Inprecor 1974–2004

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GRÈCE

Dilemmes existentiels pour une gauche traumatisée

· Inprecor n° 447, mai 2000 · p. 27-28 · 2 269 mots

Grèce et Turquie Paix et armements

Par Georges Mitralias* btenant ensemble presque 87 % des voix, les deux grands partis grecs, le PASOK et la Nouvelle Démocratie, ont dominé les élections du 9 Avril, et ont fait pratiquement le vide autour d'eux. Bien que ce pourcentage exorbitant n'était pas inédit ces vingt dernières années, il représente cette fois une nouveauté absolue pour deux raisons : a) parce qu'il n'y avait pas eu de polarisation sensible entre ces deux partis et b) parce que leurs programmes respectifs se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. C'est donc en tenant compte du calme général qui contrastait avec la traditionnelle rivalité passionnelle des électorats des deux grands partis grecs, que ces 87 % acquièrent toute leur signification politique. Il s'agit d'un vote clair et écrasant en faveur de leurs orientations communes, c'est-a-dire en faveur des politiques néolibérales qui accompagnent l'entrée (imminente) du pays dans l'Union économique et monétaire européenne.

C'était du jamais vu. Malgré les vagues successives de grandes mobilisations populaires à l'occasion de l'arrestation et du procès en Turquie du militant kurde Oçalan ou de l'intervention impérialiste en Yougoslavie, malgré les luttes très importantes des lycéens, des paysans et des enseignants durant l'année qui a précédé le rendez-vous électoral du 9 Avril, la société grecque a voté pratiquement en bloc en faveur des politiques qu'elle semblait condamner avec virulence (selon tous les sondages, il y avait 9095 % des Grecs qui s'opposaient tant à la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie, qu'à la présence de l'OTAN en Grèce !). Le phénomène mérite explication. Si on laisse de côté les "analyses" habituelles sur la "schizophrénie" du corps électoral grec, ainsi que la dénonciation (très justifiée) des divers chantagesés exercés surtout par le PASOK sur les électeurs des partis de gauche, il ne nous reste qu'à constater que "l'état d'esprit" généré par toutes ces luttes n'a pas pu s'exprimer dans les urnes.

La raison est évidente : aucun des partis de gauche n'a été capable "d'inspirer" les électeurs de gauche et d'exprimer leurs doléances. Ceci étant, les deux grands partis aux programmes identiques ont pu ratisser large, profitant du fait qu'il n'y avait pas de concurrent à leur gauche. Leur projet néolibéral a donc paru crédible faute d'adversaire et de projet alternatif cohérent. Dépourvues de véritable débouché politique, les diverses résistances populaires sont restées éparpillées, non coordonnées et finalement, elles n'ont généré qu'un sentiment d'impuissance. A l'heure de vérité, le "peuple de gauche" s'est donc présenté aux urnes totalement désemparé. Le fait qu'il a voté sans grand enthousiasme pour le PASOK afin d'éviter le retour de la droite pure et dure, ne change pas grand chose au triste paysage qui a émergé des urnes. La défaite a été cuisante, presque "historique" Et elle n'annonce rien de bon pour la période à venir...

Plus concrètement, les élections ont été marquées par la remontée fulgurante de la Nouvelle Démocratie qui, obtenant 42,7 % et améliorant son score de 5 %, s'est empressée de se poser en grand vainqueur "moral" de son duel avec la social-démocratie. Le résultat de la formation traditionnelle de la droite grecque mérite réflexion car il est le témoin d'un glissement progressif des couches populaires vers la droite. Selon toutes les enquêtes, ce phénomène qui était jadis impensable, est dû à l'effacement des profonds réflexes anti-droite qui existaient dans la société grecque au moins depuis la chute de la dictature des colonels (1974). Voter pour la droite ne provoque plus ni "remords" ni crises existentielles !

Le pourquoi de cette évolution cataclysmique des moeurs politiques est offert par l'évolution du PASOK. En effet, c'est ce parti, dominant la scène politique grecque depuis 1981 (si on excepte l'interlude 1989-1993), qui a contribué comme aucun autre à la "chute du mur" séparant la gauche de la droite grecque. S'ajoutant aux désillusions créées par les politiques menées par les gouvernements de son fondateur Andreas Papandreou, son virage à droite sous la direction de l'actuel premier ministre, Kostas Simitis, a rendu désormais inopérante le dis-

Grèce

Il ne s'agit pas seulement d'un fait "objectif", mais de l'impression qui domine même chez les plus fidèles des électeurs du PASOK. Selon tous les sondages, seule une minorité parmi eux ose encore qualifier "leur" parti comme socialiste, tandis qu'une écrasante majorité des Grecs de toute appartenance le qualifie maintenant de parti interclassiste "du centre" qui mène une politique néolibérale ! D'ailleurs, la disproportion des moyens financiers des deux grands partis était manifeste. Grâce à l'appui sans réserve du grand capital et de tous les "empires" des moyens de communication grecs, la campagne du PASOK avait surclassé celle de Nouvelle Démocratie au point que la droite ose parler (avec raison) d'un véritable scandale...

Ce n'est donc pas une surprise si, profitant des accents chiraquiens (" rupture sociale", etc.) de son nouveau leader, Kostas Karamanlis, le parti de la Nouvelle Démocratie ait pu capter une grosse partie du mécontentement populaire. Bien qu'aussi pro-européenne, pro-OTAN et néolibérale que le PASOK de Simitis, la Nouvelle Démocratie de Karamanlis-junior s'est présentée aux élections cultivant son traditionnel profil de parti de la "droite populaire" n'hésitant même pas à critiquer le gouvernement pour sa "servilité" envers l'Union Européenne, les Américains et l'OTAN!

En réalité, le parcours du PASOK n'est pas très original, et son évolution est comparable à l'évolution de la plupart des partis sociaux-démocrates européens. Sur fond des changements structurels de la société grecque, le PASOK ouvertement néolibéral de la dernière décennie, a gardé son hégémonie dans le mouvement syndical (ouvrier, paysan, etc.) tout en relâchant notablement ses liens avec ses bureaucraties. En même temps, sa direction a commencé sa transformation de "mouvement socialiste" même bureaucratisé en parti électoral obéissant seulement à ses députés et surtout à son gouvernement. Est venu le temps de la mise au pas de tous les "nostalgiques" du passé populiste, de toutes les structures du parti qui pourraient servir comme courroies de transmission des revendications de sa base. *Georges Mitralias est journaliste.

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Grèce Le nouveau PASOK "normalisé" de Simitis, qui s'est rappelé du mot "socialisme" seulement une semaine avant les élections (quand il fut pris de panique devant la menace, très réelle, de la victoire électorale de la droite), s'aligne désormais plutôt sur Tony Blair que sur Lionel Jospin...

Evidemment, une telle évolution légitime l'ouverture du débat sur la nature du PASOK. Cependant, le fait que même sous la pression du chantage, il y a toujours des milliers et des milliers des gens de gauche qui votent pour ce parti afin de faire barrage à la droite mérite attention. Bien que parti bourgeois ou plutôt, bien que parti du grand capital grec et international depuis belle lurette, le PASOK continue à ne pas être identique et assimilable à la Nouvelle Démocratie. Sa transformation est un processus qui n'est pas encore terminé et toute conclusion définitive sur sa nature reste prématurée et non exempte de conséquences désastreuses pour la gauche. Mais désormais, une chose devrait être claire : la vieille opposition interne des papandréistes et autres populistes et nationalistes est si marginalisée et discréditée qu'elle ne représente plus aucun danger pour Simitis et ses "modernisateurs". Toute tentative de faire émerger une tendance de gauche à l'intérieur du PASOK, devrait nécessairement partir d'autres bases et surtout ne pas entretenir les illusions d'un retour à un passé mythique Le Waterloo de la gauche grecque

Étant donné que la victoire au finish du PASOK (43,8 %) a été rendue possible grâce au débauchage d'une frange appréciable des électeurs des partis de gauche, les principaux perdants devaient être les moins solides de ses composantes : le DHKKI (Mouvement Démocratique et Social) et Synaspismos (Coalition de la Gauche et du Progrès). Le résultat est éloquent : le DHKKI, qui avait dépassé les 7 % aux élections européennes, ne dépasse pas la barre des 3 % et n'obtient aucun député. Synaspismos perd les 2/5 de sa force électorale, avec ses 3,2 % passe de justesse la barre et élit seulement 6 des 11 députés qu'il avait précédemment. Quant au KKE (PC grec), il maintient le gros de ses forces (5,5 %), bien qu'il reste très loin de ses 8,7 % des élections européennes.

Le résultat de l'ensemble des partis de gauche est donc catastrophique. C'est aussi du jamais vu. Pour le DHKKI, c'était prévisible du moment que cette ancienne scission de gauche et nationaliste du PASOK attendait en vain la transtusion de sang nouveau qu'allait lui offrir l'explosion de la crise interne du parti de M. Simitis. Formation hybride et dépourvue de cadres, hésitant en permanence entre ses aspirations nationalistes et son discours anti-libéral, le DHKKI qui reste sans représentation parlementaire, est désormais menacé de disparition.

Le cas de Synaspismos est assez différent. Son échec est aussi cuisant, mais ses causes renvoient aux dilemmes traditionnels de la gauche réformiste de notre temps. De l'aveu de toutes ses tendances organisées, le passage en masse de ses électeurs au PASOK est attribué à ses orientations peu claires et confuses ainsi qu'à son programme qui reste à mi-chemin entre l'opposition nette et la collaboration avec le gouvernement Simitis.

En réalité, Synaspismos est maintenant en train de payer cher ce qui a fait jadis sa force : ses contradictions. Excroissance de l'eurocommunisme à la grecque, ce parti a su offrir le refuge à une multitude de "dissidents" des diverses chapelles de la gauche traditionnelle. Ex-communistes, ex-sociaux-démocrates et ex-gauchistes, ils ont pu tous coexister sous le même toit, en cultivant un flou artistique qui devait aboutir à la formation d'un parti sans véritable organisation et sans frontières, au sein duquel on pouvait trouver le meilleur et le pire. Des tendances social-démocrates qui flirtent avec le libéralisme et un "Courant de Gauche", hétéroclite, qui ose discourir (et parfois agir) sur la nécessité du front unique contre le libéralisme et l'impérialisme. Et au milieu, son président (Nikos Konstantopoulos) et sa fraction en équilibre permanent et instable, tiraillée de partout entre des forces que seul un miracle a pu faire tenir ensemble.

C'est exactement ce miracle qui touche maintenant à sa fin. Amputé de ses électeurs (et de ses cadres) " modérés", qui ont déménagé vers le PASOK, Synaspismos est désormais coincé entre le PC et le PASOK et se trouve à la croisée des chemins. Son congrès extraordinaire en Juin 2000 servira de test de sa capacité à survivre. Mais pour pouvoir survivre, Synaspismos doit changer radicalement : se positionner définitivement "à la gauche de la gauche" en abandonnant toutes ses illusions modérées et réformistes, c'est-à-dire en rejetant une fois pour toutes les tentations de la "gouvernabilité" qui le transforment périodiquement en une simple annexe du PASOK aux yeux de la société. Otage de l'illusion qu'il pourra prendre le contrôle du parti grâce à son alliance avec les "centristes" du président, le "Courant de Gauche" ne semble pas — malheureusement - prêt à franchir le pas. Cependant, rien n'est donné d'avance car beaucoup dépendra aussi des initiatives qui viendront de l'extérieur, tant du KKE, que de l'extrême gauche.

Affaire, donc, à suivre avec la plus grande attention d'autant plus qu'une éventuelle évolution de Synaspismos vers la gauche aura inévitablement des répercussions au sein du KKE (et vice-versa). En réalité, malgré leur sectarisme viscéral qui les a rendus repoussants et peu crédibles pour la masse des travailleurs et des gens de gauche, Synaspismos et KKE ressemblent plus que jamais à des vases communiquants : même le début de la radicalisation de l'un influera sur l'autre. Et surtout, tout positionnement de l'un en faveur de l'unité d'action, ou mieux en faveur du front unique, déclenchera la crise salutaire chez l'autre ! La raison en est simple : les conditions objectives sont plus que mûres, tandis qu'existent en leur sein des forces qui se sont déjà manifestées en faveur d'un cours nouveau de la gauche grecque dans son ensemble.

Ceci vaut aussi pour la myriade d'organisations d'extrême gauche qui ont vu leur influence électorale atteindre leurs minima historiques (pas plus de 0,12 % pour chacune d'elles). Ayant assisté au développement du KKE qui a su capter la radicalisation de la jeunesse, les principales organisations marxistes-léninistes et surtout le NAR (qui provient de la scission de la jeunesse du KKE en 1990), sont actuellement totalement désorientées et démoralisées. Leur éventuelle persistance dans la voie du sectarisme sans bornes et/ou du triomphalisme gauchiste délirant scellera non seulement leur disparition, mais aussi la perte définitive de centaines de militants dévoués à la cause du combat anticapitaliste.

C'est donc dans ce contexte de défaite et de démoralisation générale, que les révolutionnaires doivent œuvrer en toute priorité tant pour l'unité d'action, que pour la recomposition de la gauche grecque. Déjà des voix se font entendre presque partout contre les sectarismes et en faveur du rapprochement, de la collaboration, de l'unité et de l'ouverture du débat sur l'avenir de cette gauche tourmentée. Une partie de l'extrême gauche (dont l'OKDE-Spartakos, la section grecque de la IVe Internationale) s'active sur le terrain de sa coordination et de sa recomposition. Des militants ou des courants venant de Synaspismos, du KKE et de l'extrême gauche (dont des militants de la section de la IVe Internationale) se sont aussi regroupés autour du projet d'une revue mensuelle commune. Cette revue, qui s'appellera "Manifesto", paraîtra très bientôt (en juin) et pourra servir comme cadre de ce dialogue qui a tellement manqué, mais aussi comme une sorte "d'organisateur collectif" et de point de référence pour tous ceux qui veulent résister ensemble aux agressions du néolibéralisme. En somme, dans la grisaille du paysage politique grec, il y a comme un début d'espoir. Aux militants marxistes-revolutionnaires de saisir leur chance avant qu'il ne soit trop tard pour tout le monde...

Athènes, le 23 Avril 2000

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