Par Radoslav Pavlovic*
Le renversement de Slobodan Milosevic le
. 5 octobre marque une nouvelle étape dans l'histoire des Balkans. L'état d'esprit en Serbie a changé de fond en comble. Rien ne sera plus comme avant. Ce fut un sursaut d'unanimité et de détermination populaire jamais vu en Serbie, car il s'agissait de réagir à la déchéance collective sûre et certaine, au cas où le tyran se serait octroyé encore des années d'un pouvoir arbitraire.
La grève générale a été totale. Les participants de ce mouvement, qui a touché chaque foyer et le moindre village du pays, n'en revenaient pas eux-mêmes le lendemain : « On ne pouvait même pas imaginer que c'était si facile. On s'attendait à une guerre civile, or tout s'est passé en quelques heures.»
Les illusions sont la suite logique d'un nouvel immense espoir, les problèmes essentiels demeurent, mais un barrage monstrueux devant l'avenir a été balayé à coup de pelleteuses, haut symbole du 5 octobre, que les ouvriers — à la pointe du mouvement — ont utilisées comme moyen de se frayer le passage. Montée populaire déterminée sur Belgrade
Ce sont les mineurs de Kolubara qui ont donné le signal et le ton au mouvement. Comme les autres, en majorité ils votaient pour Milosevic. En dix ans ils avaient à peine * Radoslav Pavlovic, syndicaliste indépendant serbe et un des initiateurs de International Workers Aid pour la Bosnie, est membre du bureau éditorial de Workers International Press, mensuel de Workers International. Inprecor a publié précédemment d'autres contributions de l'auteur : "Serbie, vers une nouvelle guerre ?" (n° 446 d'avril 2000), "Serbie : un tournant historique" (n° 437/438 de juillet-août 1999) et "Belgrade 1968-1998, de la révolution au nationalisme" (n° 426 de juillet-août 1998). Nous sommes heureux de lui ouvrir la tribune d'Imprecor à l'occasion de grands changements dans son pays. Le titre, les intertitres et les notessont de la rédaction d'Inprecor.
Milosevic renversé
et de la jeunesse
mené une grève économique. Par cette modération, mais aussi par leur place centrale dans le système électro-énergétique, leur action devenait une affaire d'Etat. Et dès le départ ils donnent le ton : il ne s'agit pas de revendications catégorielles mais bien d'une revendication hautement politique, la reconnaissance de la victoire de Vojislav Kostunica, ce qui est tout à leur honneur.
Le pesant face-à-face avec les unités spéciales de police (« anti-terroristes »), l'ordre urgent du procureur public de procé der à l'arrestation du comité de grève en tant qu'organe d'une action de sabotage, tout cela n'empêche pas les mineurs de tenir bon pendant plus d'une semaine et de permettre à l'ensemble de la classe ouvrière, inorganisée, de se décider et de se mettre en route.
« Une révolution pacifique » ? Elle était pacifique car le rapport de forces a changé d'un bout à l'autre. Ce n'est pas parce que Milosevic s'est volontairement incliné devant le verdict du scrutin que le conflit sanglant a été évité. Il avait mobilisé toute la police disponible. Mais l'unanimité et la détermination populaire ont dépassé tout ce que lui, comme Kostunica, avaient pu imaginer. On savait que Belgrade seul contre le régime n'aurait pas emporté la victoire. C'est la province qui avait le rôle décisit : les villes ouvrières comme Cacak, Kraljevo, Kragujevac Uzice, Valjevo, Novi Sad , Nis — par ailleurs fortement bombardées l'année dernière. La majorité des 100 000 provinciaux venus prêter main forte à Belgrade, le 5 octobre, étaient des jeunes et des ouvriers. Leurs camarades sont restés sur place, occupant pratiquement la ville. Dans cette grève générale il y avait cet élément dynamique absolument indispensable pour casser de nombreux barrages sur les routes menant à la capitale et soutenir de manière décisive les belgradois lors de la prise du Parlement et de la RTS (Radio-TV d'État). C'est d'ailleurs un bulldozer de Cacak qui a défoncé la porte de la « Bastille » de Milosevic, l'immeuble de la RTS.
Cet apport décisif de la classe ouvrière dans le renversement de Milosevic — par la grève générale et par une action énergique, qu'elle insuffle à l'ensemble du mouvement — est d'autant plus évident si on le compare à l'hiver 1996-1997, lorsque des centaines de milliers de belgradois avaient manifesté pendant trois mois contre le vol des élections municipales. C'étaient les manifestations des fleurs pour les policiers en ordre de bataille, des bougies et des icônes. La classe ouvrière à cette époque ne s'était pas mise en marche, ce qui a permis à Milosevic de céder sur les municipales pour garder le pouvoir central intact. Cette fois-ci, Milosevic a encore essayé d'utiliser l'effet néfaste des tergiversations politiques sur un mouvement de contestation. Sans la classe ouvrière, qui a renforcé le moral de la population, l'opposition victorieuse aurait pu facilement céder à la peur de la guerre civile et accepter le marchandage
Donc, T'unanimité et la détermination populaire ont politiquement désarmé aussi bien la police que l'armée. N'empêche que lors de chaque barrage il fallait faire avancer les « gueules noires » menaçantes des ouvriers, qui ne s'attardaient pas dans de longues discussions avec la police mais lançaient un ultimatum sans appel : « Vous vous écartez, sinon on vous marche dessus ! » Et sans attendre la réponse, ils précipitaient dans la fosse les véhicules de police au moyen de bulldozers amenés exprès. Dans de telles circonstances il n'est pas étonnant que plus d'un flic se soit révélé heureux de pouvoir céder sans mettre en cause sa responsabilité personnelle : l'ordre d'en haut, c'est bien ; la vie, c'est mieux.
Milosevic lui-même était déstabilisé. La défaite électorale était flagrante, il fallait trop de temps pour en sortir une magouille crédible, l'appareil d'Etat ne marchait plus qu'à contre-cœur. Dans la rue cela ne rigoait pas du tout, chaque fonctionnaire était amené à jouer une grosse carte, la carte de sa vie : continuer de jouer petit avec le perdant et risquer gros en cas d'erreur ?
Pour Milosevic, isolé dans son dernier carré de fidèles, rien ne marchait plus, la panique envahissant les hautes sphères du pouvoir, il s'entêtait à mentir et louvoyer, ce
qui le rendait indéfendable même aux yeux de ses propres électeurs. Il a régné par la peur, il a fini par gagner le mépris universel. Ce n'était pas l'homme isolé qui se défendait courageusement contre la marée montante, il était amené à dévoiler sa véritable nature : épicier menteur, mesquin et stupide dans son cynisme sans bornes et sans aucune prise sur la réalité. Pour quelqu'un qui prétendait à des titres impériaux dans le combat contre le monde entier, c'était plutôt ridicule. Et comme on sait, le ridicule tue. Ce n'est pas un homme en train de dégoûter toute une nation qui pouvait insuffler l'esprit de décision aux policiers et militaires. Il fut minable lors de sa chute comme le dernier Bourbon ou le dernier Romanov. Le roi était nu
D'où, selon le principe des vases communicants, le regain de fierté, de dignité et de confiance en soi au sein des masses. C'est un renversement spectaculaire, un gros atout pour l'avenir, mais il n'est pas pour autant un acquis définitif pour les luttes à venir. La Serbie évoquait ces dernières années un peuple froissé comme un vieux journal jeté dans la rue où prolifère un marché aux puces sans limites, où la misère côtoie la misère. Et il ne s'agit pas là de petits marchands de métier, ce sont les ouvriers, les professeurs, les infirmières obligés de recourir à cette ultime façon, humiliante de survie. Tout au long de ces journées mornes, pour gagner quelques petites dizaines de deutsche marks (10-20), le moindre flic pouvait vider toute la rue en cinq minutes : commerce illégal ! A plusieurs, ils pouvaient saisir cette marchandise, qui hier ne valait rien et encore moins aujourd'hui.
D'autres, petites gens des villes, retraités, faisaient des queues interminables pour du sucre, de l'huile, du lait ou du pain. Le stock était contingenté, il fallait jouer des coudes pour arriver avant les autres. Dans cette ambiance d'humiliation générale un seul nom maudit à la bouche faisait l'unanimité de tous. Le 5 octobre ils étaient les uns et les autres dans les mêmes rues, mais pour un objectif tout autre et dans une constellation de forces toutes différentes face à la police
Ainsi Milosevic est tombé. Non sur le béton, comme disait un journaliste, mais dans la boue et dans la honte. La Bastille de la bureaucratie n'est pas encore renversée, mais sa porte principale est bel et bien défoncée. Milosevic est resté sans aucune assise sociale, y compris dans les couches inférieures et moyennes de la bureaucratie.
Ses journalistes, chroniqueurs de guerres honteuses en Croatie, Bosnie et Kosovo, véritables meneurs en chauvinisme, mais sans prendre aucun risque (à la différence des volontaires nationalistes), sont sortis drapeau blanc en avant. Les plus connu(e)s ont même reçu quelques coups au passage. La Bastille s'est vidée de ses gardiens effrayés devant la rage des prisonniers décidés à se libérer par leurs propres hardiesse et détermination, ce qui valait mieux que n'importe quelle arme.
Cette leçon confirme les meilleurs enseignements de l'Histoire : plus les masses sont déterminées et énergiques politiquement, plus facilement l'ennemi dépose les armes et moins il y a de sang versé. Ainsi sont tombés le roi français et le tsar russe : la révolution a gagné sans effusion de sang. C'est la contre-révolution ultérieure, les aristocrates, les vendéens et les cosaques qui ont provoqué le bain de sang, car ils voulaient revenir à l'ancien régime. Les critiques gauchistes de Lénine et de Robespierre aujourd'hui, en faisant la n-ième médecine légiste sur le corps de la révolution pour y chercher le péché originel de leur défaite, font abstraction totale de l'existence d'une contre-révolution en chair et en armes, par rapport à laquelle tous devaient se déterminer, car c'était la guerre civile.
En Serbie, il n'y avait pas de guerre civile, car pour cela il faut que la société soit divisée en deux parties plus ou moins égales. Le roi était nu. N'empêche qu'il fallait employer la poigne pour passer. Rien n'était gagné d'avance, même avec la police hésitante. Devant le Parlement où s'est joué l'acte final, les grenades lacrymogènes ont bel et bien commencé à faire refluer la foule, à la fin hésitante. Mais pour que l'indécision et la peur ne gagnent pas la masse, il fallait bien que quelques courageux foncent seuls vers le cortège de la police, en appelant les autres. Ils savaient qu'ils ne passeraient pas, qu'on allait commencer à les rouler par terre et à les tabasser, mais ils escomptaient aussi que la foule viendrait à leur secours et oserait ainsi pénétrer dans le sacro-saint édifice Et ceci a marché comme une horloge. Non grâce à un plan prémédité des chefs de l'opposition, mais par l'initiative spontanée populaire.
Ce fut son génie mais aussi sa limite. Si les jeunes et les travailleurs serbes montrent autant de perspicacité politique à l'avenir que de courage et d'ingéniosité pratique lors du renversement du président maudit, l'avenir sera radieux. Mais dans l'Histoire le fétichisme de la spontanéité des masses est le signal sûr des défaites ultérieures. Rejet de Milosevic, et non chèque en blanc à Kostunica
La colère contre Milosevic s'est brusquement généralisée après les bombardements de l'OTAN. La responsabilité pour les guerres perdues et honteuses lui incombait unanimement. Mais il n'y avait aucun canal politique pour exprimer cette colère. Milosevic, lui, a paradoxalement donné la possibilité de
s'exprimer par voie électorale. Son calcul à l'origine n'était pas si erroné que cela, lorsqu'il a modifié la Constitution en juillet dernier. En introduisant l'élection du président fédéral au suffrage universel, mais en supprimant la barre des 50 % de votants inscrits obligatoirement, il comptait s'octroyer des années de pouvoir sans partage avec 20 % de l'électorat SPS-JUL (1) homogène, face à l'opposition dispersée en 3-4 listes, dont aucune n'atteignait 10 %. Et ceci dans les conditions réelles de désaffection des masses à l'égard de la politique, promettant l'abstention de plus de 50 % des électeurs.
L'opposition a dénoncé ce changement constitutionnel comme un véritable coup d'État, ce qu'il était, mais rapidement elle a compris le danger du boycott . En se séparant de Draskovic, qui voulait dominer le bloc électoral en tant que chef du parti le plus fort, et qui a fini par le saboter avec son propre candidat, la coalition démocratique de 16 partis (dont plusieurs composés uniquement de leur comité directeur) a pu s'unir et se maintenir tout au long. Elle a mis en avant Kostunica, démocrate et nationaliste, mais sans barbe, armes ni alcool. Il était violemment anti-atlantiste lors des bombardements, sans se mouiller ouvertement avec Milosevic, dont il n'a cependant jamais désavoué l'épuration ethnique au Kosovo. Les bourgeois et petits- bourgeois de Serbie n'avaient rien de mieux. L'homme qui pouvait renverser Milosevic à partir d'une position centre-gauche, Ivan Stambolic, l'ancien chef des communistes serbes que Milosevic avait renversé lors d'un Comité central en 1987, anti-nationaliste, démocrate homme de raison, bref social-démocrate de gauche, avait été kidnappé en pleine rue un mois avant les élections. La classe ouvrière serbe, inorganisée, n'ayant rien de mieux en matière de choix politique, a voté Kostunica pour renverser Milosevic et assurer le mini1. Le Parti socialiste serbe (SPS) de Slobodan Milosevic et l'Union de la gauche yougoslave (JUL) dirigé par sa femme, Mirijana Markovic. La famille prétendait incarner ainsi à elle seule le... pluripartisme. 2. DOS (Opposition démocratique de Serbie) est le nom du bloc électoral victorieux qui a présenté la candidature de Vojislav Kostunica. Son programme de réformes allie les illusions populaires sur les « démocraties occidentales » et des éléments d'un programme visant à l'intégration de la Serbie au sein du « monde civilisé ». Il se prononce pour « le retour de la Yougoslavie et de la Serbie dans le monde » au travers de la réintégration de toutes les institutions internationales (sont mentionnés : le Pacte pour la stabilité en Europe du Sud-Est, le FMI, la Banque mondiale, l'Union européenne...) dans l'espoir de bénéficier ainsi de - l'aide financière » et des « capitaux et investissements étrangers » Il propose des « réformes économiques mum de démocratie, sans laquelle il n'y a pas possibilité de créer un syndicat indépendant ni une organisation politique. Ce choix n'était pas erroné, à condition d'être clairement précisé, ce qui signifiait combattre des illusions et limiter le contrat électoral au strict minimum. Car dans le domaine économique, social et national les conceptions de Kostunica sont nettement à droite
L'opposition démocrate hétéroclite a établi un contrat bien délimité avec
Kostunica, de même qu'avec les masses. Les illusions à son égard, naturelles après la victoire, restent néanmoins assez circonscrites. Il sera soumis autant à la surveillance d'en bas, qu'à celle d'en haut. La pression de l'opinion publique serbe sera autant sinon plus exigeante que la pression du Kremlin ou des gouvernements occidentaux. La droite serbe laminée électoralement
La droite serbe a été laminée à l'occasion de ces élections, surtout le monarchiste Vuk Draskovic. Pour sa part le fasciste Seselj, ayant obtenu aux élections précédentes plus de 20 % des voix, la moitié du gouvernement et un tiers du parlement, n'a eu qu'environ 5-6 % aux présidentielles. Il perd la mairie de Zémun contre un jeune démocrate inconnu, n'a plus grand chose ni au parlement, ni dans les municipalités, ni dans les caisses du pouvoir de son allié Milosevic. II voulait monter sur l'épaule des « communistes », en poussant les enchères nationalistes et en faisant le sale boulot pour Milosevic, afin de s'approprier l'appareil d'État le jour de l'usure politique terminale des « socialo-communistes », mais il est tombé avec eux.
La chute la plus inattendue est celle de Vuk Draskovic. Avec presque 10 % de l'électorat et un petit tiers de députés (dont le radicales , notamment la baisse des dépenses publiques, la réforme fiscale en vue de l'introduction d'une TVA, la création d'une monnaie stable (•émission d'une nouvelle monnaie convertible ou adoption du mark allemand » !), la libéralisation des prix (accompagnée, il est vrai, d'un « système d'aides et de subventions pour les plus démunis »), des privatisations... Il n'y a guère que le projet de démilitarisation et celui visant le règlement des rapports avec les autres Républiques de l'ex-Fédération de Yougoslavie qui échappent à l'habituelle litanie néolibérale déjà servie dans les autres pays de l'Est. Mais le DOS ne va pas jusqu'à revendiquer la libération d'environ 1800 otages kosovars-albanais arrêtés lors de la débacle de l'armée serbe au Kosovo, dont Albin Kurti (cf. Inprecor n° 446). 3. Mouvement du renouveau serbe de Vuk Draskovic, monarchiste, qui avait tenté d'hégémoniser l'opposition à Milosevic.
gros tiers appartient à Milosevic et à Seselj), dirigeant la mairie de Belgrade par le truchement du petit-fils de Mihailovic, l'ancien dirigeant tchetnik durant la Seconde guerre mondiale, que Tito avait condamné à mort en 1945, Draskovic a tout perdu. Il est puni pour avoir saboté le front uni oppositionnel par une candidature outsider, celle de ce même petit-fils de Mihailovic, qui n'a eu que 2,8 %. Telle est la versatilité politique légendaire du défenseur des tchétniks, qui tantôt appelle à l'assaut contre la Bastille « communiste », tantôt entre dans le gouvernement des mêmes « communistes », pour en être rejeté par la petite porte de derrière comme un chien galeux, puis devenir même la cible d'un attentat sanglant, d'où il ne sort indemne que par miracle (quatre gardes du corps et son beau-frère tués sur place), tout en étant prêt à entrer dans un autre « gouvernement d'union nationale », dans une nouvelle conjoncture, y compris avec les commanditaires de son assassinat, si « l'inté rêt suprême du peuple l'exige ». Ce qui est trop, est trop, même pour le paysan serbe le plus arriéré...
Sur 110 élus municipaux de Belgrade, le DOS (2) de Kostunica emporte 105 sièges, Milosevic 4, Seselj 1 et Draskovic... aucun ! Comme on le dit, on ne peut pas poser un seul postérieur sur plusieurs sièges.
En analysant la nature de classe des partis politique serbes, il y a quelques années déjà, j'avais prévu l'éclatement du SPO (3) comme une bulle de savon, car il y avait chez lui trop d'ouvriers et de paysans à côté d'autant de lumpens et de nouveaux riches, trop de courbettes devant l'Église et le roi en exil pour que le poète verbeux, faisant la politique la bave aux lèvres, puisse être crédible même pour eux. On ne peut pas à la fois appeler la guerre de Milosevic en Croatie « guerre de conquête » (injuste) et y envoyer les troupes paramilitaires de son propre parti.
Donc, les élections serbes ont marqué un sursaut politique vers la gauche. Si ce ne fut pas encore plus à gauche, c'est qu'il n'y avait rien de tel qui se soit présenté. Mais le bulletin de vote a été largement rattrapé dans la rue. Le rôle des étudiants d'Otpor
Les élections ont signifié le désir démocratique profond et la détermination ferme de défendre la victoire dans la rue. On allait au combat non pour Kostunica, mais contre Milosevic et pour sa dernière parcelle d'honneur, de dignité, d'espoir à changer une vie insupportable. La disposition de la société pour une telle lutte existait déjà, mais
comme Milosevic avait survécu à la défaite contre l'OTAN, et comme l'opposition n'était pas créditée d'une grande confiance, refoulement et démoralisation reprenaient le dessus dès l'automne dernier. L'abstentionnisme politique s'inscrivait comme une donnée évidente et durable. Milosevic a compté avec. Mais en un mois le revirement était profond Non seulement parce que l'opposition s'unissait, mettait de côté sa zizanie coutumière (cela aussi est le résultat d'une volonté unanime des masses de se débarrasser de Milosevic, et les dirigeants démocrates savaient qu'ils allaient définitivement être balayés s'ils ne montraient pas le minimum de sérieux), mais surtout parce que l'opinion publique fut profondément retournée par le réseau dynamique des étudiants Otpor (Résistance).
Menant une guérilla d'affiches déconcertante pour la police elle-même, sans direction ni siège central, mobiles, inventifs, joviaux, malgré les peines de prison d'un à deux mois, ils chassaient la peur dans la population, surtout en province. L'emblème du mouvement — le poing menaçant -parle de lui-même, par contraste avec les trois doigts nationalistes. Leurs slogans, établis scientifiquement et diffusés professionnellement, en l'absence de toute direction centrale, sans se lier à aucun parti politique, agissaient sur la conscience des masses, tiraillées entre peur et colère. « Il est fini ! », leur dernier cri, c'était à la fois le constat du rapport de forces en présence et l'appel à aller voter, car « rien n'est fini si vous ne bougez pas ». Cela leur a valu une grande sympathie et le rôle de stimulant décisif auprès des masses. Ainsi, le calcul électoral de Slobodan Milosevic est devenu soudainement faux. Les étudiants le descendaient de son austère piédestal de Providence divine serbe par leur humour ravageur.
Ainsi celui qui avait été plébiscité par un million d'hommes à Gazimestan (4), en 1988, toutes classes confondues, après quatre guerres perdues et l'humiliation de sa propre nation, rendue misérable matériellement, a été renversé par un autre million, également toutes classes confondues. Sans aucun doute c'est une nouvelle période qui s'ouvre, malgré l'apparence de continuité nationaliste entre Milosevic et Kostunica. Une nouvelle génération est arrivée, celle qui n'a connu que Milosevic. Comme quoi l'Histoire est plus forte que l'appareil bureaucratique le plus puissant, et celui de Milosevic n'en était pas un des plus faibles.
Le grand atout pour l'avenir, c'est que cette chute est due à l'action spontanée des masses, avec leurs propres moyens, leur propre détermination et organisation. Ni complot ou alliance quelconque avec les officiers, ni avec une puissance étrangère, ni même sous la direction du DOS, incapable par ses propres forces d'organiser ou de maîtriser un tel torrent. Les masses ont le sentiment de ne devoir rien à personne, même pas à Kostunica. Il est élu, surtout il a été proclamé président grâce à leur action. Ceci rend singulièrement étroite la marge du nouveau président face à l'immense exigence populaire. Pas tellement en matière de revenus dans l'immédiat, mais dans les domaines de transparence politique, de gestion démocratique, d'initiatives de paix et de normalisation des relations avec le monde extérieur. Sur aucun problème relevant de ce vaste champ ne règne de consensus préalable ni dans l'opposition, ni entre l'opposition et les masses. D'un côté comme de l'autre, on a mis entre parenthèses toutes les grandes questions du pays, y compris celle du Kosovo. Ce n'est pas normal, mais la Serbie n'était pas un pays normal. Tout a été ajourné pour l'après-Milosevic. Il n'y avait pas d'autre moyen de franchir le cap et on ne pouvait plus attendre une meilleure disposition des forces sur l'échiquier politique. Les ouvriers, faute d'autres moyens, ont marché dans cette alliance et contribué à sa victoire de manière décisive.
C'est pourquoi la nouvelle période commencera par une âpre lutte politique. Le sort de Milosevic a été scellé par les urnes et par la rue, mais pas celui de la bureaucratie. La volonté de Milosevic de se maintenir dans la vie politique, soutenu puissamment par les Russes, trise le surréalisme dans un pays qui ne peut plus supporter ne serait-ce que son image. La haine contre Milosevic, c'est la tentative des masses pour se débarrasser de leur propre passé récent, peu glorieux, de régler les comptes avec leurs propres acclamations du guide maudit, de l'oublier, de tourner la page. Si Kostunica essaye de l'amnistier et de le réintroduire dans la vie politique, sous la pression russe et / ou sous la contrainte institutionnelle, les masses vont s'en détourner aussi vite qu'elles l'ont hissé au pouvoir. L'alliance démocratique se disloquera. Contre les bureaucrates dans les usines
La portée du mouvement des travailleurs comme élément d'une révolte populaire, qui vise la bureaucratie et pas seulement son chef suprême, était perceptible déjà au cours de ces journées survoltées.
A Subotica les ouvriers de l'usine
"Sever" en grève, empêchés pendant des années de s'organiser en syndicat indépendant, prennent le directeur en flagrant délit de fuite avec des valises pleines de deutsche marks. Ils chassent aussitôt toute la direction.
A Nis les ouvriers chassent le directeur et quarante membres de la direction dans le grand complexe d'industrie électronique et d'appareils ménagers, puis à DIN (industrie du tabac), puis à Electro-distribution.
A Kragujévac, dans l'usine automobile Zastava, c'est le directeur qui prend les devants et démissionne entre deux tours, suivi par toute l'équipe dirigeante. Pour eux Milosevic est fini, il vaut mieux partir avant 4. Village au Kosovo, sur les lieux historiques de la bataille du Champ des merles, où Milosevic avait prononcé un discours chauvin serbe devant plus d'un million de personnes.
que de se faire jeter dehors par les ouvriers.
A Kolubara, une nouvelle grève est prévue pour le 12 octobre si toute la direction n'est pas renvoyée. Une tension semblable règne dans toutes les usines serbes. Les directeurs sont en général les directeurs locaux du SPS, plongés jusqu'au cou dans des affaires juteuses et illégales derrière le dos des travailleurs, jouissant non seulement du pouvoir absolu que leur donne la loi, mais aussi d'une impunité totale dans l'ambiance générale de l'arbitraire du régime de Milosevic.
A l'instar du chef d'État-major de l'armée et des parlementaires SPS, tous ces directeurs, pour sauver leur poste et éviter les poursuites, expriment leur allégeance au nouveau président. Ils sont capables de changer leur carte de parti en 24 heures. Si par malheur Seselj le fasciste avait gagné, ils auraient fait de même. La bureaucratie serbe sous la houlette de Milosevic n'avait plus aucune idéologie en dehors du profit personnel.
Or ses membres représentent toute l'ossature de l'État, des grandes entreprises, de l'école et des hôpitaux. Partout ils se sont imposés comme une caste au-dessus de la loi et intouchable, ne cachant plus leur besogne éhontée de pillage de la propriété d'Etat, en disant cyniquement à l'opposition qu'elle ferait pareil si elle était au pouvoir. Ils sont quelques bonnes dizaines de milliers en Serbie aux postes de commande. Leur départ va de soi pour les ouvriers, après le départ de Milosevic. Mais est-ce que Kostunica voudra ou pourra les chasser ? Les chasser c'est renverser la bureaucratie du haut en bas, accomplir la révolution politique. Kostunica est tout sauf révolutionnaire. Mais par ailleurs, il est démocrate. Où finira l'alliance entre lui et les nombreux travailleurs qui l'ont littéralement porté à la présidence d'Etat, on le verra très rapide-
Le sort de Milosevic, c'est le même casse-tête. Kostunica ne peut pas le livrer au TPIY (5) — tous les Serbes sont d'accord là-dessus, y compris l'auteur de ces lignes, mais pour des raisons différentes. Il ne peut pas l'amnistier non plus, car la moindre affaire 5. TPIY - Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie qui a inculpé Slobodan Milosevic pour crimes de guerre. 6. Workers International est un regroupement se réclamant du trotskisme, au sein duquel se retrouvent des militants est-européens regroupés autour du militant hongrois Balazs Nagy ("Michel Varga") qui ont rompu avec l'OCI ("lambertiste"). des militants britanniques issus de la crise du Workers revolutionary party ("healiste") et un groupe de militants de Namibie.
scabreuse publique, financière ou politique, remonte à son clan. La Serbie ne pourra contourner la question de son rôle, celui de son président avant tout, dans les guerres d'épuration ethniques un peu partout. Le seul avenir des nombreux réfugiés serbes de Croatie, Bosnie et Kosovo posera cette question. Dans la voie de la normalisation de ses rapports avec l'étranger, le nouveau régime ne pourra pas faire abstraction de son voisinage le plus proche, où les guerres, les crimes et les milliers d'exilés représentent chacun des dossiers de milliers de pages. Et sans parler de l'avenir du Kosovo, qui a été délibérément mis entre parenthèses pendant les élections, sans que pour autant le nouveau président ne répète sa position, qui ne diffère en rien de celle de Slobodan Milosevic.
Ainsi tout laisse prévoir de nouvelles luttes âpres en Serbie. Kostunica a promis la démocratie. Dans la situation actuelle c'est un pas en avant. Garantir la démocratie, c'est garantir la liberté de presse, la liberté syndicale, les libertés politiques, la liberté de critique, l'indépendance de la justice. La démocratie conséquente mène inéluctablement à la révolution. En cas de muselage de cette démocratie, dangereuse pour les grandes puissances, y compris le Kremlin, l'unanimité fraternelle du peuple serbe volera en éclat et chaque classe prendra de nouvelles dispositions. Rompre l'isolement des ouvriers de Serbie
Pour nous la question de fond est le sort de la classe ouvrière serbe. Elle s'est lancée dans la lutte pour conquérir ne serait-ce qu'un préalable pour sa lutte de classe propre. Elle va à l'encontre de pièges non moins dangereux que ceux qui lui ont été tendus depuis 10 ans, avant tout sur la question des privatisations et la question nationale. Elle a montré un élan de spontanéité et de capacité d'organisation remarquable, mais elle n'est pas réputée pour une clairvoyance politique de principe. Il faut l'aider, la sortir de l'isolement national qui la désarme face au nationalisme, la mettre par ses militants et ses organisations syndicales et politiques indépendantes — ces dernières à créer ! - dans l'orbite internationale, la confronter aux expériences d'autres pays où les ouvriers ont déjà mené les luttes qui les attendent, les incorporer dans la communauté ouvrière internationale.
Dans des conditions politiques et matérielles extrêmement étriquées les ouvriers serbes ont fait un bond en avant, surtout en province. Ils ont fait preuve de courage mais pour l'avenir il faut de l'intelligence politique. Sinon ils se battront pour les intérêts des autres partis et des autres classes, pour être finalement déçus. Ils ne peuvent pas s'en sortir seuls. C'est au mouvement ouvrier international d'agir, notamment à son avant-garde trotskiste. Workers International (6) a proposé et initié certaines actions modestes, depuis Workers Aid for Bosnia, puis par le biais des contérences syndicales internationales (Budapest, Tuzla), où les syndicalistes serbes pouvaient rencontrer leurs collègues d'autres républiques. Dans le passé il y avait un certain nombre de divergences tactiques, non de principe, qui ont ralenti ou arrêté ces actions. Il faut les reprendre, dans un esprit qui dépasse l'intérêt étroit du groupe politique ou du syndicat particulier. Notre tâche n'est pas de régler le programme politique des ouvriers serbes, albanais, croates ou bosniaques en détail, de faire leur travail, de se positionner comme professeurs marxistes sévères à l'égard de leurs erreurs et faiblesses, mais de les aider à reconquérir les notions de classe élémentaires, afin qu'ils se forgent leur propre outil politique et syndical de libération sociale et de paix inter-ethnique, d'ériger de solides ponts de confiance mutuelle après que les guerres les ont détruits.
C'est la tâche la plus urgente, car derrière la tragédie yougoslave, énorme pour un pays relativement petit, peuvent arriver de nouvelles et plus grandes catastrophes dans l'Est européen. Malgré la victoire de l'opposition démocrate et bien qu'il ait perdu les élections, le fascisme en Serbie n'est pas inexistant. Ses partisans combinent les urnes et les armes, et s'ils ont perdu les urnes ils gardent les armes. La lutte contre le fascisme en Europe, circonscrite à la clameur démocratique contre Heider, est un jeu d'enfant, indigne des militants ouvriers. Les militaires russes, abandonnés délibérément à la harangue chauviniste des arrières-petits-fils des cosaques, ont montré à Grozny à grande échelle ce que les Serbes ont commencé à appliquer à Vukovar, à Srebrenica, à Drenica. Pour que la Serbie rompe vraiment avec la politique stalino-fasciste de Milosevic et Seselj, il faut qu'elle apprenne toute la vérité sur ces guerres depuis dix ans, et ce n'est pas un travail que quelques intellectuels honnêtes de tous bords pourront faire à la place du mouvement ouvrier.
Si , par contre, on se contente de se poser des questions dubitatives sur le fait que les ouvriers serbes ont voté massivement pour l'homme de droite libéral qu'est Kostunica, alors mieux vaut ne rien entreprendre.
le 6 octobre 2000