Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

Dix thèses sur la défaite du PRI

· Inprecor n° 451, octobre 2000 · p. 27-30 · 4 255 mots

Mexique

Par Sergio Rodríguez Lascano*

Le 2 juillet 2000, le régime politique

- du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) a finalement été balayé par les urnes. Sans aucun regret. La répression contre les mineurs de Nueva Rosita (1), contre les cheminots, les enseignants et les médecins, le massacre de Tlatelolco (2), la répression sanglante de San Cosme (3), les plus de 500 militants détenus-disparus, les massacres d'Actéal (4) et d'Aguas Blancas (5), la soumission de la société par l'entremise du corporatisme, le clientélisme, le caciquisme, le règne d'un parti unique qui a empêché pendant des décennies le « libre jeu des partis » et le fonctionnement d'une démocratie représentative, la corruption qui a fait du gouvernement une source d'accumulation de capitaux, l'impunité dans l'exercice du pouvoir qui a conduit à l'oligarchisation de la justice, le mépris de toute forme de manifestation citoyenne autonome et la volonté de criminaliser en permanence les organisations sociales et leurs représentants, la destruction d'éléments centraux du tissu social et national et les 66 millions de pauvres : tout cela constitue le bilan du régime du PRI. En cette soirée du 2 juillet, à 11h30, l'esplanade devant l'immeuble central du PRI offrait un spectacle de désolation. Sans doute régnait-il dans les bureaux de ce funeste édifice le même sentiment que dans les locaux de la STASI à l'époque de sa déroute en Allemagne de l'Est. 2 « mort depuis plusieurs années déjà. La Le régime du PRI était condamné à restructuration par en haut de l'appareil de production, engagée à partir de 1982, a impliqué non seulement une fragmentation des rapports sociaux, aussi bien en milieu urbain que rural, et par là même l'éclatement de tous les pactes sociaux, à commencer par le grand pacte social fondateur de la Révolution mexicaine, mais aussi le début de la fin des quatre piliers essentiels du régime nos épaules ont reçu à charge? » Le probleme, c'est LO MALO ES ESA cette mauraise image FALSA IMAGEN QUE que nous avons aux EL MUNDO SE MACE DE NOSOTROS yeux du monde politique du PRI : l'hégémonie idéologique qui permettait de justifier que la révolution nécessaire dans d'autres pays avait déjà été accomplie au Mexique et qu'elle s'était transformée en institution à même de promouvoir le progrès social (la fameuse « idéologie de la révolution mexicaine ») ; l'hégémonie politique tondée sur l'absorption de la société par l'Etat ou, pour être plus précis, la réduction à néant de la société et de ses classes en tant que sujets autonomes ; le caractère régulateur vis-à-vis des secteurs sociaux, en particulier sur le plan juridique, en cherchant à apparaître comme arbitre indépendant face aux différents intérêts sociaux-économiques ; l'existence d'un parti politique qui était le seul mécanisme d'unité organique de la société, dans la mesure où était consciemment empêchée l'unité entre travailleurs et paysans et l'unité même de la

« Comme quelqu'un qui a vécu en ce siècle, "notre patrie dans le temps", je ne parviens pas à saisir les raisons valables de la tristesse, la désolation et le désarroi qui gagnent tant de socialistes. Auraient-ils oublié tout ce que

Adolfo Gilly, 1989 classe ouvrière mexicaine. A nouveau, la transformation des rapports de production (la forme d'appropriation des moyens de production)

a conduit à faire table rase de tout ce qui lui faisait obstacle, y compris les relations politiques et sociales qui semblaient pourtant parfaitement solides aux yeux de nombreux analystes. Le PRI s'est alors réduit à un cadavre exposé aux yeux incrédules de beaucoup de

Mexicains dans l'attente qu'on lui accorde une sainte sépulture. La crise du régime que quelques esprits abusés ont confondue avec la « transition à la démocratie » a pris un caractère morbide

S Il ne faut pourtant pas penser — ce

. serait une vision totalement mecaniste — que la restructuration de l'appareil de production est la seule cause de cette crise terminale du régime du

PRI. La crise du système politique mexicain a connu un long processus contradictoire, aux nombreux clairs-obscurs, avec l'engagement de la société civile mexicaine dans la construction d'un

Mexique plus démocratique, plus libre et plus juste. 1968 est sans conteste le point de départ de ce cheminement long et sinueux vers la fin du régime du PRI. La rébellion a été le fait d'un secteur très moderne, produit d'une croissance stabilisatrice, les « privilégiés » de la construction du Mexique post-révolutionnaire. Rébellion contre le système politique mexicain, contre ' * Sergio Rodríguez Lascano, ancien dirigeant du Parti révolutionnaire des travailleurs (ex-section mexicaine de la IVe Internationale), est militant du Front zapatiste de libération nationale (FZLN). 1. Grève durement réprimée durant les années 1960. 2. Massacre des étudiants sur la place des trois cultures le 2 octobre 1968. 3. Massacre des étudiants lors d'une manifestation le 10 juin 1971. 4. Village de Chiapas où ont été assassinés 46 Indiens en décembre 1997. 5. Village de l'Etat de Guerrero où ont été massacrés 17 paysans en juin 1995.

Page 28

la non-démocratie réellement existante, partie prenante d'une rébellion à l'échelle mondiale contre un monde fermé, hiérarchisé et bureaucratique, produit de l'évolution des divers régimes politiques qui agissaient sous différentes couvertures idéologiques, que ce soit « le communisme », « l'Etat providence » ou « l'Etat populiste ». Vingt ans après, Cuauhtémoc Cárdenas (6) a engagé une lutte pour la démocratie qui a mis fin à l'omnipotence du PRI. Elle conduit à deux processus essentiels. D'abord, le parti au pouvoir est entré dans une crise fatale, avec la prise de conscience d'une partie de ses militants de ce que « le parti de la révolution mexicaine » avait définitivement tourné le dos aux grandes tâches nationales : la défense de la souveraineté nationale, la défense de la souveraineté de l'Etat face aux groupes de pouvoir économique et la protection des secteurs les plus déshérités de la population mexicaine. Ensuite, la gauche mexicaine, jusque-là marginale, est devenue une force significative sur le terrain institutionnel et électoral. 1988 n'a pas permis de chasser le PRI et c'est un événement qui restera dans l'histoire comme une énigme non résolue. A entendre les gens qui encensent Cárdenas pour sa campagne de 1988, on ne peut que se poser des questions

La présidence de Salinas (7) a marqué une accélération du processus de désarticulation des relations communautaires et de l'économie morale — pour reprendre un concept de Thompson — alors qu'avec la signature de l'Alena, le Mexique s'est trouvé en première place dans le processus de globalisation économique, ce qui a représenté un changement irréversible.

1994 est l'année de la révolte venue de ceux qu'on avait réduits à des moins que rien, de ceux qui vivent au sous-sol de l'édifice de ce pays. La mobilisation de la société a changé de façon irrémédiable sa relation avec le pouvoir, avec les partis et avec elle-même (dans un processus à nouveau contradictoire). Sur le terrain institutionnel lui-même, les réformes du code électoral et l'appropriation citoyenne de l'Institut fédéral 6. Après avoir rompu avec le PRI en décembre 1987, Cuauhtémoc Cárdenas s'est présenté pour la première fois à l'élection présidentielle de juillet 1988. Un an après il fondait le Parti de la révolution démocratique (PRD), centre gauche. 7. Carlos Salinas de Gortari, président du Mexique de 1988 à 1994. 8. Vicente Fox, gouverneur de l'État de Guanajuato, membre du Parti d'action nationale (PAN, droite), vainqueur de l'élection présidentielle de juillet 2000. 9. Ernesto Zedillo, dernier président du PRI (1994-2000).

électoral sont filles, qui l'eût dit, de la rébellion zapatiste. De ce point de vue, le déclenchement de la crise du régime, son accélération et son approfondissement sont des actes sociaux et citoyens liés à une pensée et une pratique de gauche. Pourtant, ce n'est pas la gauche qui a capitalisé ni dénoué cette crise du régime politique mexicain. 4. le phénomène Fox (8) sest développé Dans la récente campagne électorale, comme une boule de neige. A l'origine, sa candidature était conçue et présentée par les médias comme l'instrument capable de freiner l'ascension de Cuauhtémoc Cárdenas dans la foulée de sa victoire éclatante de 1997. Le gouvernement de Zedillo (9) a ainsi fait grand cas de la décision du gouverneur de Guanajuato de se lancer « dans le grand bain », décision prise au lendemain de la victoire écrasante de Cárdenas à la mairie de Mexico. Au départ, cela ressemblait à une bonne blague. La suite a montré qu'il n'en était rien.

Il y a quelques mois, la revue Proceso a publié un document de travail de l'équipe rapprochée de Fox, « projet millenium », dont la stratégie reposerait sur le postulat suivant : « continuer à défier le système, s'approprier le discours social de la gauche, s'engager à ne pas "faire cavalier seul" s'il n'était pas investi par le PAN, tester l'impact auprès de l'électorat féminin et rester discret sur sa vie privée ».

Même si Fox a démenti l'authenticité du document, il ne fait aucun doute que tels étaient bien les points forts de sa campagne. Les deux premiers en particulier ont été couronnés de succès. C'est la candidature de Fox qui a incarné l'idée de changement et d'opposition au PRI face à un PRD terriblement inefficace, préoccupé de ne pas apparaître comme le parti de la violence, du refus et de la critique. Le PRD a laissé libre l'espace qu'il avait conquis dès 1988, qui l'avait fait gagner en 1997, celui de la représentation de l'espérance citoyenne du changement, celui de l'outil institutionnel capable d'en finir avec le régime en place.

La campagne de Fox contre le PRI était beaucoup plus agressive. Ses spots télévisés exprimaient directement ce que les gens pensaient du PRI. Actéal, la corruption, le crime organisé étaient quotidiennement dénoncés à la télévision avec l'idée que tout cela prendrait fin si le PRI était chassé du pouvoir et que le changement réussissait. C'est Fox qui a incarné l'espoir d'en finir avec le PRI, tout comme l'avait incarné Cárdenas en 1988. Cela démontre qu'il était faux de prétendre que les électeurs voulaient une campagne positive, civilisée. Les gens voulaient l'humiliation du PRI et Fox l'a bien compris. Alors qu'il passait son temps à ridiculiser le parti au pouvoir, le PRD, lui, ou on ne sait trop qui, bornait la campagne de Cárdenas à un slogan ressassé à satiété « Nous marchons pour le Mexique », ce qui prêtait le flanc à plus d'une interprétation. Fox a aussi tiré parti de la distance qu'il a su maintenir avec « son » parti.

En définitive, la campagne de Fox reposait sur trois axes : déposséder Cárdenas du monopole de l'image du changement, attaquer le PRI sans retenue et subordonner le PAN à sa propre logique. C'est manifestement un succès total. Ce n'est pas la direction du PAN qui a dirigé la campagne, mais un groupe hétérogène, une sorte d'état-major qui a conduit la guerre sur trois fronts : affaiblir Cárdenas, attaquer le PRI et maintenir le PAN à « distance respectable ». Cet état-major s'apprête maintenant à marginaliser le PAN dans la formation du nouveau gouvernement.

Fox et son état-major veulent incarner un projet de grande envergure, qui passe par-dessus la tête des partis et des anciens groupements politiques. Ce n'est pas, contrairement à ce que suggèrent certains analystes superficiels partisans de Cárdenas, un grand retour en arrière vers le xixe siècle, moins encore une réincarnation de Hitler ou de Mussolini. Il s'agit au contraire de mener à son terme l'entreprise engagée par Miguel de la Madrid et que Carlos Salinas de Gortari a portée à son tour : l'intégration subordonnée du Mexique au processus de globalisation ; la fin de l'Etat souverain et sa reconversion en un instrument de régulation entre les diverses composantes du capital financier, aussi bien national qu'international ; la poursuite de la fragmentation des liens communautaires. Le PRI était devenu un obstacle pour accomplir pleinement cet objectif.

Il fallait donc promouvoir l'image d'une phase de « transition à la démocratie » achevée qui devait céder la place à une nouvelle phase de « normalisation démocratique ». Il s'agit ni plus ni moins que de donner une légitimité démocratique à ce projet régressif tourné contre les déshérités du Mexique. Qu'il y parvienne ou non est une autre question. 5 - Cárdenas ont été affaiolies par un cer- La campagne du PRD et celle de tain nombre de facteurs. Le plus simple serait d'en rejeter la responsabilité sur les médias dans la mesure où Cárdenas a été leur cible systématique après décembre 1997. C'est indubitable mais on ne pouvait pas attendre autre chose et on peut même relever que Televisa lui a réservé un traite-

Page 29

ment plutôt moins hostile que par le passé. Le problème essentiel tient à l'échec de la gestion de la ville de Mexico par Cárdenas. Ce n'est pas qu'il aurait pu changer la situation économique angoissante dans laquelle vit la majorité de la population : c'était hors de ses possibilités. Mais c'est surtout qu'il n'y a en aucune modification substantielle dans les rapports entre gouvernants et gouvernés.

L'exercice du pouvoir n'a pas différé fondamentalement de ce qu'il est sous l'égide de gouverneurs du PRI ou du PAN. Le gouvernement reste perçu comme quelque chose d'extérieur, d'étranger. Le pire a été atteint avec la « loi de participation citoyenne » qui a mis clairement en évidence le mépris face à une authentique participation de la société. L'élection de comités de quartier (véritable fête pour les corporations du PRD et du PRI) a été un échec patent (on peut toutefois relever que les candidats du PAN y avaient fait des résultats ridicules alors qu'un an et demi plus tard ils viennent de bénéficier d'un raz-de-marée dans la majorité des districts).

Les habitants ont eu droit à des concerts gratuits sur la place centrale du Zócalo, mais on en est resté là. La « ville pour tous » s'est réduite à une ville où personne n'a trouvé sa place pour participer. L'occasion a été perdue de démontrer qu'on peut gouverner avec d'autres méthodes et d'autres mécanismes, en ne demandant pas seulement aux gens de donner une opinion (ce qui est très important) mais encore de prendre entre leurs mains le contrôle des questions centrales de la gestion. De ce fait, il n'était pas possible de contrer les attaques constantes lancées par Zedillo. Les gens étaient réduits à être de simples spectateurs face à un gouvernement fédéral qui amputait les moyens financiers de la ville de Mexico, sans se sentir acteurs dans ce conflit.

Toute cette politique était inspiré par l'idée de « se laisser porter par le courant » ou l'idée que « Cárdenas, c'est la République ». Mais ni l'une ni l'autre n'ont bénéficié au candidat à l'élection présidentielle. La cerise sur le gâteau, c'est le geste de Cárdenas allant prendre congé de Zedillo quand il a démissionné de son poste de gouverneur de Mexico pour entrer en campagne. L'impact a été terrible. Quel sens avait cette visite ? Que Mexico avait été gérée sans difficulté majeure et qu'il quittait ses fonctions dans le calme et la tranquillité Fox a également démissionné de sa charge mais il s'est bien gardé d'aller prendre congé de Zedillo alors que, sur le plan idéologique, ils ont beaucoup en commun.

Il y a eu ensuite les errements de l'alliance avec le PAN. Il est impossible de clore la campagne en dénonçant dans les projets de Fox et du PAN un danger pour la patrie et pour l'avenir même de la nation, en oubliant que quelques mois auparavant on avait passé des accords avec eux sur un projet de plate-forme, de déclaration de principes et un règlement pour résoudre les points en conflit. Si cette alliance a échoué c'est parce qu'il n'y a pas eu d'accord sur la façon de choisir le candidat commun, et rien d'autre

En fin de compte, la candidature de Cárdenas n'a jamais représenté une alternative au PRI. O. elles le devraient, il faut bien chercher Si les choses ne se passent pas comme

Vicente Fox

(PAN), élu à la présidence. une explication. Il est très facilé d'en rendre responsables ceux qui en sont les victimes. On prétend alors que la société a viré à droite ou qu'elle est devenue conservatrice. De quand daterait ce processus ? 1991 ? 1994 ? 1997 ? 1999 ? Certains avancent que c'est l'héritage de la présidence de Salinas et des changements structurels qu'a connus le pays. Mais comment comprendre alors le soulèvement zapatiste et la mobilisation citoyenne qui l'a soutenu ? Comment expliquer la victoire électorale sans appel de Cárdenas en 1997 et la perte par le PRI de la majorité parlementaire cette même année ? Il faudrait croire que la société devient réactionnaire et conservatrice quand elle ne vote pas pour Cárdenas et qu'elle se lance dans des « insurrections citoyennes » quand elle vote pour lui. C'est certainement plus compliqué que cela

Quand la société se rebelle contre le pouvoir en place elle ne le fait pas selon un plan préconçu. Les secteurs de la société qui ont voté pour Fox, dans leur majorité tout au moins, ne l'ont pas fait en accord avec son programme mais parce qu'ils y ont vu l'outil le plus efficace pour en finir avec le PRI. Ce n'est pas la première fois qu'une telle chose se produit. C'est même ce qui donne sens aux projets des partis ou des caudillos qui par définition luttent pour le pouvoir.

En Russie, en Allemagne ou encore en Tchécoslovaquie, on aurait préféré que d'autres forces politiques s'affirment capables de renverser les « mandarins rouges » qui avaient confisqué le pouvoir aux travailleurs, mais ce n'est pas ce qui s'est produit. Pour autant, on aurait tort de conclure que ces peuples ont viré à droite ou sont devenus conservateurs. D'abord parce qu'ils ne sont pas responsables du fait que les « bons » projets ne voient pas le jour ou qu'alors, comme dans le cas du Mexique, on les dilapide aussi impunément. La société voulait en finir avec le PRI, ce qu'elle a réussi, et cela explique la liesse populaire. Le comprendre est essentiel pour pouvoir engager le dialogue avec tous ces citoyens (ou la majorité d'entre eux) qui n'ont aucune considération pour Miguel Miramón, Tomás Mejía ou Juan Nepomuceno Almonte (ils ne les connaissent même pas), mais qui ont décidé de chasser le PRI pour faire progresser la démocratie citoyenne. Un chapitre noir de l'histoire du pays vient de se clore et la situation créée va au-delà de ce que veulent les appareils des partis et de Fox lui-même Faire échec aux visées de Fox qui, comme on l'a vu, cherche à parachever l'œuvre de

Miguel de la Madrid (10) et surtout de Salinas, implique de revoir le programme et la pratique de la gauche mexicaine (du PRD mais aussi bien au-delà du PRD). L'autre branche de l'alternative

Francisco Labastida, candidat malheureux du PRI C'est de continuer en se comportant comme les victimes de la catastrophe de l'an 2000 a de la fin de campagne de Cárdenas a La participation massive aux meetings alimenté une auto-intoxication. Ces centaines de milliers de personnes représentent cette partie de la société mexicaine qui a opposé une résistance farouche à l'offensive de restructuration. Mais il s'agit de secteurs vieillissants : ouvriers de l'industrie élec10. Miguel de la Madrid fut président du Mexique entre 1982 et 1988.

Page 30

trique, de l'industrie pétrolière, enseignants, paysans des communautés traditionnelles de certains Etats, tous représentent des secteurs ou l'idéologie cardéniste à un poids significatif. Par contre, pour le Mexique nouveau qui caractérise déjà d'importants secteurs du pays, la campagne n'avait pas d'impact. Il n'y a pas de passerelle entre ceux qui ont organisé la résistance face aux transformations imposées au pays et ceux qui vivent déjà sous de nouvelles normes, de nouvelles règles, une nouvelle culture. Non pas que ces derniers vivent allègrement les changements qui se sont produits et, bien qu'ils n'aient pas trouvé la possibilité de s'y opposer, ils sont hostiles au PRI mais ne se reconnaissent pas dans un discours vieillissant et usé. A ce titre il serait bon de savoir comment ont voté les travailleurs des entreprises maquiladoras de la frontière nord du pays. Gageons que la majorité a voté pour Fox.

L'analyse de l'électorat de Cárdenas montre que la majorité sont des hommes et sont âgés de plus de 35 ans. L'absence de ponts vers la jeunesse est visible aussi dans les manifestations. Tout comme l'inexistence du PRD et du cardénisme dans les nouvelles enclaves industrielles. Si de tels ponts ne sont pas construits, les secteurs traditionnels de résistance vont s'épuiser et perdront leur poids social et culturel et les nouveaux secteurs victimes du néolibéralisme pourront se laisser abuser par des aventuriers et des démagogues du type de Fox.

Certains vieux militants de gauche en ont conclu que, pour rénover le discours du PRD, il fallait puiser dans l'idéologie sociale-démocrate. Malheureusement, ils n'y trouveront pas les signes identitaires capables de gagner ces nouveaux secteurs et tout ce qu'ils pourront y puiser, c'est des conditions encourageant à la résignation face à la prétendue inéluctabilité de la phase actuelle du capitalisme. . l'impasse sur l'existence de ces secteurs Pourtant, il n'est pas possible de faire traditionnels porteurs de la résistance face à la rupture des identités communautaires si on veut développer un projet de réorganisation de la pensée, de la pratique et des objectifs de résistance. Il faudrait commencer par redétinir les bases de ces éléments pour trouver les nouveaux chemins de résistance. Cela concerne aussi la figure de Cárdenas. Ceux qui veulent le mettre à la retraite se trompent. Il incarne - au-delà de ses propres faiblesses et de celles de son parti - une dimension significative de la résistance. Sans lui, sans ce qu'il représente, vouloir reconstruire la résistance serait vain, du moins à moyen terme.

La deuxième grande composante de ce processus se trouve dans le zapatisme (l'EZLN). Isolé par un impressionnant encerclement militaire, le zapatisme n'a pas pu jouer un rôle plus actif dans la situation actuelle. C'est ce qu'il a expliqué à juste titre - « l'heure électorale n'est pas notre heure » — mais le contexte ouvert par la victoire de Fox accélère le cours du temps. Ce n'est pas le sort d'un parti ou d'un caudillo qui se joue maintenant mais la possibilité que le projet capitalise néolibéral (dont Salinas disait que la consolidation prendrait 25 ans) entre dans une phase de légitimation (c'est la fonction de l'élection de Fox). Si nous ne trouvons pas les ressources imaginatives pour nous y opposer, nous nous réveillerons un jour dans un pays transformé avec des foyers de résistance dérisoires.

Ce n'est pas la société qui est devenue conservatrice mais la gauche qui s'est avérée incapable de proposer une alternative de reconstruction des liens d'identité sociale et communautaires. Le zapatisme a su, lui, créer ces passerelles identitaires entre les vieux secteurs qui résistent et les nouveaux qui se contentent de survivre à la restructuration productive. Mais ce n'est pas un parti politique qui lutte pour le pouvoir et il ne se propose pas d'organiser politiquement la société. Le zapatisme représente avant tout une force politique qui cherche à ouvrir des espaces propices à développer les relations entre les gens et à même de contrer l'isolement des mouvements par la politique du pouvoir.

Il s'agit maintenant d'ouvrir un nouvel espace qui permette aux vieux secteurs sociaux qui luttent et résistent de ne pas s'isoler davantage et à ceux qui survivent

Zapata sur le mur d'un village * du Chiapas dans la reconversion productive, à laquelle ils se soumettent parce qu'ils ne peuvent pas vivre autrement, de trouver de nouvelles voies de résistance. 9 . ce, une politique de « contróle des nui- D'ici à l'accession de Fox à la présidensances » sera mise en place pour lutter contre toute instabilité. Les mois qui viennent sont donc essentiels pour faire les premiers pas dans l'organisation de la résistan-

Ice. Beaucoup de facteurs s'y opposent, mais ce n'est pas irréaliste. Fox va devoir répondre à de grands détis : la paix au Chiapas, la privatisation de l'énergie électrique, la privatisation de PEMEX,

Cuauhtémoc Cárdenas les listes du

(PRD) Fobaproa, 66 millions de pauvres, la gratuité de l'enseignement, la puissance des narcotrafiquants, les millions de Mexicains qui survivent dans la marginalité le million et demi de travailleurs des entreprises maquiladoras qui voient leurs droits les plus élémentaires quotidiennement bafoués et une société qui a voté pour le changement et ne restera pas impassible quand elle verra qu'on lui sert les mêmes vieilles recettes. 10 . ouverte sur un nouveau chapitre de La victoire de Fox est une page l'histoire du Mexique. Quelle satisfaction de savoir que les Mexicains qui naîtront à l'avenir et les enfants qui n'exercent pas encore leurs droits politiques ne subiront pas la domination du PRI ! Cette page blanche peut s'écrire de différentes manières, mais il n'est pas fatal qu'elle soit écrite par ceux d'en haut. Nous sommes face à un panorama nouveau. Verser dans la tristesse ou la nostalgie serait profondément réactionnaire. La patrie n'est pas davantage menacée par la victoire de Fox qu'elle ne l'était sous la férule du PRI. Le fait nouveau c'est que la victoire de Fox exprime, au moins sous certains aspects, une énergie sociale de changement. Elle ne marque pas la fin d'une illusoire « transition démocratique », pas plus que le début de la « normalisation démocratique ». Il s'agit bien plutôt d'une exacerbation de la crise du système politique mexicain qui trouve aujourd'hui une nouvelle expression.

Mexico D. F., 6 juillet 2000

Une erreur sur cette page ?