Raquel Gutiérrez et Alvaro García Linera* I. L'aube Vendredi meries Cochas mild sevilles en pleine mobilisation. Des milliers et des milliers de personnes, dès la première heure, commencent à converger vers le lieu de rendez-vous fixé par la Coordination pour la défense de l'eau et de la vie. C'est la « prise de Cochabamba », une occupation pacifique de la ville où des milliers de voix s'uniront pour dire « non à la loi sur l'eau », « non à la concession de l'eau à l'entreprise Aguas del Tunari », « non à la hausse brutale du prix de l'eau ».
Les autorités de la ville sont aussi en plein émoi. Il s'agit de contrer cette convergence de toute une population fatiguée de subir des décisions injustes imposées sans la moindre consultation. Depuis quelques jours, l'agitation est à son comble : ces messieurs Landívar et Guiteras se sont rendus à El Valle pour essayer de désamorcer la mobilisation en mêlant désinformation et menaces ; l'accord politique entre la municipalité et le gouvernement central a été rompu ; des renforts de polices ont été acheminés depuis d'autres départements et on assiste à des mouvements de troupes. Enfin, le 4 février s'annonce comme une journée décisive pour la gestion d'une ressource essentielle pour tous, l'eau.
Les premiers cordons de police qui voulaient bloquer les ponts permettant d'accéder au centre ville sont franchis vers 10 heures du matin. La multitude qui gagne la Place principale ne se laisse pas arrêter par les forces de l'ordre, malgré les gaz et la mitraille, les coups et les matraques qui pleuvent au rythme des bravades que profère le sieur Guiteras dans les médias. La pression résolue de la multitude, forte du sentiment de la justesse de ses revendications, fait reculer les forces de police qui ne peuvent plus contrôler que les abords immédiats des bâtiments administratifs symboles du pouvoir. Tout le reste de la ville est maintenant aux mains de la population qui sort dans les rues ou arrive des alentours. Un grand élan de solidarité s'élève, la peur vaincue, les hésitations balayées par les errements grotesques
La renaissance
de la multitude
des autorités. C'est tout le peuple de Cochabamba qui recouvre la dignité, laisse éclater sa fureur, construit une nouvelle solidarité, porteuse d'espoir, de victoire et d'allégresse. Le tumulte et la révolte
Le 5 février, Cochabamba s'éveille dans l'incertitude totale, mais toujours aussi indignée par la furie et le mépris dont ont fait preuve la veille les autorités et les forces de police. Les radios donnent la parole à des femmes qui témoignent : « ils ont massacré nos enfants, nos paysans , c'est intolérable ». Ces voix, bientôt relayées par certaines chaînes de télévision, laissent éclater la colère populaire. A nouveau les rues s'emplissent, les carrefours sont bloqués et la foule revient à la charge pour occuper la place centrale. La solidarité s'organise. Les portes s'ouvrent pour accueillir les blessés ; on alimente les feux allumés aux carrefours ; les gens se parlent, s'organisent, se passent du vinaigre pour contrer l'effet des gaz ; par familles entières on investit la rue ; les parents veulent que leurs enfants sachent comment on défend un juste droit ; des cantines s'improvisent pour donner à manger aux manifestants.
C'est la population dans son ensemble qui rejoint la mobilisation. Chacun avec ce qu'il a et comme il peut. Tous se sentent concernés et s'organisent. Il n'y a personne qui dirige cette multitude maintenant qu'elle s'est convaincue de faire face à la répression, qu'elle s'identifie avec l'objectif d'occuper la place et de défendre un droit primordial, l'eau. Cette capacité de décider et d'agir paraissait enfouie à jamais. En ces jours de février, Cochabamba a brisé sa peur mais aussi le monopole de l'expression citoyenne confisquée par le discours libéral. La légitimité ébranlée des autorités a volé en éclats, réduite à la violence et au mensonge.
A 11 heures du soir, la place est investie dans un déchaînement de liesse populaire. Les forces de police ont dû se replier, les détenus sont relâchés et fêtés par la multitude qui les * Raquel Gutiérrez et Alvaro García Linera sont journalistes à La Paz, Bolivie.
absorbe. « Nous avons gagné Nous avons investi la place et nous voici. Nous avons dit non à l'augmentation de l'eau et ils y ont renoncé. Nous avons demandé que la législation sur l'eau prenne en compte le respect des us et coutumes et le gouvernement sy est engage. »
« Nous nous ferons respecter. »
II. Les feux d'avril Les forces constitutives
Il y a principalement quatre forces dans la Coordination pour l'eau et la vie qui maintiennent leur potentiel d'interpellation et de mobilisation.
La première, la plus importante, est formée par les organisations locales de paysans pratiquant la culture irriguée qui se sont développées ces six dernières années dans les vallées et les zones suburbaines. L'utilisation de l'eau dans la région andine a toujours relevé d'un système d'autorités communales, de régulation des débits, de contrôles collectifs et de pratiques cérémonielles, aussi complexe que le régime de la terre. La pénurie d'eau dans les vallées de la région de Cochabamba, le regroupement de syndicats dans des projets d'investissements pour le forage de puits, l'achat de pompes, le creusement de canalisations ont donné aux comités de l'eau une importance de premier ordre dans la vie sociale.
Il faut ajouter les conflits pour l'accès aux nappes souterraines, avec le percement de puits par l'ancienne SEMAPA pour alimenter la ville en eau potable. Face à l'assèchement de leurs terres, les cultivateurs ont engagé depuis plusieurs années des luttes radicales et constituent l'organisation la plus puissante dans les régions rurales. Avec l'adoption de la loi 2029 à la fin de l'an dernier, dont l'objet est de traiter l'eau comme une simple marchandise et non comme un bien public, ils ont été conduits
" La coca ou la mort ! »
Lors d'une visite il y a quelques mois, le tsar de la lutte antidrogue aux États-Unis, le général Barry McCaffrey, a rendu hommage à la « politique antidrogue » du gouvernement bolivien : à en croire les chiffres officiels toujours sujets à caution, en deux ans, il aurait réduit de 36 000 à 18 000 hectares la superficie des plants de coca. Ce qu'il n'a pas dit, c'est que le problème s'aggrave de jour en jour. Le résultat de à chercher de nouveaux alliés et à développer des mobilisations de plus grande ampleur.
La deuxième force est la Fédération des ouvriers de Cochabamba. Secteur le plus conscient et actif de ce qu'il reste du mouvement ouvrier traditionnel, sous la direction d'Oscar Olivera, ils ont remis à jour les qualités de la condition ouvrière, marquée par la fragmentation et la précarisation, et su développer une campagne de longue haleine pour reconstruire le tissu syndical et associatif du prolétariat, encourager la syndicalisation des femmes et des travailleurs saisonniers, détendre les droits des plus jeunes qui dès 14 ou 16 ans s'entassent dans des entreprises insalubres, avec des journées de travail de 12 heures, et rénover la culture de la classe ouvrière.
Ils ont acquis une grande autorité politique et morale. Plus qu'une force de mobilisation de masse, ils comptent par_leur légitimité, leur capacité d'analyser la réalité et d'en saisir la complexité, qui leur valent une reconnaissance au niveau de toute la région et même à l'échelle nationale. Ils ont su faire d'une question commune mais diversement prise en charge, l'eau, un problème assumé collectivement dans un cadre organisationnel unique, celui de la Coordination. Là où la COB a toujours échoué, ils ont réussi à unifier sous direction ouvrière des travailleurs de la ville et de la campagne, des salariés des transports et des vendeuses de marchés, la classe moyenne paupérisée. C'est un acquis dont la portée s'appréciera sans aucun doute dans les prochaines années.
Classiquement, la COB organisait les travailleurs sur la base de leurs entreprises. Mais la restructuration des classes sociales a créé un vaste salariat essentiellement nomade, des travailleurs multifonctions qui combinent la vente de leur force de travail avec la vente de produits, le travail indépendant et le petit commerce, sans stabilité aucune. La Coordination leur offre un espace de participation multiple qui accueille aussi bien le syndicaliste paysan que le syndicaliste ouvrier, l'habitant d'un quarces « succès », c'est que des milliers remplacées progressivement de paysans voient leur existence c'est-à-dire jamais — par des palmême menacée. Dans la région du miers, des agrumes ou des bananiers.
Chapare, 300 000 personnes, dans
Cela ressemble à une mauvaise leur majorité en dessous du « seuil de blague. Quand Banzer a été élu en pauvreté » que définissent avec un
1997, il avait annoncé une éradicacynisme parfait les organismes intertion complète en cinq ans. Il fallait nationaux, vivent de la culture de la détruire 50 000 hectares de plantacoca. Pour des familles entières, tions, dont 35 000 pour le seul c'est la seule source de revenus. Sous
Chapare, sans que soient prises en la pression des États-Unis, le gouvercompte les conséquences sociales et nement bolivien s'est engagé à environnementales.
mettre en place des programmes
Face à l'hostilité des paysans, le gouvernement n'a rien trouvé d'éradication et a proposé de payer
2 500 dollars par hectare pour les d'autres que les expulsions et la vioplantations détruites qui seraient lence. On ne compte plus les faits de tier populaire, l'animateur d'une association de cultivateurs en parcelles irriguées ou le "jeune activiste" ou encore le citoyen qui se sent concerné.
C'est ce qui permet de comprendre l'extraordinaire potentiel de mobilisation urbaine des mois de février et d'avril, la capacité à entraîner des milliers de jeunes sans avenir, travaillant occasionnellement, avec des contrats précaires, dans de petits ateliers familiaux, ou encore artisans, vendeurs de glaces, élèves et étudiants pour qui les études ne sont plus une forme d'ascension sociale.
La troisième force provient de groupes et de professionnels qui ont permis d'investir le domaine juridique et de maîtriser les questions techniques dans les négociations pour renouveler le contrat de l'entreprise Aguas del Tunari. Cela a permis à la Coordination de se faire entendre de secteurs des classes moyennes ou aisées de la société de Cochabamba.
La quatrième force, mais non la moindre, est constituée par les syndicats de cultivateurs de coca et des communautés traditionnelles, les ayllus, des régions de l'altiplano. Porteurs d'une tradition ancestrale et d'une cohésion communautaire très forte, ils se sont joints à la mobilisation avec toutes leurs qualités de discipline, le poids de la mémoire et de l'histoire. Démocratie plébéienne
« Ce sont des indiens primitifs » a déclaré publiquement le ministre Hoz de Vila quand les dirigeants de la Coordination ont refusé de décider la levée du blocus sans consulter d'abord leur base. « L'indianisation » de l'ennemi est un recours atavique pour dénigrer symboliquement toute opposition. On s'étonne moins alors que des francs-tireurs ouvrent le feu sur une multitude qu'ils voient comme une horde de bêtes sauvages.
Ce que traduit surtout ce féodalisme colonial qui tient lieu de système explicatif du monde, c'est la rage et la crainte face à des résistance et les accrochages meurtriers. « La coca ou la mort » est devenu le symbole de la lutte des paysans, avec à leur tête Ivo Morales, aujourd'hui député. La région est maintenant un des principaux champs de bataille contre le gouvernement et la politique des Etats-Unis qui, sous le prétexte de lutter contre le trafic de drogue, mettent en cuvre une stratégie d'intervention (tout comme en Colombie et en Equateur) dans ce que Laurence Summers, secrétaire du Trésor, qualifie « d'États faibles ». E.H.
formes d'organisation citoyenne qui rompent avec l'insipide normalité de l'État, avec les formes fallacieuses de représentation, les accords politiques de sommet et l'irresponsabilité générale. La Coordination a pu faire reculer l'État non seulement parce qu'elle a contraint les troupes à s'enfermer dans leurs casernes et à négocier pour leur approvisionnement. L'État a perdu parole et autorité parce que la multitude a créé des formes de participation politique collectives dans des assemblées qui rendaient aux citoyens le contrôle et la responsabilité directe de leurs affaires, de leurs décisions. Ce sont des formes de pratiques démocratiques de masse courantes dans les mobilisations ouvrières, dans les quartiers, dans les syndicats paysans ou dans les communautés ancestrales. Ce qui est nouveau, c'est leur généralisation, la création d'un tissu démocratique à l'échelle régionale, préfigurant un réseau d'assemblées qui pourrait s'instaurer dans tout le pays.
Les formes d'organisation de la Coordination se sont développées sur quatre niveaux pendant les mobilisations d'avril. Le premier et le plus important est formé par les assemblées de comités de l'eau et de cultivateurs de parcelles irriguées, les assemblées de quartier et de communautés. Les gens y font le lien entre leurs problèmes particuliers et l'intérêt général, y discutent des actions à mener et de leur traduction au niveau local. C'est ainsi qu'est née la décision de former une force populaire collective pour investir la place et organiser ce qui est devenu, dans la chaleur des barricades, « la guerre de l'eau ».
La deuxième forme d'organisation fonctionne depuis plusieurs mois comme un parlement populaire. C'est l'assemblée des représentants de la Coordination. Elle est formée de délégués tournants représentant les comités de l'eau et des cultivateurs locaux, les syndicats agricoles, les comités de quartier, les associations pour l'eau, les syndicats et les fédérations urbaines, les "jeunes" et les étudiants. Pendant les mobilisations d'avril et avant l'instauration de l'état de siège, ce parlement a fonctionné quotidiennement et c'est son assemblée plénière qui a dirigé le mouvement.
Le troisième niveau est celui des assemblées municipales. Il s'en est tenu cinq en une semaine avec la participation d'une foule de dizaines de milliers de personnes (de 5 000 à 100 000). Elles témoignent d'une soif démocratique sans précédent, d'une multitude lassée que d'autres pensent et décident en son nom. Dans la chaleur des événements, ces gens du peuple veulent s'auto-représenter et s'auto-diriger. Ils bloquent leurs rues, barrent leurs routes, se rendent sur la place avec leurs enfants, armés de bâtons et de frondes, débattent en assemblées et mettent ensuite en œuvre les décisions prises.
Dernier niveau d'organisation, le comité exécutif de la Coordination dirigé par Olivera et Omar Fernández. Son autorité incontestée vient de ce qu'il se contente de mettre en œuvre les décisions prises quotidiennement en assemblée. C'est l'aboutissement le plus authentique de cette extraordinaire démocratisation de l'espace public, de la mise en cause de l'étatisation comme de la privatisation des intérêts communs qu'a représentée cette révolte. Reconstitution du tissu social
La consolidation de l'ordre social et de l'idéologie néolibérale dans la société bolivienne n'ont pas été seulement le résultat d'un ensemble de décrets et d'opérations de propagande. Elles résultent d'une transformation des structures sociales et symboliques. Le discours de l'efficacité marchande, de la gouvernabilité et la marchandisation du vote, l'intériorisation de l'impuissance sociale vécue comme une carence individuelle, la rupture des solidarités, tout cela est entré dans les consciences collectives des gouvernants et des gouvernés à mesure que les anciennes structures de cohésion sociale se désagrégeaient et faisaient place à l'atomisation, la concurrence et la perte de mémoire.
La crise du syndicalisme traditionnel, des formes coopératives de syndicalisation et de la COB qui symbolisait cette expression politique de la société a permis que s'engouffre le néolibéralisme. Cela a marqué la fin du mouvement ouvrier incarné par les mineurs, de l'ensemble des structures associatives à portée universelle de ces dernières décennies. On a vu émerger une société profondément atomisée, en miettes. Mais ces mécanismes destructeurs n'ont pas eu raison des réseaux locaux, dans les quartiers ou les agglomérations. Apparus autour de problèmes très concrets, limités à un domaine circonscrit à la communauté ou au quartier et, d'une certaine façon, très fragiles par leurs dimensions mêmes, ces réseaux élémentaires ont donné naissance en un temps record à un nouveau tissu à l'échelle régionale, avec une signification de portée nationale. La Coordination incarne la formation d'une nouvelle identité sociale plébéienne qui fait pièce
Boletin Electrónico Correo de preusa de la IV Internacional para América Latina y el Caribe
Le Secrétariat unitié de la IV° Internationale produit, en espagnol, un bulletin de presse électronique d'informations et d'analyses sur l'Amérique latine. Pour s'inscrire, envoyer le message • subscribe ci-prensa-l » à l'adresse électronique <[email protected]>. Pour toute information : <[email protected]> au discours régionaliste traditionnel des élites dorées mais crée aussi des pratiques d'autodétermination dans le domaine politique. La production d'un champ d'action
Ce que la société du travail avait créé de meilleur, la COB, a subi ces quinze dernières années une défaite non pas tant du fait de la répression que de l'absence d'un horizon social alternatif. La défense légitime des droits acquis s'en tenait aux accords passés avec l'État national et la référence au socialisme ne dépassait guère une vision élargie du capitalisme d'État. Au fond, pendant des décennies, le peuple et la gauche ont été nationalistes et leurs rêves ont sombré avec l'État nationaliste pour faire place à une société sans âme. Cochabamba et jusqu'à un certain point les indiens aymaras de l'altiplano ont rompu cette funeste torpeur.
Le projet de la Coordination de créer une société autogestionnaire a brisé la dualité fallacieuse privé/État qui était au cœur des projets politiques. A l'image du politique traité comme une question autogérée, les richesses collectives comme l'eau doivent être l'affaire de tous : être gérées par ceux qui en ont besoin et les utilisent, autogérées par les citoyens eux-mêmes. C'est ainsi que naît une nouvelle idée de la souveraineté sociale jusqu'alors incarnée par l'État. Le bien commun, l'intérêt général ne sont pas le fait de l'État qui a démontré n'être qu'une forme de propriété privée des fonctionnaires du gouvernement. Ils ne doivent pas être aux mains d'une "communauté illusoire" de bureaucrates ; ils relèvent de la gestion régulée de tous par les mécanismes de démocratie que sont l'assemblée, les délégués tournants, etc
La réhabilitation des us et coutumes comme partie du droit, incarnés dans la force de la multitude en révolte, postule à faire de ce qu'on qualifie abusivement d'archaïque un vecteur d'avenir, de modernité On voit resurgir le rêve du vieux Marx de dépassement du règne du capital par la reconstruction, « dans des conditions supérieures », des structures communales agraires ancestrales.
Deux nouvelles propositions sociales s'affirment ici à long terme : autogestion et communauté. Tout comme les divers courants du mouvement ouvrier se sont alimentés au sens commun de la dissidence sociale dans les années quarante du XX* siècle, un sens nouveau de la dissidence et de l'insoumission sociale a surgi avec l'impétuosité d'une rébellion sociale à l'aube du XXI* siècle. La construction d'un horizon d'action alternatif à l'ordre existant passe maintenant inexorablement par ces deux dimensions de la multitude en mouvement: l'autogestion politico-économique et l'ayllu, la communauté ancestrale élargie.