Par Salah Jaber* Le Labour Party Pakistan (LPP, Parti du travail du Pakistan) a tenu son premier congrès à Lahore, du 15 au 18 avril, en mettant à profit l'accalmie relative dans les conditions répressives sous le régime militaire du général Pervez Musharraf. De fait, le congrès s'est tenu dans les locaux de la Commission des droits de l'homme du Pakistan, une organisation démocratique progressiste qui avait aimablement loué au LPP sa salle de conférences moderne pour une somme symbolique.
L'organisation du congrès était tout à fait remarquable : depuis les dossiers et badges distribués aux participants, jusqu'à la façon dont les travaux furent conduits et à la nourriture. La salle où le congrès eut lieu était pleine à craquer, avec plus de 200 personnes (y compris des enfants amenés par leurs parents). Les délégués élus ou désignés étaient au nombre de 135, représentant une organisation de près de 2 000 membres (à des degrés divers d'engagement militant) répartis sur l'ensemble du territoire pakistanais, la plupart étant concentrés dans les deux provinces les plus peuplées, le Pendjab et le Sind. Les délégués étaient en majorité des hommes d'âge moyen, ouvriers ou syndicalistes.
Cela témoignait, d'une part, de l'implantation fort importante du LPP dans le mouvement syndical pakistanais, en particulier parmi les cheminots. Plusieurs délégués étaient des responsables syndicaux de haut rang. Mais cela indiquait aussi, d'autre part, une certaine faiblesse du recrutement dans la jeunesse, bien que quelques jeunes délégués aient fait preuve de beaucoup d'énergie. Cela révélait, enfin et surtout, une faiblesse majeure en ce qui concerne la participation féminine. Ce n'est pas surprenant dans un pays, comme le Pakistan, où la condition hautement opprimée des femmes commune à l'ensemble du sous-continent sud-asiatique est aggravée par la prédominance de l'Islam sous ses deux formes traditionnelle et intégriste militante.
La proportion de femmes parmi les délégués était très faible ; une seule d'entre elles prit part - et une seule fois — aux discussions politiques générales durant les quatre jours de congrès. Cette femme courageuse fut interrompue à plusieurs reprises et réagit avec une combativité remarquable. La direction du parti a essayé de compenser la faible proportion de femmes en faisant siéger une camarade parmi les trois membres du comité de présidence. Mais il était clair que beaucoup reste à faire à ce niveau, et — bien que la direction du LPP et certains des membres du parti soient certainement décidés à améliorer la situation du parti à cet égard — cette tâche requerra des mesures très radicales et très énergiques.
La configuration du congrès du parti était un reflet exact de la nature du processus qui a conduit à sa création. Le LPP est, en effet, une organisation très récente : il y a cinq ans à peine, son premier noyau comprenait moins de dix militants ! Ces camarades étaient membres du Comité pour une Internationale ouvrière (CWI), organisation trotskyste dominée par la tendance Militant de Grande-Bretagne (devenue aujourd'hui le Socialist Party). Parmi ces premiers camarades, quelques-uns avaient pratiqué « l'entrisme » (la tactique de construction du parti qui était la principale caractéristique de la tendance Militant) dans le parti populiste bourgeois de Benazir Bhutto, le Pakistan People's Party. Ils sortirent de cette expérience en optant pour un regroupement large de militants ouvriers radicaux, au moment même où le courant Militant en Grande-Bretagne connaissait une scission autour de la question de l'alternative à l'entrisme dans cette phase post-stalinienne de l'histoire mondiale.
Le petit noyau des fondateurs du LPP, dirigé par le camarade Farouk Tariq, réussit brillamment à regrouper un vaste éventail de militants révolutionnaires, dont plusieurs proviennent de traditions pro-Moscou ou pro-Pékin. Ces camarades avaient été désabusés par l'effondrement de l'Union soviétique et de
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Party Pakistan (LPP)
ses satellites, ainsi que par l'évolution politique de la Chine, tout en restant attachés, malgré tout, à une politique radicale de lutte de classes. Ces cadres expérimentés purent attirer un certain nombre de nouveaux militants parmi les couches très larges radicalisées tous les jours par les conditions de grande misère dans lesquelles vit la grande majorité des Pakistanais. L'essentiel de ce ressentiment social est ordinairement canalisé et détourné dans un sens réactionnaire par les très nombreux groupes intégristes actifs au Pakistan. C'est d'autant plus vrai que la gauche radicale a été particulièrement faible et inefficace dans ce pays depuis des décennies. Le LPP est confronté au défi de remplir avec succès ce vide à gauche.
La nature hétérogène de la base du LPP, découlant de la façon même dont il a été formé en tant que regroupement, s'est trouvée reflétée durant les débats du congrès. La direction du parti ne fit rien afin de masquer les divergences ou d'empêcher une quelconque discussion : de ce point de vue, le congrès du LPP fut une preuve tangible du caractère profondément démocratique du parti, y compris de l'absence de tout « culte » de la direction en son sein. Les cadres expérimentés, présents en nombre important parmi les délégués, se comportèrent tous comme des égaux, décidés à construire une « maison commune » pour les militants socialistes pakistanais
C'est ainsi que deux débats, qui eurent lieu le second jour du congrès, furent particulièrement animés : le débat sur la stratégie révolutionnaire (la théorie de la révolution permanente) et le débat sur la question nationale au Pakistan. Sur le premier thème, il subsiste des tensions au sein du parti entre quelques militants provenant du CWi trotskyste et d'autres provenant de traditions pro-Moscou ou pro-Pékin et qualifiés par les premiers de « staliniens ». Le recours à une telle épithète est d'autant plus regrettable qu'il devrait être évident qu'aucun « stalinien » véritable ne pourrait adhérer à un parti comme le LPP. * Salah Jaber est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale.
Pakistan / Débat
Il ne fait pas de doute, en effet, que la nature politique du parti, telle que l'exprime son hebdomadaire Mazdoor Jeddojuhd (Lutte ouvrière), est très clairement marxiste révolutionnaire. Le LPP défend l'idée qu'il ne saurait y avoir de solution radicale des tâches nationales et démocratiques au Pakistan, ou dans tout autre pays dépendant, sous une direction bourgeoise, aussi progressiste qu'elle pût être. La seule voie pour la solution radicale de ces tâches est une révolution des masses travailleuses dirigées par la classe ouvrière, libérant le pays de la dictature du capitalisme mondial et de ses relais nationaux.
Comme Farouk Tariq l'expliqua justement dans son intervention sur cette question, ce qui compte c'est que le LPP adhère à cette conception stratégique : qu'elle soit appelée « révolution permanente » ou non est une question tout à fait secondaire, de nature historique. Seuls des sectaires peuvent accorder plus d'importance à une querelle sur des étiquettes, ou sur l'histoire (comme le débat Lénine contre Trotsky avant 1917) qu'à la question réelle : celle de la perspective stratégique du parti pour la lutte au Pakistan. La réponse à cette question cruciale fut donnée très clairement selon la ligne exposée ci-dessus, et ne fut mise en cause par aucun camarade.
La discussion sur la question nationale au Pakistan fut également animée, en particulier sur le statut de la communauté Mouhajir (réfugiée au Pakistan après la partition de l'Inde) dans le Sind. Le fait est que la question nationale en général est l'une des questions les plus complexes et les plus épineuses dans la théorie et la politique marxistes. La tendance du Militant britannique a une tradition particulièrement déficiente sur cette question, tandis que l'héritage stalinien n'est aucunement meilleur. De cette double déficience, il résulta une tentative de traiter cette question durant le congrès avec des catégories ossifiées et des schémas rigides (comme la célèbre et bien mauvaise définition formulée par Staline en 1913), qui ne sont certainement pas adaptés à un pays avec un tissu national et ethnique aussi complexe que celui du Pakistan. Il faut espérer que le parti sera capable de surmonter toutes les divisions potentielles sur une question pareille, qui pourrait facilement devenir explosive. La seule façon possible de le faire est d'adhérer à la même approche souple et profondément démocratique que Lénine développa au sujet de la question nationale dans l'empire russe, où celle-ci était encore plus complexe qu'au Pakistan.
En dehors de ces sujets litigieux, les débats furent relativement sereins et fondés sur un consensus reflété dans le principal document programmatique soumis au congrès. La discussion sur l'intégrisme musulman, le premier jour, montra la profonde aversion que les militants progressistes pakistanais éprouvent naturellement à l'égard d'un courant qui joue un rôle totalement réactionnaire dans la politique locale. Il y eut néanmoins une certaine exagération dans l'assimilation de l'intégrisme musulman au fascisme, qui fut corrigée au cours de la discussion en faveur de l'affirmation selon laquelle il y a des traits communs aux deux courants — une affirmation qui laisse ouverte l'appréciation de l'ampleur des différences entre eux dans chaque cas concret. En dernière instance, concrète de chaque situation concrète, sans aucune illusion quant au caractère socialement réactionnaire de cette tradition dans son ensemble.
La discussion organisationnelle, au quatrième et dernier jour du congrès, fut également consensuelle : le parti envisage de mettre sur pied une organisation à deux échelons. C'est une idée de bon sens dans un pays avec un taux d'illettrisme aussi élevé, si l'on veut préserver un fonctionnement démocratique du réseau de cadres (l'échelon dirigeant). Le journal du parti est actuellement le seul hebdomadaire de gauche du Pakistan ; il est fréquemment utilisé et cité dans la presse nationale et dans les universités. Sa circulation atteint un maximum de 3 000 exemplaires et devrait être augmentée (une motion fut adoptée, prohibant les publicités commerciales dans l'hebdomadaire, suite à la publication incongrue d'une pub sexiste pour un « produit de beauté »).
Plusieurs militants d'autres organisations et d'autres pays assistèrent également au congrès. Un accueil particulièrement chaleureux fut réservé aux représentants de l'Organisation révolutionnaire des travailleurs d'Afghanistan. Le troisième jour du congrès fut consacré à la question des courants révolutionnaires internationaux : le LPP est fermement attaché au principe d'une organisation révolutionnaire internationale, et c'est dans cet esprit que la direction du parti avait invité des représentants de courants internationaux à présenter leurs conceptions.
Furent invités à s'exprimer sur ce sujet : la IV° Internationale ; deux tendances issues d'une fraction ayant rompu avec la IVe Internationale en 1979 et généralement désigné sous le nom de « moréniste » : la Ligue internationale des travailleurs (LIT) et l'Union internationale des travailleurs (UIT), une scission de la LIT ; le Democratic Socialist Party (DSP) d'Australie, qui quitta Internationale en 1985 ; et des militants allemands qui ont rompu récemment avec le CWI.
Au nom de la IV° Internationale, l'auteur de ce rapport assura aux camarades du LPP que l'Internationale, qui partage la même conception ouverte de la construction du parti sur laquelle le LPP a été fondé, continuera à apporter sa solidarité active aux camarades pakistanais — quelle que soit l'option qu'ils adopteront finalement quant à leur affiliation internationale, lorsque le parti sera en mesure de prendre une décision sur cette question. •