Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

VENEZUELA (DOCUMENT)

« Chávez s'est compromis avec des secteurs de la classe dominante »

· Inprecor n° 448, juin 2000 · p. 30-32 · 2 783 mots

Économie mondiale

/ politique institutionnelle caracterisee par l'écroulement du bipartisme traditionnel, par une crise économique brutale (presque 80 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté) et par les failles qui apparaissent dans le camp du président Hugo Chávez (I).

Le 28 mai, conformément à la nouvelle constitution, auraient dû avoir lieu des élections présidentielle, législatives, régionales et municipales qui ont été retardées en dernière minute. 11 millions d'électeurs (dont les militaires, qui voteront pour la première fois) devront élire un président, pour un mandat de 6 années, 166 parlementaires, 223 députés régionaux, 23 gouverneurs et 333 maires. A cela il faut ajouter des centaines de conseillers municipaux. Le processus pourrait concerner près de 200 000 candidats, selon les alliances que le chavisme, d'un côté, et l'opposition, de l'autre, réussiront à établir.

Par rapport aux mois précédents la situation a changé. La dispute électorale a lieu avec pour arrière fond une crise et des fractures à Tintérieur du Mouvement Ve République (Movimiento V Republica, MVR) et du Pôle patriotique (Polo patriótico). En mars dernier quelques commandants, qui avaient accompagné Chavez lors du soulèvement contre le gouvernement de Carlos A. Pérez en 1989, ont rompu avec le président actuel et, un d'entre eux, Francisco Arias Cárdenas, s'est présenté comme candidat présidentiel, avec un discours anti-corruption et libéral (il est pour la privatisation des entreprises publiques).

Entre temps, Patrie pour Tous (Patria para todos, PPT), une des principales forces de gauche faisant partie du Pôle patriotique (2) a pris ses distances avec Chávez. Aristobulo Isturiz, dirigeant du PPT, a fait part de l'intention de son organisation de quitter la coalition Pôle patriotique en déclarant « qu'il [Chávez] aille au diable ». Pablo Medina (3) a abondé dans le même sens : « nous laisserons les militants de Patrie pour tous sans candidat et que chacun fasse ce qu'il veut ».

« Super Chávez » doit donc faire face à des tensions avec ses alliés d'hier alors qu'en même temps apparaissent des tensions sociales et que quelques syndicats entrent en résistance. Il semble improbable qu'il puisse répéter le score électoral de plus de 70 %, comme lors des dernières élections.

L'article ci-dessous présente quelques explications du panorama politique et du projet chaviste. Surtout, c'est une approche très dure et critique venant de la gauche. Son auteur est un des dirigeants historiques de la gauche latino-américaine, Douglas Bravo, ancien dirigeant des Forces armées de libération nationale (FALN), organisation de la guérilla vénézuélienne des années soixante.

Erensto Herrera

Déclaration de Douglas Bravo a souveraineté nationale est sans aucun doute l'héritage le plus cher de notre nationalité, transmis par les patriotes du XIX® siècle. Et avec elle la valeur de la liberté dans ses différentes expressions, l'exercice des droits des citoyens, la démocratisation incessante du pouvoir, le renforcement de la dignité humaine, constituent le fondement de notre comportement. Notre peuple a toujours fait preuve d'une capacité significative de résistance et d'intégrité tout au long de son histoire. Grâce à cette capacité, les forces populaires se soulevèrent le 27 février 1989 dans la plus splendide, légitime et radicale insurrection du XX* siècle vénézuélien (4). Cet événement a inauguré un nouveau rôle du peuple puisque la réponse immédiate à l'implantation du modèle de globalisation néolibérale entamé par Carlos Andrés Pérez, a constitué un nouveau réveil du peuple.

C'est pour cette raison que le 27 février 1989 fut le véritable point de départ des nouveaux changements révolutionnaires que réclament aujourd'hui les masses paupérisées de notre pays. Voilà pourquoi nous arrivons en l'an XI de la nouvelle confrontation culturelle, politique, économique, sociale, religieuse et militaire la plus importante de notre histoire récente, menée par les forces de l'émancipation et de la souveraineté, la ferveur populaire et le patriotisme digne et authentique, d'un côté, et les forces 1. Inprecor n° 442 de décembre 1999 a publié un article présentant la situation au Venezuela après l'arrivée au pouvoir du président Hugo Chávez (élu lors de la présidentielle du 6 décembre 1998 avec 56,2 % des suffrages exprimés). 2. Le Pôle patriotique est une coalition regroupant le Mouvement Ve République, Patrie pour tous (PPT) et le Mouvement vers le socialisme (MAS, fondé en 1971 par l'ancien guérillero Teodoro Pettkoff). 3. Dirigeant historique Causa Radical, organisation de gauche radicale qui s'est divisée lors de la campagne présidentielle de 1998. Inprecor n° 376 de janvier 1994 a publié un entretien avec Pablo Medina.

avec des secteurs de la

classe dominante »

de la mondialisation, de l'oppression et de l'humiliation de l'autre. Telle est la véritable réalité, le conflit historique fondamental de ces dix dernières années, non encore résolu et en vertu de quoi notre pays a vécu, vit et continuera de vivre sous le choc.

Le président Hugo Chávez avec une habileté respectable qui finira par s'épuiser, tient un double langage de plus en plus discrédité dans l'opinion publique. D'un côté, son apparence rédemptrice dont les valeurs les plus cotées par lui-même et ses conseillers se reflètent dans les résultats des sondages par une sensible baisse de popularité. De l'autre, on trouve la réalité du plan politique de Chávez dans les accords avec les multinationales, avec des secteurs antinationaux de la bourgeoisie vénézuélienne comme les Cisneros, et avec les Américains et la Banque mondiale auxquels il a garanti une continuité dans leur pouvoir afin qu'ils puissent continuer de dévaster nos richesses de base, entraînant la pauvreté et limitant notre souveraineté. Le décret pour la convocation du référendum en faveur de l'Assemblée nationale constituante a légalisé les accords internationaux qui affectent notre souveraineté, accords signés par Caldera (5) avec les transnationales en matière d'ouverture pétrolière, minière et forestière, et qui avaient été contestés devant la vieille Cour suprême de justice, laquelle avait émis une décision favorable à l'ouverture pétrolière. Maintenant, paradoxalement, avec la mal nommée révolution pacifique du commandant, nos souveraine4. A la suite d'un plan d'austérité imposé par le président Carlos Andrés Pérez (Action démocratique) la population pauvre est descendue dans les rues à Caracas, pillant les magasins. Une féroce répression (246 morts officiellement, entre 500 et 1200 morts selon l'opposition) s'en est suivie, mais des émeutes de la faim on à nouveau eu lieu en 1990. 5. Rafael Caldera Rodriguez fut président de 1974 à 1978 sous l'étiquette d'Action démocratique et, à nouveau, de 1994 à 1998 sous l'étiquette de Convergence démocratique, une coalition de 17 partis (dont les conservateurs, le MAS et le PC). Son gouvernement a sombré dans la corruption (cf. Inprecor n° 442).

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tés se trouvent - comme le dit l'écrivain Luis Brito Garcia - dépecées.

Petit à petit, nous sommes aujourd'hui moins indépendants et moins souverains qu'avant. « Le Décret ayant valeur de loi sur la protection des investissements, autorise les étrangers à empêcher le Venezuela de modifier les lois qui les arrangent. Le traité sur la double fiscalité autorise les étrangers à ne pas payer les impôts qu'ils doivent sur les richesses qu'ils ont accumulées au Venezuela. Ces deux normes soumettent le pays au jugement de tribunaux ou de commissions d'arbitrage étrangères. Nous ne pouvons pas librement nous doter de lois, ni les appliquer, ni les interpréter. » Ces deux aspects décrits par Brito Garcia, sont bien un exemple auquel nous pouvons ajouter les incessantes privatisations des entreprises essentielles de Guyane, la législation agricole qui consacre la remise des terres entre les mains des grands capitalistes de l'industrie agro-alimentaire, et, sur le plan militaire, l'acceptation des survols par les forces du Nord sous prétexte de lutter contre les narcotrafiquants, et derrière cela se cachent les nouveaux plans d'occupation stratégique de nos territoires. Nous citons de nouveau : Souveraineté en morceaux de Luis Brito Garcia : « Après le survol vient la base, après la base les renforts, puis la présence militaire continue, ensuite les "manœuvres conjointes" et notre sujétion réelle aux stratégies de la puissance d'occupation. » (El Nacional du 4 mars 2000).

Quant au drapeau le plus agité par l'actuel président, celui de la lutte contre la corruption, il est évident qu'il n'y a eu jusqu'à maintenant aucune personnalité corrompue emprisonnée. Les grands capitalistes qui ont endetté le pays et possèdent des comptes en banque à l'étranger qui leur rapportent des intérêts substantiels, continuent de jouir d'une bonne santé financière et de la liberté de mouvement. Pas un seul de nos super dévalués bolívars n'a été récupéré des coffres suspects des grands corrompus pour les réinsérer dans les plans d'assainissement économique de la Nation ou de la protection sociale. En définitive, il n'est rien arrivé de significatif sauf le simple changement d'une nomenclature institutionnelle, du pouvoir judiciaire et le déplacement de quelques anciens juges et fonctionnaires d'Etat pour les remplacer par d'autres qui s'avèrent être moins honnêtes et plus pervers que les précédents. De telle façon que les grandes aspirations des pauvres et de la classe moyenne du Venezuela sont à nouveau flouées, il faut donc ajouter encore une période de décomposition et de frustration. En effet, ce qui s'impose actuellement, c'est le modèle économique, social, culturel, politique et militaire de la mondialisation et la persistance de la corruption, ce qui se traduit inévitablement par la présence chronique de la misère avec le spectre du chômage, la promiscuité, la faim et la criminalité. L'inflation, le manque de logements, l'insécurité, la démoralisation, le stress et la névrose collective, le désespoir et la dépression psychique et spirituelle montreront le paysage existentiel de notre peuple en vérifiant la nouvelle tromperie menée par un gouvernement qui n'a même pas su faire honneur à sa première image de fils rebelle de la République et héritier de l'armée de libération bolivarienne.

Face à cette pathétique réalité, certains FRANCISCO HUGO ARIAS CHAVEZ CAMPAIEN CAMPAIGN

VENEZUEL

secteurs des forces populaires envoient des signaux de fumée avec des signes de type alternatif. Concrètement, il s'agit des luttes des communautés indigènes et paysannes pour la récupération des terres dont les conceptions de propriété collective — entretien des sols, formes de convivialités, d'organisation et de luttes — correspondent à des points de vue alternatifs et à des aspirations de changement de société. De même, dans les différentes villes du pays, les communautés organisées des quartiers, des secteurs étudiants, des ouvriers, des écologistes et d'autres ne se contentent plus d'attendre et mènent d'importantes luttes revendicatives. Sur le terrain politique, on observe que les regroupements de partis recommencent à s'épuiser en batailles bureaucratiques pour obtenir un peu plus de pouvoir dans ce qui est la plus perverse des répartitions électorales. D'autre part, une partie des secteurs patriotiques et révolutionnaires paraissent un tant soi peu confondus de ne pas avoir clairement identifié l'ennemi historique fondamental de cette étape. Il est évident que le vieux pacte de Punto Fijo approuvé par AD

Venezuela et COPEl (6) n'est plus l'ennemi politique principal, même s'ils sont toujours là, comme des gardiens sans scrupules du capitalisme mondialisé.

Il est donc nécessaire de mettre en évidence que l'ennemi principal du peuple vénézuélien et de la souveraineté de la patrie est l'objectif de la mondialisation parce que son unique et absolue loi est celle du gain et de l'accumulation démesurée de capital et de pouvoir, c'est pourquoi sa nature est antipopulaire et antinationale.

Le président Chávez est arrivé et se maintient au Palais de Miraflores justement parce qu'il s'est compromis avec certains secteurs des classes dominantes et qu'il exécute les plans essentiels de la mondialisation. Grâce à cela, il bénéficie de l'appui des grands capitaux multinationaux, de l'état-major conservateur des forces armés et des secteurs les plus illustres du Pentagone. Le pugilat prolongé contre le puntotijisme (7) fait partie de la pantalonnade du président, de son spectacle politique de bas étage avec lequel il prétend disqualifier les secteurs dissidents révolutionnaires en les cataloguant comme puntotijistes. C'est une vieille stratégie de facture adéco-bétancuriste (8) qui stigmatisait la dissidence avec le sobriquet de perezjimenisme (9) et de cette façon neutralisait l'opposition tandis qu'elle avançait dans l'alliance avec les compagnies pétrolières et les Nord-américains consolidant ainsi la démocratie formelle corrompue et déprimante, qu'ils ruinèrent ensuite jusqu'à satiété. Aujourd'hui, nous sommes en présence d'une situation semblable comme si la fatalité de l'histoire était inéluctable. Mais nous devons dire que ce n'est pas vrai, que maintenant des avant6. L'Action démocratique (AD, social-démocrate) et le Comité d'organisation politique des électeurs indépendants (COPEI, chrétien-démocrate), sont les deux partis politiques bourgeois traditionnels/. Leur corruption sans limites et leur politique agressivement néolibérale leur fit perdre toute légitimité, ce qui a ouvert la voie à la victoire de Hugo Chávez lors de l'élection présidentielle de 1998 7. Adjectif dérivé du Pacte de Punto Fijo, signé le 31 octobre 1958 entre les trois partis qui allaient appuyer Romulo Betancourt (AD, COPEI et l'URD, ce dernier réduit au rôle de « petit parti ») qui a institué le « modèle vénézuélien de démocratie », un système de facto bipartite, qui s'est effondré en 1998. 8. Adjectif formé à partir du nom de Romulo Betancourt et du parti AD qu'il a fondé. 9. Du nom de Marcos Perez Jimenez, dictateur de 1952 à 1958.

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Venezuela / Colombie gardes existent avec une nouvelle pensée émancipatrice beaucoup plus mûre, avec un réel ancrage dans des secteurs importants de la population et des intellectuels sensibles aux manifestations du pouvoir souverain des communautés organisées.

Aujourd'hui à la différence du passé, nous sommes très nombreux à comprendre que la révolution est avant tout un processus graduel de lutte de valeurs contre d'autres valeurs, dans lequel se forge et émerge une nouvelle civilisation, que la contradiction principale de notre société se situe entre émancipation et mondialisation. Que les concepts sur lesquels se construit la nouvelle civilisation sont : l'entière souveraineté du peuple face à un quelconque oppresseur étranger ou national, l'autogestion économique et sociale pour construire une économie propre et technologiquement indépendante, l'exercice direct du pouvoir politique, social et militaire par les communautés organisées, la préservation, le soin et la défense des ressources naturelles et de l'environnement, etc.

Nous partons de la conviction que l'apprentissage des peuples n'est pas statique mais dynamique, fait de recherche incessante et d'assimilation d'expériences et d'idées, aussi irréductible que silencieux, et à cause de cela explosif, créateur et savant. Il est opportun de rappeler une fois de plus le credo du poète Aquiles Nazoa pour confirmer notre foi dans le pouvoir créateur du peuple. Autour des méga élections, il est évident qu'une compétition bureaucratique sans pitié s'est mise en marche, révélatrice de la médiocrité politique et des appétits personnels qui règnent à l'intérieur de la direction du Pôle patriotique et du MVR, organisation qui s'avère être une copie conforme des originaux AD, COPEl et associés. Et c'est précisément pour cela qu'a flotté, comme les déchets dans l'eau, le scandale des commandants qui ont manipulé l'opinion publique en utilisant le mythe du 4 février (10) pour justifier ce qui est précisément sa perdition et son effondrement historique en s'en remettant aux vieilles structures du pouvoir pour devenir les gestionnaires du système capitaliste mondialisé. Le commandant Francisco Arias Cardenas et le groupe qui le suit sont comme Chávez bien loin du programme et des postulats que le pays avait espérés le 4 février 1992 : leurs contradictions expriment une lutte malheureuse très sale d'ailleurs pour le partage du pouvoir, ce qui les discrédite dans leur image de patriotes jadis honnêtes. La dignité est 10. Référence au 4 février 1992, jour de l'arrestation de 1098 militaires lors de l'échec du coup d'État de Hugo Chávez.

corrupteur. correspond donc aux secteurs et aux forces de l'émancipation assumant les décisions, exige de nous. En premier lieu, il s'agit de reprendre les mots d'ordre et les idées pour le réarmement philosophique et politique des avant-gardes populaires. Développer un plan de reprise du mouvement populaire à travers l'organisation des luttes pour ses propres revendications. Impulser toutes les manifestations possibles, fermes et résolues, pour le sauvetage de la souveraineté et l'indépendance de notre patrie. Stimuler, créer, appuyer, consolider toutes les formes de fétichisée dans les discours de ces nouveaux représentants du vieux pouvoir oppressif et

Et comme on dit, la lutte continue. Elle les compromis et les risques que le moment construction de la nouvelle civilisation, qui a pour fondements les aspirations millénaires à la liberté et au bonheur.

Nous sommes au temps où les faux mythes tombent en raison de leur propre fausseté et où les vrais mythes resurgissent dans le paradoxe de l'existence humaine. Ni la démocratie du vieux pacte de Punto Fijo, ni le militarisme mondialisé de Chávez ne garantissent le bonheur du peuple. Un nouveau pouvoir social, politique, militaire et culturel des communautés organisées est le chemin pour retrouver l'utopie où les rêves rejoignent la réalité et où le peuple soit le maître absolu de son destin. Chávez a capitulé. La lutte continue. Jusqu'à la victoire.

Mars 2000 Projet politique troisième voie

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