Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

TUNISIE

« Le défi pour nous est de construire un nouveau collectif militant, unitaire et évolutif »

Inprecor n° 451, octobre 2000 · p. 31-34 · 4 127 mots

Maghreb Syndicalisme

Entretien avec Sadri Khiari* • Peux-tu nous décrire brièvement le régime de Ben Ali ?

La véritable fondation du régime ne date pas du 7 novembre 1987 lorsque Zine El Abidine Ben Ali, le président actuel, a évincé Habib Bourguiba mais plutôt du début des années 1990. C'est alors qu'au prétexte d'une prétendue menace islamiste imminente, un immense appareil policier s'est mis en place, réprimant toute opposition, subordonnant l'ensemble des institutions de l'Etat, quadrillant toute la société. Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont ainsi été emprisonnées, pour la plupart islamistes mais aussi des militants de gauche et des démocrates. Ils ont été le plus souvent torturés sauvagement et condamnés à de lourdes peines grâce à la complicité de l'appareil judiciaire. Les journaux d'opposition, ou tout simplement indépendants, ont été suspendus, les partis de l'opposition légale ont été transformés en appendices du RCD(1), le mouvement associatif brisé ou étouffé. Pendant des années, le déploiement policier a permis d'empêcher toute contestation de la politique du régime et, en particulier, de sa politique économique et sociale.

La répression n'est, bien sûr, pas le seul mécanisme grâce auquel le régime a préservé sa stabilité aussi longtemps. Je rappelle seulement que Ben Ali a bénéficié des instruments politiques et institutionnels du bourguibisme qui avait réussi à marginaliser les partis politiques. La seule véritable organisation de masse ayant disposé d'une certaine autonomie avait été l'UGTT (2), or cette organisation s'est rangée corps et âme au service du nouveau régime. Un appareil bureaucratique autoritaire et corrompu a vidé le mouvement syndical de sa substance, transformant largement l'organisation ouvrière en relais du gouvernement, c'est-àdire de la politique d'ajustement structurel. La docilité du régime vis-à-vis des institutions financières internationales et de la politique occidentale dans la région, notamment en unitaire et évolutif » ce qui concerne la normalisation rampante avec Israël, lui a d'ailleurs valu un soutien international sans faille qui commence à peine à s'ébrécher. • Le pouvoir n'a-t-il pas fait récemment quelques concessions sur le plan des libertés ?

Il ne faut pas se leurrer; si la répression est moins féroce qu'il y a à peine une à deux années, du moins en ce qui concerne le mouvement démocratique, le pouvoir n'a fait jusqu'à présent que quelques concessions mineures : libérations au compte goutte de prisonniers politiques (3), autorisation de quelques réunions publiques, restitution de passeports. Mais il n'y a toujours aucune liberté; les droits élémentaires de presse, d'association, d'action politique continuent d'être bafoués, les opposants soumis à une très forte pression et, pour certains d'entre * Sadri Khiari est responsable des relations extérieures du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et membre Rassemblement pour une alternative de développement (RAID-Attac Tunisie). Il s'exprime ici en son nom personnel. 1. Rassemblement constitution- tion de l'Etat indépendant. nel démocratique (RCD), nouveau nom donné par Ben Ali au Parti socialiste destourien, le eux, persécutés en permanence : inculpations, licenciement, surveillance policière, agressions etc. Hamma Hamami, le porte- parole d'un groupe de gauche, le PCOT (4), a été condamné à plus de 9 ans de prison et il vit depuis des années dans la clandestinité.

L'acharnement contre les islamistes se poursuit. Près d'un millier d'entre eux sont encore enfermés dans d'abominables conditions de détention. De manière générale, les anciens prisonniers politiques continuent d'être persécutés longtemps après leur libération. On les contraint, par exemple, de manière totalement illégale, à faire acte de présence au poste de police de leur quartier, une à plusieurs fois par semaine, voire quotidiennement. Dans ces conditions, il devient impossible de trouver un travail. Je peut citer le cas Ali Seghaïer qui, réduit ainsi à la misère, a voulu attirer l'attention sur sa situation dramatique en proposant ses enfants à la vente au marché de son village. L'écho de cette action a été tel que le pouvoir a momentanément reculé et Ali Seghaïer a été dispensé du contrôle quotidien à la police

Dès qu'il a trouvé un emploi, des agents sont venus l'avertir qu'il devait à nouveau se présenter tous les jours au commissariat. Il a refusé et s'est retrouvé à nouveau en prison, où il a entamé une grève de la faim qui dure depuis plus de deux semaines.

• Le CNLT (Conseil national pour les libertés en Tunisie) n'est toujours pas reconnu par les autorités. Peux-tu nous expliquer comment votre organisation a pu se constituer dans les conditions que tu viens de décrire ?

parti fondé par Bourguiba et qui coup. A la même période, un a dirigé la lutte pour l'indépengroupe d'étudiants, condamnés appartenance au Parti pour communiste des ouvriers de

Tunisie, a été libéré après avoir centrale unique des travailleurs, passé près de deux ans en prifondée en 1946. Elle a eu un son rôle décisif au sein du mouve-

4.

Parti communiste des ment national et dans la fondaouvriers de Tunisie (PCOT), groupe stalinien (pro-albanais)

3. Sauf en novembre 1999, où fondé au milieu des années près de 600 prisonniers isla-

1980. Très militant, il a payé un mistes ont été relâchés d'un très lourd tribut à la répression.

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Le CNLT est un peu le résultat des nombreuses initiatives prise par des démocrates et des militants de gauche pour résister à la dictature. Mais ces initiatives sont restées très confidentielles, sans susciter de dynamique et d'accumulation du fait de conditions politiques particulièrement défavorables. Lorsque les premières discussions en vue de la constitution du Conseil ont commencé, de nombreux indices permettaient de percevoir une évolution de la situation : il suffisait d'entendre parler les gens pour savoir que le consensus autour de Ben Ali commençait à se fissurer. Et puis il y a eu la première révolte de jeunes dans le Sud à Gafsa, la réapparition d'une agitation étudiante, des manifestations de violence dans telle ou telle petite ville. La création du Conseil, en décembre 98, n'aurait pas été possible si les choses n'avaient pas bougé. Le Conseil, c'est un peu l'expression d'un ras-le-bol : il n'est plus possible de supporter la répression ; faisons quelques choses même sans garantie de résultat. Un défi éthique. « Désormais, avons-nous proclamé de manière volontariste, nous décidons de ne plus avoir peur. S'il faut aller en prison, nous irons... Il ne suffit plus de demander des droits; il s'agit de les mettre en pratique ». Mais le Conseil, c'est aussi un projet plus élaboré : l'idée qu'il faut réunifier le mouvement démocratique sur la base d'une critique sans concession de la politique sécuritaire suivie depuis 10 ans et, au-delà, de l'ensemble du système politique qui a engendré et permis cette politique. Le CNLT, c'est donc aussi l'idée qu'il faut surmonter le principal clivage qui a paralysé le mouvement démocratique durant les années 90, a savoir l'attitude face à la répression des islamistes que beaucoup avaient soutenue, au moins implicitement. D'où l'exigence incon5. Disponible sur le site du CNIT : www.cnlt98.org 6. Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH), fondée en 1977, a joué un rôle important dans la défense des droits humains jusqu'en 1994. A cette date, un congrès largement manipulé par le pouvoir a permis l'éviction des éléments les plus combatifs qui participeront pour la plupart à la fondation du CNIT. Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), fondée dans les années 1980, est en quelques sortes la conscience féministe du mouvement démocratique. Elle reste cependant assez marginale. 7. Rassemblement pour une alternative internationale de développement (RAID, Attac-Tunisie), fondé le 9 septembre 99, non reconnu par les autorités, inscrit son action dans le cadre du mouvement international Attac. 8. Amnesty International, Fédération internationale des droits de l'homme, Human Rigth Watch, Reporters sans frontières.

tournable d'une amnistie générale qui constitue désormais un acquis pour l'ensemble de l'opposition. Sur cette base nous avons donné des informations et dénoncé publiquement la répression. Certains de nos textes décortiquent le système policier, les lois scélérates qui organisent la vie politique ou les modalités électorales qui bafouent les principes élémentaires de la représentation démocratique. En mars dernier, nous avons publié un rapport(5) détaillé sur les différentes facettes des pratiques policières dans le pays avec, en prime, une liste de plusieurs dizaines de tortionnaires du ministère de l'Intérieur dont nous demandons le jugement, comme d'ailleurs celui de tous les responsables de la torture. Aujourd'hui, nous Conférence nationale démocratique. Nous sommes en pleine discussion là-dessus mais, pour ma part, je la conçois comme un cadre de convergence du mouvement démocratique qui débouche sur une remise en cause globale du régime et un appel à une mobilisation pour imposer une Assemblée constituante. J'espère que l'opposition démocratique, par delà les sensibilités qui la traversent, saura s'emparer de cette proposition et en faire l'outil de mobilisation et d'organisation d'un large mouvement de résistance populaire dans tous le pays. Pourquoi, par exemple, ne pas mettre sur pied, dans toutes les régions, un réseau ou des Comités pour une conférence démocratique ? • Le pouvoir ne va-t-il pas tenter de briser cette dynamique ?

Oui, bien sûr, comme il l'a fait pour casser le CNLT. Il n'a pas osé nous réprimer brutalement, conscient sans doute du coût politique important que cela représenterait pour lui dans le nouveau contexte qui émergeait, mais s'est "contenté" de refuser de nous légaliser et de persécuter nos militants : procédure judiciaire contre les uns et les autres, vol et saccage de voiture, privation de passeport, de téléphone, surveillance policière rapprochée, agression.. Récemment notre porte-parole, le docteur Moncef Marzouki, a été licencié. En parallèle le pouvoir mène contre nous une offensive politique : il dénonce nos révélations comme autant d'affabulations ou fait une campagne diffamatoire nous présentant comme traîtres, vendus à l'étranger ou alliés du mouvement islamiste. Tous les moyens sont utilisés pour nous isoler, nous décourager ou dissuader ceux qui seraient tentés de faire comme nous. Sans grands résultats à vrai dire comme en témoigne le regain d'activité du mouvement démocratique et de l'opposition en général. D'autres associations indépendantes, plutôt timides jusque là, comme la LTDH ou l'ATFD (6) ont pris des positions courageuses, un mouvement de solidarité avec Hamma Hamami s'est constitué, des syndicalistes dissidents essayent d'organiser la contestation au sein de lUGT, de nouvelles associations sont apparues. Elles ne sont pas reconnues par le pouvoir mais elles persistent à prendre des initiatives. C'est le cas du RAID (7), dont le président Fathi Chamkhi, un autre militant, Mohamed Chourabi, et un de leurs amis, ont passé un mois en préventive le mois d'avril dernier et restent passibles de plusieurs années de prison. Il faut citer aussi la Ligue des chômeurs diplômés ou le Forum démocratique.

La grève de la taim du journaliste Taoufik Ben Brik, en vue de récupérer son passeport arbitrairement confisqué, a été un moment très important dans ce contexte. Soutenu très activement par l'ensemble du mouvement démocratique tunisien, il a réussi au terme de 42 jours de jeûne a faire reculer le pouvoir. Malgré la personnalité un peu particulière du journaliste, son action a fait fonction de catalyseur. Le moment le plus fort a été la grève générale de tous les avocats du pays en protestation contre les violences subies par certains de leurs confrères venus apporter leur soutien au gréviste de la faim. Les médias internationaux et les organismes de défense des droits humains (Al, FIDH, HRW, RSF (8)...), en Algérie, au Maroc, en France et ailleurs, ont été formidablement solidaire de Ben Brik et du mouvement démocratique tunisien . Des députés européens comme Héléne Flautre (Verts), Yasmine Boudjenah (PCF), Alain Krivine (LCR), Harlem Désir (Gauche socialiste du PS) ont été particulièrement actifs à nos côtés. Grâce à eux, le Parlement européen a adopté une résolution dénonçant les atteintes aux droits humains en Tunisie. Attac-France, relayé par les Attac d'autres pays (Belgique, Suisse, Canada, Maroc.), a engagé une immense campagne de solidarité avec les membres du RAID emprisonnés ou persécutés. Les gouvernements occidentaux, pourtant généralement très conciliant avec Ben Ali, ont été embarrassés par l'ampleur de la campagne et sont également intervenus. • Tu penses donc que le mouvement de contestation va s'approfondir. Qu'en est-il plus particulièrement du mouvement syndical?

Incontestablement. Comme je l'ai dit, le nouveau souffle de l'opposition démocratique, de même que l'embarras du pouvoir, s'expliquent avant tout par le malaise socia croissant. Celui-ci prend des formes de plus en plus actives. En janvier 2000, c'est à nou-

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veau la colère dans le Sud : cette fois, les émeutes de lycéens et de jeunes chômeurs s'étendent jusqu'au centre du pays. La brutalité de la réaction policière casse momentanément l'élan du mouvement mais il rebondit en avril au coeur de la capitale. Les slogans des jeunes contestataires mettent directement en cause Ben Ali et sa politique anti-sociale. En janvier encore, les chauffeurs de taxi font grève pour réclamer l'abrogation du permis à points dans lequel il voient un nouvel instrument de racket policier. De même, plus récemment, les vendeurs itinérants dans la région du Sahel. Les exemples sont nombreux également de formes de résistance locale, au caractère spontané, ou de violence diffuse qui s'expriment à la moindre occasion : séquestration d'un responsable administratif, lynchage d'un policier, bagarre dans les stades. Et puis, il y a un début de reprise des luttes syndicales. Pas encore de grandes confrontations mais, ici et là, une grève ou même tout simplement la tentative de faire grève, souvent brisée par la direction de l'UGTT. Un mouvement de contestation Zine El Abidine Ben Ali, syndicale, encore fragi- le président actuel le mais en progrès, est réapparu, qu'une fraction de l'appareil bureaucratique cherche à récupérer . Une crise a, d'ailleurs, éclaté au sein du Bureau Exécutif qui devrait conduire très prochainement à la démission du secrétaire général de la Centrale, Ismail Sahbani. Conflits interbureaucratiques, reflet des nouvelles tensions dans le pays et, sans doute, des luttes de clans au sein même du pouvoir, cette crise contribue à ouvrir le jeu au sein de l'organisation ouvrière. Il est, cependant, difficile de prévoir les rythmes et les formes que peut prendre la recomposition du mouvement syndical. L'UGTT a été verrouillée pendant tant d'année qu'elle a été en partie désertée par les salariés. Même si elle garde une forte légitimité historique, celle-ci s'est altérée et la mémoire des luttes des années 1970-1980 a été en grande partie dilapidée. La libéralisation économique, la croissance du secteur informel, le chômage et la précarité de l'emploi, l'exploitation éhontée de la main d'œuvre féminine ont, dans une certaine mesure, fragilisé le tissu prolétarien et il n'est pas certain que les progrès de l'urbanisation, l'augmentation du nombre de salariés et l'élévation du degré d'instruction des travailleurs, parviennent à contrecarrer ces tendances. Il est encore difficile d'évaluer le potentiel existant dans les gros bastions de la fonction publiques (santé, enseignement, poste...) et les autres secteurs (industries non-manufacturières, bâtiment, banques..), qui tiraient en avant le mouvement syndical traditionnel mais qui ont été affaiblis par le désengagement de l'Etat. Tout cela peut expliquer que la contestation sociale s'exprime difficilement dans le monde du travail même si le mécontentement est déjà une réalité très forte. • On parle beaucoup des "performances" de l'économie tunisienne. Le pouvoir a-t-il une marge de manoeuvre aussi importante qu'on le dit ?

Probablement pas et c'est d'ailleurs une des raisons qui permettent de pronostiquer un approfondissement de la crise sociale, que celle-ci passe ou non par l'UGTT. Comme la plupart des pays du tiers-monde plombés par le poids de leurs dettes, la Tunisie a dû, en 1987, accepter les conditions du FMI et de la Banque mondiale, c'est-à-dire engager un Plan d'ajustement structurel, libéraliser son économie et privilégier l'insertion dans le marché mondial plutôt que la construction d'une économie tournée vers la satisfaction des besoins de la population. Les fameux équilibres macroéconomiques ont été grosso-modo rétablis et la Tunisie a retrouvé sa capacité à s'endetter à nouveau. Durant un moment, les exportations tunisiennes ont semblé s'envoler et tout le monde a crié au " miracle " ! Sauf, bien sûr, ceux qui doivent payer la facture. Les autorités tunisiennes n'arrêtent pas de faire de la démagogie sur le thème " les droits de l'homme, ce sont d'abord les droits de manger, de s'instruire, de se soigner " ! Et bien, sur ce terrain là non plus, le résultat n'est pas brillant. Un chiffre global pour commencer, celui de l'IDH du PNUD : en

1993, la Tunisie était classée 73ème, elle n'était plus que 102ème en 1999 ! Chacun se doute que le taux officiel de chômage, qui a dépassé les 15.5 % , est sous-évalué. Quand au coût de la vie, les " ménagères ", comme disent les statistiques, savent bien qu'il est très peu reflété par le taux d'inflation. Il suffit de savoir que le système de compensation étatique des prix des produits de première nécessité a été quasiment liquidé. L'enseignement et surtout la santé sont désormais en partie payants. Serait-ce pour autant des sacrifices nécessaires mais provisoires ? Rien n'est moins sûr. La politique économique suivie montre déjà ses limites. Le taux de croissance n'est pas mauvais en soi (il serait de 6.2 % en 99) mais il est impuissant à franchir durablement la barre des 7 % considérés, tant par les experts gouvernementaux que par les institutions financières internationales, comme indispensables pour que la Tunisie résiste au choc de son insertion sur le marché mondial. L'investissement privé, local et étranger, se fait attendre malgré toutes les incitations financières et autres. La croissance des exportations est complètement aléatoire et semble inexorablement tirée vers le bas. Le secteur du textile et de l'habillement peine à maintenir ses bons résultats à l'exportation du début de la décennie ; il est désormais à la traîne et le dernier rapport de la Banque centrale note bien que ce sont les exportations exceptionnelles de produits agricoles et alimentaires qui ont sauvé la balance commerciale en 1999. C'est d'autant plus inquiétant qu'avec le tourisme, tout aussi dépendant de circonstances extérieures, le textile reste le secteur sur lequel misent les autorités alors même qu'elles ne cessent de souligner leurs inquiétudes quant à la concurrence des pays asiatiques et d'Europe de l'Est, notamment dans la perspective imminente du démantèlement des Accords multifibres. L'économie tunisienne reste également hypothéquée par la chute des prix des matières premières exportées (phosphates et dérivés, en particulier) et par l'augmentation des prix du pétrole alors que les réserves tunisiennes s'épuisent et que le dollar augmente. A ces facteurs, s'ajoutent cette années une récolte probablement désastreuse et l'accélération du démantèlement des tarifs douaniers prévus par les Accords d'association avec

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l'Europe. La survie de pans entiers du tissus industriel est mise ainsi en jeu dans des délais rapprochés, de même que le budget de l'Etat qui perd une de ses principales ressources. Seules solutions pour le pouvoir : s'endetter, accélérer les privatisations (ainsi la plupart des cimenteries ont-elles été vendues à des sociétés étrangères), réduire les dépenses sociales et augmenter la pression fiscale sur les travailleurs et les petits producteurs. L'économie tunisienne dispose encore de ressources et la reprise de la croissance européenne peut donner un petit sursis aux exportations mais les tendances lourdes de l'économie tunisienne laissent prévoir une aggravation de la situation. Comment le pouvoir parviendra-t-il à gérer cela dans un contexte de re-mobilisation sociale et d'apparition de tensions politiques alors que Ben Ali a en vue l'échéance des élections présidentielles de 2004 auxquelles la Constitution lui interdit en principe de se présenter ? Cela ne sera pas facile... • Le pouvoir n'aurait-il pas, selon toi, de stratégie alternative ?

Je pense, pour tout dire, que la Tunisie est entrée dans une phase de turbulences. La crise sociale sera aussi politique. Le pouvoir peut effectivement essayer de "réguler" et donc de ralentir ou d'orienter la crise mais l'élaboration éventuelle d'une stratégie alternative à la politique sécuritaire ne se fera pas sans heurts. Trop d'intérêts économiques, trop de positions de pouvoir dépendent de la préservation du système policier pour qu'il en soit autrement. Les sphères qui occupent les centres de décisions occultes, qui se partagent et se disputent les rentes liées à leur proximité des lieux de pouvoir (corruption, accaparement de marché public, détournement des privatisations et des biens publics, contrebande, trafics en tout genre, expropriation de biens à des fins privées, constitution de situations de monopole et concurrence déloyale...) se savent fragiles et contestées, y compris dans les milieux d'affaires et industriels qui se sentent à la merci de n'importe quel aventurier proche du Palais. La démocratie, en tous les cas, ne fait aucunement partie de la culture politique de l'Etat tunisien et encore moins des dirigeants actuels, trop soudainement propulsés au sommet du pouvoir, sans ancrage ni légitimité politique réelle. Et ils le savent ! Louvoyer, réprimer, manipuler, corrompre résument leur conception de la politique. Depuis que la situation a commencé à changer, ils n'ont pas fait preuve d'un sens politique particulièrement aigu. En novembre 99, Ben Ali annonce qu'il ne sera pas le seul candidat à la présidence de la république. La manœuvre pour récupérer un certain crédit aurait un sens si les deux candidats n'avaient pas été désignés et si on leur avait octroyé un nombre de voix significatif. Mais non : Ben Ali rafle 99,44 % des voix ! Bourguiba, le fondateur de la république, est mort. On l'enterre à la sauvette et on réprime les manifestations de deuil ! Des journalistes étrangers viennent voir Taoufik Ben Brik. On les brutalise ! Alors que tous les médias internationaux manifestent leur solidarité avec le mouvement démocratique tunisien, on tire à bout portant sur un homme d'affaire qui avait exprimé, dans les colonnes du Monde, ses craintes que Ben Ali ne cherche à obtenir un quatrième mandat ! Par ailleurs, de nombreux indices laissent supposer que des conflits se développent entre les différents cercles polico-économico-familiaux qui tirent les ficelles du pouvoir.

Ce sont là des facteurs de crises politiques qui peuvent nous permettre d'arracher des concessions mais non d'impulser une auto-réforme démocratique du régime. • Les islamistes ne risquent-ils pas de récupérer la mise ? Quelles perspectives peut avoir la gauche dans ces conditions ?

Le courant intégriste, représenté principalement par le parti Ennahda, a subi une terrible répression qui a détruit en grande partie - pour ne pas dire toutes — ses structures, ses réseaux et même les familles des militants. Il est impossible de dire dans quelle mesure, il a pu progressivement se reconstituer. Ce qui est certain, c'est qu'il est encore plus difficile que dans le passé, de voir dans ce mouvement un bloc homogène. La crise de direction provoquée en son sein par la guerre du Golfe a incontestablement facilité la répression et celle-ci, à son tour, a accentué sa crise politique. Le déclin tendanciel du mouvement islamiste à l'échelle régionale a dû, sans doute aussi, contribuer à cette situation. Sa plate-forme publique, aujourd'hui, se limite à revendiquer la démocratie et à prôner la défense de " l'identité " arabo-musulmane des Tunisiens. C'est là, bien sûr, une sorte d'euphémisme, une formule défensive qui ne remet pas en cause le programme réactionnaire d'islamisation de l'Etat qui a toujours été le leur. Mais on ne peut exclure a priori l'apparition de différenciations au sein de la mouvance de tous ceux qui se sont rapprochés à un moment donné de ce courant. Il faut au contraire y travailler.

En définitive, le risque d'une résurgence d'un courant intégriste fort est relatif à la capacité de la gauche à construire une alternative. Et cette perspective n'est pas du tout illusoire. Le mouvement syndical, malgré les limites que j'ai signalées, demeure un relais essentiel de ce point de vue. Le mouvement démocratique, et notamment le CNLT, peut impulser une dynamique dans le même sens, en particulier autour du projet de Conférence nationale démocratique D'autres cadres, comme le RAID, par exemple, ou le mouvement étudiant ont un rôle à jouer dans la construction de cette alternative. Mais une demande politique commence à se manifester et ni ces organisations ni les groupes de l'extrême-gauche ne sont en mesure d'y répondre en tant que tels. A partir du constat que la gauche est et doit être plus large que la gauche actuelle, il commence à devenir indispensable et possible de proposer la constitution d'un mouvement politique revendicatif, qui s'appuie sur les revendications populaires les plus urgentes : la lutte pour la démocratie sans restriction et la souveraineté populaire, contre la corruption, contre la remise en cause des acquis sociaux, contre l'ajustement structurel et les Accords d'association tuniso-européens, les privatisations, les licenciements, la baisse du pouvoir d'achat, etc.

Le défi pour nous, aujourd'hui, est de parvenir, à partir de tous ces axes de mobilisation, à construire un nouveau collectif militant, unitaire et évolutif — un parti, ou tout autre type de structure, peu importe - qui articule tous ces problèmes dans une perspective d'auto-émancipation des exploités et trace la voie d'une alternative au pouvoir actuel.

Propos recueillis le 10 septembre 2000

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