Trois questions à Gilbert Achcar* Manifesto : Les critiques de la politique d'expansion de l'OTAN vers /'Est ont avancé l'argument selon lequel celle-ci pousserait la Russie à renforcer sa collaboration avec la Chine. Au contraire, les partisans de l'élargissement ont souligne la nécessite de protéger l'Europe de /'Est contre une résurgence des visées impériales russes. Quelle est votre position sur ce sujet? Gilbert Achcar : Je suis résolument de l'avis des premiers. La perspective d'un rapprochement sino-russe ne relève d'ailleurs plus de la spéculation sur le futur. D'ores et déjà, la Russie est devenue le fournisseur attitré de la Chine en matériel militaire sophistiqué (avions, sous-marins, destroyers, etc.). En fait, Moscou livre aujourd'hui à Pékin un type d'armement que l'Union soviétique refusait jadis à ses alliés les plus fidèles. Ceci ne correspond pas seulement Impérialisme à un intérêt économique de la Russie, dont les armes sont, avec les hydrocarbures, les seuls produits immédiatement solvables sur le marché mondial.
Il est clair que le fait d'être le fournisseur attitré d'un pays en armes de pointe crée des liens stratégiques autrement plus importants que ceux qui résultent de la vente de téléphones mobiles... Ces liens se renforcent sur la base d'une convergence politique de plus en plus accentuée entre les deux pays : Moscou et Pékin dénoncent à l'unisson
" l'hégémonisme " américain et la tentation d'un " monde unipolaire ". Ils se soutiennent mutuellement (Tchétchénie, Taiwan, etc.), et tissent tous deux des liens privilégiés avec des États classés à Washington dans la catégorie des rogue states (Etats scélérats), comme la Yougoslavie de Milosevic, l'Iran, etc. C'est là la conséquence normale d'une politique occidentale toujours placée de fait sous le signe de l'endiguement (containment) de la Russie et de la Chine.
Quant à l'argument des visées impériales de la Russie, je dirai deux choses : d'une part, qu'il s'agit bien évidemment d'une prophétie auto-réalisante (self-fulfilling prophecy), puisque plus la Russie se sent menacée, plus elle aura tendance à raffermir son contrôle sur ses marches impériales * Gilbert Achcar enseigne à l'Université Paris VIII de Saint-Denis et à l'Université américaine de Paris. Il a récemment publié "La nouvelle Guerre froide, le monde après le Kosovo" (Paris 1999, PUF) et dirigé l'ouvrage collectif "Le marxisme d'Ernest Mandel" (Paris 1999, PUF). Cette interview a été réalisée pour le premier numéro (juin 2000) du nouveau mensuel de la gauche radicale grecque Manifesto, dont nous remercions la rédaction de nous l'avoir fourni.
traditionnelles. En ce sens, la guerre de Tchétchénie est la conséquence naturelle de la guerre du Kosovo ! D'autre part, ceux qui veulent contrer les visées impériales de la Russie le font-ils à partir de sentiments nobles et humanitaires ? Seuls des nigauds peuvent croire à de telles sornettes. Les visées impériales des uns ne sont pas plus légitimes que celles des autres. Toutes sont également exécrables, et elles se nourrissent mutuellement. Manifesto : Comment donc combattre ces visées impériales contradictoires en les rejetant également ? Ne faudrait-il pas exploiter les contradictions entre elles, en soutenant les plus faibles contre les plus forts ? Gilbert Achcar : Ce qui équivaudrait à soutenir la Russie et la Chine contre l'OTAN... Je crois que ce type d'argument, le fameux argument de l'ennemi principal et de l'ennemi secondaire, est particulièrement pernicieux. À moins de s'identifier avec l'un des camps en présence en considérant ses visées comme légitimes, il serait tout à fait néfaste de soutenir une politique poursuivant des visées illégitimes sous le prétexte qu'elle s'oppose à d'autres visées illégitimes s'appuyant sur une plus grande puissance. S'identifier avec les victimes des deux camps, tant avec les populations irakienne et serbe (les populations et non les gouvernements) qu'avec les populations tchétchène et tibétaine, est la seule attitude qui permette de construire une politique conséquente d'opposition à toute hégémonie mondiale.
Il faut, contre les visées impériales de toutes sortes, défendre les principes progressistes du droit international : droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, égalité impérialismes...? souveraine des États, prohibition de tout usage de la force en violation du droit international, etc. Et pour promouvoir ces principes, il faut défendre une politique de désarmement mondial et d'élimination des tensions. C'est dans cette optique qu'il faut non seulement s'opposer à l'élargissement de l'OTAN à l'Est, mais exiger même la dissolution de l'OTAN, d'autant plus qu'elle s'est reconvertie d'alliance défensive en organisation d'intervention sécuritaire.
Il est vrai cependant que la politique la plus périlleuse, aujourd'hui, pour la paix mondiale est celle des Etats-Unis d'Amérique, qui doit, à ce titre, être la cible principale, mais non exclusive, du mouvement international de la paix. Il n'est qu'à voir comment les États-Unis cherchent, à présent, à réviser ou abroger le traité ABM limitant le déploiement de réseaux antimissiles, au moment même où la Douma russe ratifie le traité START-Il de réduction des armes nucléaires stratégiques. Les projets américains de déploiement de réseaux antimissiles sur le territoire américain et en Asie du Nord-Est sont de nature à aggraver considérablement les tensions entre Washington, d'une part, Moscou et Pékin, de l'autre.
Manifesto : La création d'une armée européenne est maintenant à l'ordre du jour de l'Union européenne. Croyez-vous que l'Europe occidentale soit prête à " s'affranchir " de la tutelle militaire des Etats-Unis ? Quelle est l'attitude américaine à ce sujet ? Gilbert Achcar : Il faut d'abord ramener les choses à leurs justes proportions. Le sommet européen d Helsinki a décidé de mettre sur pied une capacité européenne de déploiement de 60 000 soldats en 60 jours et de maintien de cette force pour une durée d'un an, ce qui implique la mobilisation de plus de 60 000 soldats en tenant compte des rotations. Ce n'est certes pas négligeable, mais on est encore loin d'une " armée européenne " qui supposerait au premier chef des moyens de frappe aérienne. Il s'agit seulement d'une force d'intervention dans le cadre d'opérations du type " maintien de la paix ", à l'instar des troupes actuellement déployées au Kosovo. L'expérience du Kosovo a été d'ailleurs l'une des principales motivations de cette décision d'Helsinki : les membres européens de l'OTAN peinent à assurer les contingents qu'ils se sont engagés à fournir, au moment même où les pressions s'accroissent aux États-Unis pour un retrait des troupes américaines du Kosovo.
Cest ce qui explique également que Washington plaide constamment pour le renforcement des capacités européennes d'intervention : toute l'expérience de la Bosnie était déjà là pour montrer les conséquences graves de l'impuissance curopéenne dans une situation où l'intervention des Etats-Unis était bloquée par un Congrès qui lui était hostile. C'est pourquoi Washington désire que ses partenaires européens accroissent leurs dépenses militaires et leur capacité d'intervention autonome. Toutefois, pour Washington, cette capacité autonome doit s'exercer dans le cadre de l'OTAN, en tant que pilier européen " de l'Alliance, et n'intervenir qu'avec la bénédiction des États-Unis. Et c'est là que les tiraillements se font sentir entre Washington et certaines capitales européennes, Paris en particulier, où l'on souhaiterait adosser l'autonomie technique sur une indépendance de décision politique, par laquelle l'Union européenne pourrait décider de certaines interventions sans en référer à Washington.
Mais on est encore loin du compte. Il s'en faut encore de beaucoup pour que les armées européennes puissent se passer de l'infrastructure américaine disponible dans le cadre de l'OTAN. Et par ailleurs, il est bien difficile de croire qu'un Tony Blair, dont la position a été tout à fait décisive dans la décision de mettre en place cette force de l'UE, soit animé par une volonté de " s'affranchir " de la tutelle militaire des États-Unis... Ceux qui croient combattre l'hégémonie américaine en appelant au renforcement de la puissance européenne ne font que contribuer au renforcement de la puissance occidentale globale contre le reste du monde.
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Débat / Union européenne