régime. L'enjeu est énorme. Si les enseignants arrivent dans cette situation politique compliquée et dangereuse à faire un front commun et large, c'est le feu vert pour les salariés de la Santé et de la Fonction publique (qui au moins ont une garantie formelle d'emploi)... et les autres suivraient. L'heure est à la grève générale.

Mais ni les partis politiques, ni les syndicats indépendants (dont le principal est "Nezavisnost") n'osent ni ne veulent mettre ce mot d'ordre en avant. L'opposition bourgeoise - par la voix de son syndicaliste de service, Dragan Milovanovic, chef de l'Association "indépendante" des syndicats libres — avait déjà décrété la grève générale

Page 33

en septembre dernier, sans aucun objectif social et même sans préparation sérieuse. Ce fut un coup d'épée dans l'eau : pas même un millier de grévistes dans toute la Serbie. "Nezavisnost" avait dénoncé à juste titre cette sorte d'aventurisme. Aujourd'hui, alors que l'heure est grave et favorable pour proposer à la masse des travailleurs un dénominateur commun, ils se gardent tous d'appeler à la grève générale. Un tel mot d'ordre pourtant, indépendamment même des concessions matérielles qu'il serait alors possible d'arracher au gouvernement, aurait donné un profond sentiment d'unité et de force aux travailleurs.

L'opposition a peur que la nature et la virulence des revendications ouvrières ne porte ombrage à son meeting, ne bouscule les accords finement ajustés en son sein et que Milosevic, gravement menacé, ne déclenche une véritable foudre à ce moment là. Tout en étant favorable à la restauration capitaliste, elle aspire par-dessus tout à une transition pacifique, civilisée. Elle craint la dynamique que prendraient les masses en mouvement auto-organisé.

Tout en sachant discerner l'état d'esprit des masses des combines minables de ses opposants politiques, Milosevic, menacé par deux adversaires de nature différente, tente l'amalgame : il présente celui qui fait grève comme l'allié de l'OTAN. Le ministre de l'Éducation l'a dit et répété depuis un an. Cela crée la confusion et l'hésitation parmi les travailleurs, dont les plus radicaux sont pour le renversement du régime. Mais cela ne suffit plus à arrêter leur lutte. Fuite en avant ?

Ainsi il n'est pas exclu d'assister à des rencontres explosives entre différents acteurs politiques, tous plus ou moins impuissants, y compris les travailleurs sans direction politique), mais tous obligés d'agir. L'OTAN prépare des manœuvres militaires, Milosevic avance son armée et sa police sur les points névralgiques, la mobilisation non avouée commence, les travailleurs se lancent dans des grève, l'opposition serbe prépare un meeting supposé décisif, le peuple albanais du Kosovo se heurte à la KFOR à chaque pas qu'il tente pour revenir à une vie aussi normale que possible, les Serbes kosovars ne peuvent ni rentrer, ni rester là où ils sont, et enfin, dernier élément important de ce puzzle enchevêtré, il y a les élections en Russie.... Poutine et la mafio-bureaucratie russe sont donnés gagnants d'avance grâce au sang tchétchéne qui a soudé l'union sacré d'un pays au bord de la famine, mais dont les couches dirigeantes ne rêvent pas moins de grandeur impériale. En principe, Poutine n'a pas à se mêler des Balkans, car "on" l'a laissé faire en Tchétchénie — c'est du moins ce qui ressort du langage diplomatique codé.... si Milosevic ne met pas son grain de sable dans la mécanique diplomatique onusienne. Mais s'il mettait Poutine devant le fait accompli en mettant à l'épreuve l'amitié du peuple russe face au danger mortel dans lequel la petite Serbie serait tombée brusquement ? La Russie - depuis l'ouvrier de province jusqu'aux généraux, pour des motifs différents — serait unanime pour « défendre la Serbie », ne serait-ce qu'en paroles. Cela lierait les mains de Poutine en Russie, ce qui équivaudrait à lier les mains du Conseil de sécurité, qui doit réexaminer l'affaire du Kosovo en juin. Or, Milosevic pas plus que l'OTAN, ne peuvent trop attendre. Le droit dont ils se réclament passera par la force, ils sont obligés de fuir en avant. Les candidats devant payer le prix de ce jeu diplomatique macabre sont connus d'avance : civils serbes et albanais, à Mitrovica comme à Presevo ou Bujanovac.

En Serbie, certains journalistes indépendants partagent cette analyse de la conjoncture, sans toutefois comprendre le rôle de la lutte des travailleurs en cours : privés d'un canal propre d'expression publique et politique, les travailleurs sont oubliés ou tenus pour quantité négligeable. A l'exception toutefois du vieux et souvent lucide Dragoslav Avramovic, ex-gouverneur de la Banque nationale et candidat de l'opposition au poste de Premier ministre Connaisseur des arcanes du pouvoir, ce dernier n'a pas hésité à affirmer catégoriquement que c'est la classe ouvrière et elle seule qui fait vraiment peur à Slobodan Milosevic.

Faute de véritable alternative politique, faute d'un parti capable de coordonner et de centraliser la lutte dispersée des travailleurs vers l'objectif du pouvoir — non pas pour livrer le pays au Capital et à la soldatesque impérialiste, mais pour garantir l'indépendance nationale et tendre la main aux travailleurs albanais et ex-yougoslaves — il est possible que l'OTAN prenne l'initiative de déclencher la guerre avec l'objectif de renverser Milosevic et d'installer l'opposition au pouvoir. Le résultat immédiat serait une division terrible parmi les Serbes entre « démocrates » et « patriotes », les premiers excusant l'OTAN, les seconds excusant le manque de démocratie, car « la patrie est en danger ». Tant l'OTAN que Milosevic ont besoin d'aboutir à une telle division. Ce serait une introduction à la guerre civile serbo-serbe.

9 mars 2000

Une erreur sur cette page ?