Le KOR, Comité de défense des ouvriers, a été créé en Pologne en septembre 1976. Le Comité a été fondé par un groupe d'intellectuels de Varsovie (la majorité de ses fondateurs avait eu une activité oppositionnelle auparavant - en 1948, les anciens du PPS-Parti socialiste polonais -, en 1956 ou en 1968) pour venir en aide aux ouvriers persécutés pour leur participation aux grèves de juin 1976.
Le Comité s'est fixé pour but de lutter pour la libération des ouvriers emprisonnés, la réintégration des ouvriers grévistes licenciés, l'arrêt de toutes les poursuites contre eux, et d'exiger que la vérité soit faite sur les événements de juin. Il a aussi aidé matériellement les familles des ouvriers victimes de la répression. Une grande innovation est apparue dans les méthodes de travail de ce comité : l'utilisation de la légalité. membres fondateurs du KOR ont rendu publics leurs noms, leurs adressses et même leurs numé ros de téléphone; ils ont tous insisté sur le fait que leur action est menée entièrement conformément à la loi.
L'initiative du KOR a rencontré un écho important au sein de la population polonaise, sensible aux liens renoués entre ouvriers et intellectuels, pour la première fois depuis 1956. D'importantes sommes d'argent ont été collectées et distribuées aux familles des ouvriers licenciés ou emprisonnés; une assistance juridique a été accordée à ceux qui ont été inculpés et des actions en faveur des ouvriers (mais aussi des intellectuels) emprisonnés (signatures de pétitions, grève de la faim) ont été entreprises.
Parallèlement, le KOR s'est fixé un but supplémentaire; celui de briser le monopole du
Pologne
"Appel à la société"
par le Comité de défense des ouvriers
Le Comité d'autodéfense sociale KOR constitue le prolongement du Comité de défense des ouvriers KOR, fondé en septembre 1976 pour venir en aide aux ouvriers victimes de la répression. Nous publions ci-dessous un document récent de ce mouvement qui, sans être à proprement parler programmatique, donne un aperçu de ses vues sur la situation en Pologne, et les moyens d'action qu'il précopouvoir sur l'information, et il a commencé à publier un bulletin d'information en Samizdat.
Ce bulletin a eu un succès considérable, et d'autres publications clandestines (soit proches du
KOR, soit exprimant d'autres courants) l'ont suivi.
L'action du KOR, sa réussite relative dans le milieu ouvrier (la lettre des travailleurs de Ursus qui ont exigé la libération de leurs camarades licenciés par exemple), conjuguée avec des pressions du mouvement ouvrier international ont largement contribué à la décision du gouverne ment polonais d'amnistier les ouvriers grévistes.
Le KOR a donc perdu en été 1977 une de ses principales raisons d'être.
Pendant ce temps-là, la brèche ouverte par le KOR dans le monopole du Parti sur l'information et sur l'ensemble de la vie politique s'est considérablement élargie. Le pouvoir, après avoir hésité longuement entre la répression pure et simple (des dirigeants du KOR ont été emprisonnés au printemps 1977) et la tolérance générale a choisi une troisième voie, celle de la répression à petites doses : harcèlement, tentatives de décourager individuellement des oppositionnels
(en particulier ceux qui sont moins connus), courtes périodes de garde à vue, passages à tabac, pressions sur les lieux de travail, flicage systématique - sans aller toutefois (sauf en de rares cas : le meurtre de l'étudiant Pyjas, l'emprisonnement prolongé de l'un des fondateurs des syndicats libres, Switon, qui font exception), jusqu'à une répression très brutale. Ceci a permis à l'opposition de se renforcer considérablement.
D'autres courants sont apparus. Le plus important en dehors du KOR est le ROPCIO - mouvement de défense des Droits de l'Homme et du
citoyen - de tendance plus nationaliste et plus lié à l'opposition traditionnelle d'avant 1948 que le KOR. Le nombre des publications clandestines qui apparaissent plus ou moins régulièrement aujourd'hui en Pologne est évalué entre 25 et 50 (et ceci en dehors des livres publiés en Samizdat).
Dans ce mouvement général de renouveau de l'opposition, le KOR a tenté de retrouver sa place, en se transformant en « Comité d'autodéfense sociale» CAS-KOR) qui selon ses fondateurs a comme but : 1. La lutte contre les répressions ayant des motifs politiques, religieux ou raciaux ou liées à des visions du monde. 2. La lutte pour la légalité, et aide aux personnes persécutées contrairement aux lois. 3. La lutte pour la garantie constitutionnelle des des droits et des libertés des citoyens. 4. L'aide et le soutien à toute initiative de lutte en faveur des droits de l'homme.
Le CAS-KOR, comme le KOR auparavant, se définit donc comme un organisme qui a des buts essentiellement humanitaires (aide aux victimes de la répression et des discriminations, lutte en faveur des Droits de l'Homme). Parallèlement, la grande majorité de ses membres a créé le « Mouvement démocratique», qui se définit beaucoup plus comme un mouvement politique, et qui déclare que son but est de lutter pour la démocratie et pour l'indépendance nationale. Les termes utilisés dans la déclaration de fondation du «Mouvement démocratique» sont relativement précis, probablement parce que cette déclaration a été le fruit d'un compromis entre les différentes tendances représentées dans le KOR.
Aujourd'hui, on peut difficilement parler du CAS-KOR comme d'une organisation homogène; il faudrait plutôt parler d'un « courant KOR». Ce courant englobe des « organisations-mères » : le CAS-KOR, et son expression politique, le « Mouvement démocratique», ainsi que des organisations, mouvements, revues, ete., influencés fortement par le KOR, et souvent animés en grande partie par des militants du KOR, sans qu'ils puissent être formellement identifiés avec lui, et sans que toutes leurs actions soient contrôlées ou en accord total avec le courant principal du KOR. Parmi les plus importantes, citons des comités de solidarité des étudiants (SKS), la rédaction de la revue Robotnik (L'ouvrier), revue dirigée vers la classe ouvrière et distribuée parmi les ouvriers; certains comités paysans et des syndicats libres de la Côte baltique et de Silésie; la Société des Cours scientifiques (TKN); une université parallèle, etc.
Les activistes du KOR (contrairement à ceux de la Charte 77) ne se définissent pas en termes « occidentaux ». Il est très difficile de dire qu'un tel parmi les animateurs du mouvement est plutôt eurocommuniste, un autre libéral, marxiste ou socialiste. Ils voient tous comme but principal la «reconstruction de la société polonaise », aujourd'hui atomisée par les bureaucrates, et ceci en stimulant la création de mouvements sociaux, c'est-à-dire de mouvements d'auto-organisation, indépendants de toute tutelle bureaucratique. C'est pourquoi sont encouragés les syndicats libres comme expression d'auto-organisation des ouvriers, les comités de paysans, les organisations indépendantes d'étudiants, des enseignants, des artistes. Le but final serait la démocratie et une véritable autodétermination.
Quant aux moyens d'y arriver, on peut distinguer à l'intérieur du KOR deux ailes : 1. L'aile que l'on pourrait appeler des « réformistes de l'extérieur» (et qui est vraisemblablement majoritaire dans le mouvement), qui pensent que la situation géo-politique de la Pologne (c'est-à-dire la menace permanente des chars soviétiques) oblige, au nom du réalisme, à passer un compromis avec le pouvoir. Cela, non en essayant de le changer de l'intérieur, mais en exerçant des pressions de l'extérieur, par des mouvements de masse, pressions qui obligeront le pouvoir à négocier avec l'opposition et à arrià un compromis avec elle. Les prévisions sur ver la nature de ce compromis, c'est-à-dire les limites de l'élasticité du régime, varient selon l'optimisme (ou le pessimisme) des divers oppositionnels qui se sont exprimés à ce sujet. 2. D'autre part une aile radicale du KOR existe. Elle part d'un point de vue beaucoup moins fataliste quant à l'inévitabilité de l'intervention soviétique (voir à ce sujet l'interview avec un opposant polonais, Inprecor, numéro 43), et en conséquence refuse tout compromis et toute né gociation avec la bureaucratie.
Le document que nous publions ici nous semble particulièrement intéressant. La deuxième partie du document (les propositions d'action) réaffirme des thèses connues du CAS-KOR, comme la nécessité de l'auto-organisation de la
C'est la première partie qui montre un développement nouveau au sein du CAS-KOR : l'importance attribuée au problème de l'inégalité sociale. Cette problématique n'apparaît pas du tout dans les principes de fondation du CAS-KOR. Il y a eu, c'est vrai, des articles traitant de problèmes ponctuels (manque de viande, manque de médicaments) dans les bulletins d'information du KOR, mais c'est la première fois, à notre connaissance, que le problème de la croissance des inégalités sociales, de la misère d'une partie de la classe ouvrière d'une part et des privilèges exhorbitants (et héréditaires) des bureaucrates d'autre part, est posé avec tant de netteté, et a été considéré suffisamment important pour constituer toute la première partie de l'Appel à la société, avant la problématique « tra-
ditionnelle » du CAS-KOR (libertés démocratiques et création de mouvements sociaux). Il est intéressant peut-être de mentionner ici que la tentative de solution proposée par le CAS-KOR pour le problème du manque de viande (rationnement, sous le contrôle de la société) est diamétralement opposée à celle (augmentation du prix de la viande) qui a été suggérée par un groupe d'économistes proches du KOR dans un
Le mouvement de protestation ouvrière de juin 1976 a révélé une crise profonde de la vie économique et sociale du
Nous étions en droit, durant les deux années qui se sont écoulées depuis, d'attendre de la part des autorités, au moins une esquisse des perspectives de résolution de la crise. Non seulement il n'en a rien été - les causes de l'explosion sont demeurées intactes -, mais de nouvelles sources de marasme et une désorganisation croissante ravagent la vie économique, politique, sociale et culturelle du pays.
de la situation, nous estimons de notre devoir de dire à la société polonaise notre appréciation de la situation, et d'essayer de lui indiquer des remèdes possibles.
Nous voudrions également que notre déclaration serve d'avertissement aux autorités contre la continuation d'une politique consistant à négliger consciemment les vrais problèmes ne pas les résoudre. La société a ressenti à plusieurs reprises les résultats tragiques de cette politique dont les autorités portent sur elles l'entière responsabilité.
1. Une augmentation dissimualimentaires s'est substituée à celle rejetée en 1976 par la société. Pratiquée sur une large est réalisée par l'introduction sur le marché de produits substitutifs qui changent de prix avec l'étiquette;
cette tactique a frappé beaucoup de produits manufacturés et la plupart des produits alimentaires, dont le pain. La hausse des prix dans le commerce d'Etat s'est répercutée sur le commerce privé, entrainant l'augmentation des prix des fruits et des légumes. Les proportions atteintes par ce phénomène sont difficiles à déterminer; il est néanmoins hors de doute que le processus inflationniste, en incluant les modifications officielles prix, est de loin plus important que ne le laisse supposer les données administratives.
difficultés d'approtant en ce qui concerne l'alimentation que les produits manufacturés, ne cessent d'augmenter. Quantité
One peuvent être acquises sans d'énormes pertes de temps dans les files d'attente, sans piston ou dessous de table.
Le problème de l'approvisionnement de la populasolu, à moins que l'on ne concréation d'un réseau important de magasins «commerciaux» où le prix d'un kilogramme de saucisson, équivaut au salaire journalier moyen d'un ouurier: 150 à 200 zlotys le kilogramme. .../... La hausse dissimulée des prix et les difficultés d'approvisionnement provoquent une augmentation exubérante du coût de la vie, qui frappe avant tout les couches les plus démunies de la popula2. La situation du secteur de la Santé est alarmante. fisance chronique des investissements dans ce domaine a fini par faire diminuer ces dernieannées le nombre de lits d'hôpital, déjà quantitativement sans rapport avec les besoins, notamment dans les services psychiatriques et les maternités (l'Annuaire statistique de 1977). L'exiguité et l'état document intitulé « Remarques sur la situation économique». Leur opinion est donc vraisemblablement restée minoritaire.
L'apparition d'une analyse, très précise et très intéressante à notre avis, des inégalités sociales, peut signifier le début d'un tournant du CAS-
KOR vers un rapprochement avec les préoccupations immédiates des travailleurs.
technique d'un bon nombre d'hôpitaux où aucuns travaux n'ont été faits depuis l'avant- guerre, créent des conditions sanitaires qui constituent une menace pour la santé des malades.
Un obstacle de plus contre lequel butent les soins médicaux réside dans l'insuffisance de l'alimentation et de la fourniture de médicaments dans les hôpitaux et sur le marché.
(...)
3. La situation du logement, toujours dramatique, ne s'est pas non plus améliorée durant les dernières années. Le nombre de personnes attendant leur tour pour disposer d'un logement augmente d'une année à l'autre, et le temps d'attente s'allonge. Parallèlement, le prix du logement s'élève systématiquement, grevant lourdement les budgets familiaux: dans les coopératives de construction, le loyer mensuel, avec le coût du crédit, peut atteindre une somme de
3000 zlotys (le salaire moyen est de 3500 zlotys - note du traducteur).
Les autorités tentent de compenser la désorganisation de l'économie par une exploitation accrue des ouvriers. On la durée moyenne augmente du travail pour de nombreux groupes de travailleurs. Les conducteurs, les mineurs, les travailleurs du bâtiment et bien d'autres catégories professionnelles travaillent de 10 à 12 heures par jour.
les mineurs de la
Priver possibilité de récupérer les samedis passés au travail, les obliger à travailler le dimanche et leur imposer un système de rétribution tel qu'une ab-
proche - entraîne une baisse de 20% du salaire mensuel; tout ceci n'est comparable qu'avec l'exploitation prati quée aux premiers temps du capitalisme. 4. Une comparaison entre le salaire journalier d'un ouurier et les prix dans les magasins « commerciaux» fait apparaître un autre fait inquiétant: la stratification sociale s'amplifie. Les différences entre les salaires sont excessives et sans rapport avec les qualifications. L'écart entre les retraites est énorme. Il y a en Pologne des familles dont les conditions de vie sont extrêmement difficiles, et d'autres, peu nombreuses, qui n'ont aucun souci matériel. Un facteur supplémentaire d'accroissement des inégalités sociales vient des privilèges dont disposent les groupes liés au pouvoir: un approvisionnement privilégié, des services de santé et des centres de vacances spéciaux, des allocations de logements, de terrains de construction, et de devises : ce ne sont là que quelques-unes des facilités dont bénéficient les groupes dirigeants. Il en résulte une aliénation sociale de ces groupes qui ne sont plus aptes à percevoir les vrais problèmes sociaux.
De plus en plus on observe le fait suivant : la transmission par héritage de la situation privilégiée des parents. Le principe de l'égalité des chances pour les jeunes devient illusoire.
Dans une situation où la crise économique frappe la société tout entière, et notamment ses couches les plus défavorisées, le fait de garantir des privilèges spéciaux aux groupes dirigeants suscite la juste colère et l'indignation morale. 5. L'élément fondamental de la situation sociale, économique et politique du pays pendant les dernières années a été la crise profonde de l'agriculture. On voit se manifester à présent les résultats de la politique de discrimination et de destruction menée durant les trente dernières années à l'encontre de l'exploitation familiale. Pourtant, la récolte obtenue d'un hectare de terre cultivables par une exploitation agricole familiale continue à être supérieure à la récolte correspondante dans les exploitations comme le fait que le coût de fonctionnement d'Etat dépasse la valeur de leur production, n'empêche pas que des investissements gigantesques vers ces fermes et vers les coopératives agricoles.
Les difficultés liées à la crise générale de l'économie sont faites sentir ces dernières années de manière particulièreforte: le manque de charbon, d'engrais, de fourrage, de machines agricoles, de matériaux de construction, licapacités d investissement des exploitations paysannes, provoquant l'exode des jeunes vers les villes.
A LIRE EGALEMENT L'interview du camarade M., militant très engagé dans la lutte pour les droits démocratiques en Pologne, parue dans Inprecor, numéro 43, du 18 janvier 1979, sous le titre Le combat de l'opposition.
Il faut y ajouter le gaspillage des produits agricoles à la suite de la désorganisation et de la corruption qui règnent dans les institutions d'achat de produits.
A l'heure actuelle, après la mise en place du système de l'assurance vieillesse aux payles charges financières dont une exploitation paysanne doit s'acquitter envers l'Etat dépassent souvent la moitié de ses revenus. Le refus du versement des cotisations, le pays, est ce qui caractérise le mieux l'attitude de la campagne face à la politique agricole de l'Etat.
6. La violation de la légalité, apparue lors des événements de juin 1976, s'est avérée une politique systématique. Loin d'être circonscrit à des cas isolés, le tabassage des détenus par des miliciens apparaît comme une forme de justice sommaire sanctionnée par les supérieurs.
Les documents réunis et publiés par le Bureau d'Intervention du Comité d'autodé fense sociale KOR témoignent de l'impunité totale dont jouissent la milice et les services de sécurité. Même les meurtres perpétrés sur les personnes des n'entraînent aucune conséquences pour les fonctionnaires qui s'en rendent coupables. (...) le Conseil d'Etat, la Diète et le ministère de la Justice demeurent sourds à tous les signes de perversité et d'anarchie qui se répandent dans les appareils policier et 7. L'usurpation par le parti du droit exclusif et incontrôlé de diriger, de même que d'imposer ses appréciations et décisions dans tous les domaines de la vie, menace plus particulièrement la science et la culture polonaise. La limitation outrancière de la libre recherche scientifique, de sa portée comme de la diffusion de ses résultats, notamment en ce qui concerne les sciences humaines comme la philosophie, l'économie, la sociologie, l'histoire; les exigences rigides de la doc trine imposée qui, il y a bien longtemps, a cessé d'être une idéologie pour devenir un répertoire de dogmes et de directives arbitrairement dictés par le pouvoir; enfin, la nomination aux postes scientifiques d'individus incompétents, mais prêts à exécuter docilement les ordres de l'appareil politique; tout ceci frappe la culture polonaise, l'empêchant non seulement de se développer. mais aussi de conserver et d'utiliser son patrimoine (...)
Le système de censure préventive affecte non seulement la science et la culture, mais aussi l'ensemble de la vie socia-
le et économique du pays. La censure s'emploie à étouffer non seulement toute remarque critique, mais aussi toute information authentique, susceptible d'aller contre le gré des autorités, de montrer à la société la véritable image d'elle-même. (...)
Les œuvres des créateurs et des chercheurs les plus éminents sont interdits de publication. Les films les plus ambitieux ne voient jamais le jour, des époques entières de l'histoire contemporaine sont falsifiés ou passées sous silence. Ce phénomène a attiré un avertis-
Le système de désinformation constitue un cercle vicieux qui finit par frapper le pouvoir qui l'a créé. D'après Zycie Warszawy (un quotidien de Varsovie - note du traducteur), 65% des données envoyées à l'Institut national de statistiques sont falsifiées; cette appréciation doit être considérée comme optimiste. Une fausse information ne pouvant engendrer de décision juste, la vie du pays doit, fatalement, être frappée de paralysie.
Ayant peur de leur propre société, les autorités ne sont pas à même de présenter la situation sous son vrai jour. La fameuse « manœuvre économique» (appelation donnée à la politique économique quée depuis deux ans pour sortir de la crise - note du traducteur), lancée comme étant une solution à la crise, s'est avérée de mesures d'ingérence immédiate, traire et incoordonnée dans la vie économique du pays. Le politique, c'est la désorganisation croissante de l'économie : - le gel des investissements, à la suite duquel nombre de travaux de construction ont été arrêtés, a entraîné des pertes qu'on évalue à des millions de zlotys; - le freinage brusque des importations a provoqué dans toute la Pologne des arrêts de production de plusieurs semaines;
- l'exportation de produits alimentaires, portant sur traits du pillage, a aggravé les déficiences de l'approvisionnements du marché; - une décomposition du système de planification, jointe à la négation de l'économie de marché et au maintien d'un système anachronique de gestion des entreprises a l'aide d'ordres et de directives, a privé l'économie polonaise tout mécanisme de régulation.
Le système dans lequel les autorités du Parti-Etat prennent des décisions arbitraires et irrévocables, les donnant pour infaillibles, a produit dans la conscience sociale de la nation des ravages difficiles à évaluer. Les efforts d'extirve venant d'en haut, font surgir des attitudes intéressées et hypocrites, et contribuent à propager le conformisme, la servilité et le carriérisme. Ce sont là les traits de caractère qui constituent un atout lorsqu'il s'agit d'obtenir un poste de direction. Dans le même temps, on prive de possibilité d'avancement, et parfois de travail, les gens compétents, éclairés et pensant par eux-mêmes.
Les fruits du nihilisme social croissant sont visibles dans l'alcoolisme, la corruption, le mepris du travail honnête et l'éloge de la ruse.
Sur un chantier naval de Gel
Une réforme économique de base est donc nécessaire. Mais cette réforme, fût-elle la plus réfléchie et la plus cohérente, ne pourra rien changer si elle rencontre l'indifférence et le découragement de la société.
Ce ne sont pas les Conférences d'autogestion ouvrière (institution créée par Gomulka à la place des vrais conseils ouvriers - note du traducteur) qui pourront relancer l'économie. Ce ne sont pas les Comités de contrôle social (organismes créés il y a quelques mois - note du traducteur), qui recrute leurs membres parmi les autorités, qui trouveront les causes de la mauvaise marche de l'économie, de la corruption et de l'illégalité. Le seul résultat de leur activité sera une désorganisation de la vie du pays.
II
Il existe dans la société polonaise d'immenses réserves d'initiative, de volonté d'action et d'énergie, capables de venir à bout de la crise actuelle. La condition de leur déblocage, c'est la possibilité pour tous les milieux sociaux de mettre en place leurs propres organes de représentation. Il est nécessaire en même temps de publier des informations véritables sur la vie économique et sociale. Ce n'est que lorsque ces conditions auront été rem-
plies qu'il sera possible d'élaborer un programme détaillé de redressement du système économique et de la situation sociale. Ce programme devra être formulé à l'issue de la discussion la plus large, à laquelle participeront des experts indépendants. Faute de remplir les conditions ci-dessus, toute tentative de nouer le contact avec la société de la part des autorités ne manquera pas de devenir un dialogue du pouvoir avec lui-même. 1. Les expériences de décembre 1970 et de juin 1976 ont montré qu'il est possible d'obtenir des concessions du pouvoir par la pression sociale. Cependant, les résultats de ces actions se sont révélés de courte durée. La désintégration de la société a permis au pouvoir de reprendre les conquêtes acquises. Seule une pression congénérale et organisée peut éviter cela.
La fin de l'année 1975 a vu se dérouler une discussion sur le projet de modification de la Constitution, proposé par les autorités. Les propositions contenues dans les lettres et les pétitions des citoyens peuvent être considérées comme une approche nouvelle de ce qui constitue l'objectif de l'activité sociale indépendante: obtenir la liberté d'opinion, de parole et d'information, la liberté d'association et de rassemblement, la liberté de la presse et la responsabilité du pouvoir devant la société. L'action en vue de cet objectif doit s'accompagner de la création des liens sociaux détruits par le système caractérisé par la monopolisation et la centralisation du pouvoir. Cette action doit être menée indépendamment des structures organisationnelles officielles.
Loin donc de s'abandonner au désespoir impuissant, c'est en exigeant du pouvoir le respect de ses droits, de façon ferme, digne et déterminée, que la société peut finir par les recouvrer, et ouvrir la voie du redressement de la République de Pologne. Témoigne de cette conviction la proposition de programme social, intitulée
«Déclaration du Mouvement démocratique», élaborée dans le cadre du KOR, signée par plus de cent personnes et publiée en octobre 1977. Cette esquisse de programme d'autoorganisation de la société constitue une alternative face au danger croissant d'une explosion spontanée, qui pourrait mettre notre pays au bord d'une catastrophe nationale.
L'apparition, aujourd'hui même, d'une série d'initiatives sociales indépendantes confir me la justesse de ce programme. - La défense des intérêts ouvriers a été assumée par le bihebdomadaire Robotnik (l'Ouvrier). - En juillet 1978 a été créé le Comité temporaire d'autodéfense paysanne de la région de Dublin, et au début de septembre, le Comité d'autodéfense paysanne de la région de Grojec. Tous les deux jouent le rôle d'organes de représentation indépendante de 16 villages dans la voïvodie de Lublin et de 20 autres dans la voïvodie de Radom. La problématique de la campagne trouve sa place dans le bi-hebdomadaire Gospodarz (Le Fermier). - L'activité du Bureau d'intervention du Comité d'autodéfense sociale KOR réside dans la dénonciation des actes de violation de la légalité et dans l'assistance aux personnes lésées. - Les Comités de solidarité étudiante, créés dans de nombreuses universités polonaises, se donnent pour but de venir à bout du monopole de l'Union socialiste des étudiants polonais et de susciter la renaissance d'un mouvement indépendant capable de défendre les intérêts des étudiants et de l'Université. - Une riposte à l'assujetissement et au détournement de la science a été la création de la Société des cours scientifiques qui rassemble quelques dizaines de scientifiques éminents Elle a organisé au cours de l'année dernière une série de cours suivis par quelques centaines d'étudiants, qui ont pu s'adonner au travail dans une atmosphère de vérité et de sérieux que ne sont pas venus troubler la censure et l'emploi assomant de la phraséologie politique. - Le monopole de l'Etat sur l'édition a été battu en breche par le développement d'une presse indépendante. Des revues socio-politiques, l'Office indépendant d'édition témoignent par leur existence de la renaissance de la vie culturelle.
Ceci n'est pas énorme, mais suffit pour se convaincre qu'il est possible de mener des activités sociales indépendantes, organisées et efficaces. Plus les organisations indépendantes seront de masse, plus elles seront efficaces, et moins leurs participants seront en butte aux répressions policières.
L'action sociale indépendante qui est réapparue en Pologne au cours des dernières années consiste à organiser une opinion publique véritable, à mener la défense contre la répression, à formuler les véritables exigences de la société et à battre en brèche le monopole de l'Etat sur la diffusion de l'information. Ces activités sont accessibles à tout le monde. 1. Il est nécessaire d'ouvrir la discussion la plus large sur la situation économique et sociale du pays. Cette discussion ne peut être amorcée par le pouvoir. Par contre : a. chaque citoyen peut et doit prendre la parole à l'occasion réunions publiques pour exiger des autorités qu'elles informent réellement l'Assemblée, pour présenter les faits qui lui sont connus, avancer des revendications et les faire par l'Assemblée. C'est ainsi que, dans plusieurs entreprises, on a obtenu l'été dernier, le versement de salaires moyens malgré les arrêts de production survenus par la faute de la direction. C'est
ainsi qu'en 1956, la société polonaise a participé au débat national, en arrachant aux autorités des concessions importantes; b. chaque citoyen peut et doit prendre l'initiative de discuter dans son milieu des conditions de vie et de travail, ainsi que de la situation économique et politique du pays. De telles discussions doivent conduire à une formulation de véritables exigences de changements dans le milieu professionnel en question; elles doivent déboucher également sur des travaux centrés par un programme de redressement de la République de Pologne. Elles devraient, enfin, devenir un début d'action aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur des structures officielles. 2. Il est nécessaire de s'organiser pour défendre ses droits. Les gens organisés sont les seuls à pouvoir élire leurs véritables représentants. Tous les citoyens membres des syndicats et des associations d'agriculteurs correspondants ont la possibilité d'élire leurs véritables représentants du haut en bas de l'échelle, et de formuler un programme de défense des intérêts des travailleurs. Par exemple, les mineurs qui attendent, sans être entendus, qu'on supprime le travail obligatoire le dimanche et la journée de travail de 12 heures, pourraient en faire une exigence aux élections syndicales, en votant pour les candidats qui se chargeraient de lutter pour sa réalisation. Les citoyens qui ne trouvent pas de possibilité d'action sein des organisations officielles, celles-ci ayant perdu, en règle générale, toute crédibilité, peuvent mettre en place des organisations nouvelles, l'image de celles que se sont données les paysans des gions de Lublin et de Grojec. Cette ligne de conduite peut être réalisée dans tous les milieux sociaux. 3. Lutter de façon organisée est toujours plus facile. Chaque grève, chaque action collective des travailleurs d'une usine ou des habitants d'un village sera efficace, si nous agissons de façon solidaire et disciplinée. Ceci devient particulièrement important où la violence des autorités provoque des sentiments d'indignation, de colère et de désespoir. Les participants aux luttes doivent être défendus encore plus fortement que les revendications avancées. Nous n'obtiendrons rien sans organisation et solidarité.
Les nôtres
4. Le Pacte international des Droits civiques et politiques contient les articles suivants: article 19 : 1. Tout homme a le droit d'avoir ses propres opinions; 2. Tout homme a le droit d'exprimer librement ses opinions, ce droit englobant la liberté de recherche, d'obtention et de diffusion de toute information ou idée, oralement, par écrit ou par impression, sans égard aux frontières nationales, sous forme d'œuvre d'art ou sous tout autre forme Article 22 : 1. Tout homme a le droit de s'associer librement aux autres, ce droit incluant celui de créer des syndicats et d'y entrer en vue de défendre ses in-
Ce pacte a été ratifié par le Conseil d'Etat de Pologne en mars 1977 et constitue dès lors une norme juridique en vigueur en Pologne. En s'organisant pour défendre ses droits, la société polonaise mettra en route le processus permettant de surmonter la crise sociale, économique et politique, dont la cause la plus profonde est l'expropriation des citoyens de leurs droits, et de l'Etat et de sa souveraineté.
Varsovie, le 10 octobre 1978