Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EUROCOMMUNISME

A la veille de deux congrès. L'eurocommunisme de choc du PCI et les « spécificités » du PCF

· Inprecor n° 46, 1er mars 1979 · p. 18-23 · 4 848 mots

Italie France URSS et Russie

Tout en s'inspirant sans cesse davantage, au point de vue programmatique, de la social-démocratie - et donc tout en critiquant les atteintes à la démocratie dans les pays de l'Est - les directions du PCI et du PCF considèrent toujours

CoMMunisme Livio MAITAN

L'un des axes principaux des thèses pour le XVe Congrès du PCI tient à ce qu'il s'efforce de préciser le concept de «troisième voie», que les auteurs du document nous présentent comme original (en fait, il fut utilisé à d'autres époques, notamment dans les années 30, 40 et 50 par des partis ou des tendances socialistes ou centristes). La troisième voie serait historiquement justifiée par le fait que, d'un côté, l'expérience de l'URSS et des autres pays « socialistes» a été marquée par « des limites, des contradictions, des erreurs» et « les modèles suivis dans ces pays ne peuvent pas être proposés pour la transformation socialiste de pays comme ceux de l'Europe occidentale», et de l'autre côté, « les partis sociaux-démocrates et notamment ceux qui ont dirigé ou dirigent les nombre de pays européens, tout en ayant réalisé des progrès imconditions économiques classes travailleuses, n'ont pas conduit la société en dehors de la logique du capitalisme».

L'interprétation de ces expériences historiques est à l'origine de l'eurocommunisme dont

Eurocommunisme

A la veille

de deux congrès

L'eurocommunisme de choc du PCI et les "spécificités» du PCF ces derniers comme des facteurs bénéfiques pour le mouvement ouvrier international passé et présent. la thèse 7 esquisse la définition suivante : « l'eurocommunisme n'est pas un mouvement qui s'oppose aux partis communistes et aux forces révolutionnaires et progressistes d'autres pays, qui prétend indiquer les solutions universellement valables. La réalité du mouvement d'émancipation mondial est polycentrique. L'eurocommunisme veut représenter une contribution particulière au processus global d'affirmation et de développement des idéaux socialistes en Europe et dans le monde». EUROCOMMUNISME ET SOCIAL-DEMOCRATIE

Les thèses du PCI apportent des éléments nouveaux au dossier du problème de la « social-démocratisation » communistes qui avaient subi dès les années 30 le processus de stalinisation. Elles s'efforcent, en fait, de tirer une ligne de démarcation entre le PCI et la social-démocratie. L'élément central de cette différenciation toujours dans la position assumée face à la Révolution d'Octobre, à l'URSS et aux au-

«socialistes » : «la dans la thèse 6 - et la construction de sociétés nouvelles en Russie et ensuite dans d'autres pays, ont eu une valeur de rupture historique du système de l'impérialisme et de l'exploitation capitaliste et d'impulsion des révolutions nationales et sociales. De grandes conquêtes furent réalisées dans le développement économique, social et culturel. Les Etats surgis de ce processus révolutionnaire eu un rôle déterminant dans la vie mondiale et leur contribution est indispensable pour la solution de tout problème.» En d'autres termes, pour les dirigeants du PCI, l'existence de «pays socialistes» ne cesse de constituer un facteur éminemment favorable pour les partis communistes et pour le mouvement ouvrier en général.

En deuxième lieu, le PCI ne semble pas disposé, du moins pour le moment, à célébrer son propre Bad Godsberg, c'est-àdire à laisser tomber explicitement toute référence théorique au marxisme. Il est vrai que la thèse 15 affirme que la formule utilisée dans les statuts du parti est « limitative» (1) et explique que la pensée de Marx, d'Engels et de Lénine ne doit pas être conçue comme un «systeme doctrinaire » et que la « formule

Page 19

marxisme-léninisme n'exprime moine théorique et idéal du parti». Mais elle repousse l'idée fondamentale des révisionnistes, anciens et nouveaux, des théoriciens de la « crise du marxisme

'nouveaux, philosophes'», d'après laquelle la cause principale de la dégénérescence de ¡'URSS et des autres pays « sorésiderait pensée de Marx et de Lénime elle-même. En ce qui concerne en particulier Lénine, cible préférée des socialistes et de nombre d'intellectuels italiens, cours des derniers mois, la thèse 42 affirme : « L'œuvre théorique et politique de Lénine doit, elle aussi, être examinée avec rigueur critique de façon à en saisir également les limites. Mais Lénine reste le plus grand révodont l'enseignement reste essentiel pour la recherche et l'engagement de transformation de la réalité ». La banalité des remarques mise à part, il y a ici aussi une préoccupation évidente de maintenir l'identité du parti par rapport à la social-démocratie.

Il faut ajouter que le texte s'efforce de donner une appréciation un peu plus précise que celle d'autres textes analogues du processus de dégénérescence de l'URSS. Il reprend les remarques connues du PCF sur les «limites » de la critique du XXe Congrès et sur le cours qui a abouti à l'intervention en Tchécoslovaquie. Il mentionne, parmi les causes de la dégénérescence, les conditions d'arriération de l'ancienne Russie et la « révolution socialiste manquée en Occident». Il dénonce les «défauts et les erreurs» dans la démarche et dans l'orientation économique et politique, tels que la centralisation rigide de la planification, l'étatisation complète de l'économie, les formes et les rythmes de la collectivisation de l'agriculture, l'identification du parti et de l'Etat.

Les eurocommunistes italiens puisent donc dans l'héritage des analyses critiques des oppositions en URSS des années 30 et des principaux historiens marxistes de cette période. Mais ils ne renoncent pas à la caractérisation apologétique des « pays socialistes » et, qui plus est, ils ne cessent de considérer les bureaucrates qui dirigent l'Etat et le parti soviétique comme leurs interlocuteurs privilégiés, qui ils veulent « normaliser » leurs rapports, des formes différentes de celles de l'ère stalinienne. UNE STRATEGIE DE RATIONALISATION REFORMISTE

Les différences entre l'eurocommunisme du PCI et la socialdémocratie sont moins perceptibles dans la partie des thèses consacrée au projet politico-stra-

Tout d'abord, en ce qui conceme l'Europe, le texte reprend les thèmes que le PCI avance depuis des années et qui peuvent être synthétisés dans le concept de « démocratisation» de la CEE. Entre autres, cela devrait être concrétisé par l'attribution au futur Parlement européen « des pouvoirs nécessaires d'initiative, d'orientation politique et de contrôle sur les organismes exécutifs», voire par la création, sinon d'un Etat supranational, au moins d'«un nouveau, supranational» (2). Sur ce terrain, il n'y a pas de divergences avec les idées d'un certain nombre de partis sociax-démocrates. Un autre point de moins important réside dans le fait que le PCI, tout en se prononcant pour un « dépassement graduel» de la division de l'Europe en blocs opposés, ne remet pas en cause «la permanence nécessaire de l'Italie dans l'Alatlantique». que le sommeil de la bourgeoisie italienne ne serait pas troublé par l'expression du vœu que l'Europe abandonne « toute forme de politique néocolonialiste» (3), ni par les vagues références au fameux « nouvel ordre économique international» qui est devenu désormais un leitmotiv des discours rituels de chefs d'Etats et d'ambassadeurs itiné-

Sur le terrain des objectifs nationaux, le texte n'introduit aucun changement. Il combine une conception métahistorique de la démocratie («la démocratie politique se présente comme la forme institutionnelle la plus élevée d'organisation d'un Etat, d'un Etat socialiste y compris») et la perspective à durée indéterminée d'une économie mixte, où coexistent secteur public et secteur privé sous l'égide de la « programmation démocratique». Dans l'hypothèse - à notre avis peu probable, à l'étape actuelle, y compris sous la forme de «compromis historique» -que ce projet se traduise dans la pratique, l'œuvre réformatrice et rationalisatrice entreprise ne serait pas subtanciellement différente de celle entreprise, par exemple, par le Labour Party anglais à sa meilleure épo-

La prédominance de la continuité se concrétise aussi sur le terrain des normes de fonctionnement du parti. La thèse 16 parle de «nouveaux pas en avant» qu'il « est nécessaire de réaliser» et la thèse 84 indique la possibilité que «les résultats des consultations et les prises de positions» se traduisent « y compris par des ordres du jour et des documents» que les organismes de direction devraient examiner communiquant leur «aux intéressés». Mais l'accent est mis surtout sur la réaffirmation du centralisme démocratique, bien entendu dans l'interprétation traditionnelle des bureaucrates. Cela implique donc que le droit d'organiser des fractions ou des tendances est nié explicitement, sous le prétexte qu'elles cristalliseraient les divisions en corrompant la vie du parti et en entravant une « dialectique démocratique effective». Or, que les tendances et, à plus forte raison, les fractions, comportent des dangers, n'est pas nous qui le contesterons. Mais le remède, ce n'est pas celui suggéré par les bureaucrates formés à l'école stalinienne. En vertu de quelle logique peuvent-ils prétendre qu'il y a une plus grande garantie de «dialectique démocratique effective» lorsqu'en fait le groupe dirigeant, qui dispose d'un appareil massif et articulé, est le seul qui puisse se battre d'une façon organisée pour imposer

Page 20

son point de vue, alors que ses critiques ne peuvent exprimer leur désaccord que dans des instances très limitées ou dans de rares interventions dans les tribunes de discussion ? THEORISATIONS ET CONTENUS REELS

Le texte ne peut éviter de dresser un bilan de la période qui a suivi les élections de 1976. Il constate qu'il existe dans le pays une situation de sérieuse, précisant qu'« une des causes de la crise réside dans le fait que les changements dans la politique économique et dans la direction politique ne se sont pas vérifiés dans la mesure et dans le mode

C'est le moins qu'on puisse dire.

En réalité, le PCI traverse l'un des moments les plus difficiles de tout l'après-guerre parce que, du fait de son intégration dans la majorité parlementaire, ses conceptions et ses orientations ont été soumises plus concrètement et plus rapidement à une vérification pratique.

Depuis longtemps le groupe dirigeant du PCI a présenté stratégie de rationalisation réformiste, souvent carrément minimaliste, par des proclamations sur le «renouveau démocratique », prélude à une tranforma. tion socicialiste, susceptibles d'être interprétée selon les aspirations et les désirs les plus disparates. Or, ses responsabilités directes dans les décisions des assemblées parlementaires et du lui-même, fait apparaître de plus en plus nettement le décalage entre les proclamations des textes et les contenus réels. Quelques exemples parmi les plus significatifs.

Le PCI a avancé traditionnellement l'idée d'une complémentarité entre « démocratie de base » et « démocratie représentative». Une telle combinaison comporte, toutefois, déjà en principe un ordre hiérarchique. La thèse 76 explique, en effet, en rapport avec les initiatives des syndicats sur le terrain politique, par exemple à propos du

«plan » économique présenté par le ministre Pandolfi, que dans le système démocratique «la centralité» appartient au Parlement. La thèse 59 - qui traite de la participation des travailleurs aux décisions économiques - précise que « le processus de programmation ne peut pas ne pas avoir son instance fondamentale de décision dans les assemblées électives et, en conclusion, dans le Parlement».

75 affirme, d'autre part que «les mouvements de masse ont leur propre autonomie», mais elle ajoute que «la tâche de synthèse et de direction politique, dans l'intérêt du appartient aux institutions democratiques et d'apres Tout cela signifie que les organisme dont dispose ou pourra disposer la classe ouvrière (conseils de délégués, conférences de production, etc.) ne pourront avoir qu'un rôle consultatif et que, malgré toutes les dénégations de Lama et Cie, on ne pradans la meilleure des hypothèses, qu'une vulgaire co- politique des alliances. La thèse 53 propose pour la nième fois «l'alliance entre la classe ouvrière, les masses populaires du Mezzogiorno, les masses générations nouvelles, les couches moyennes productives des villes et des campagnes, les intellectuels». Mais derrière l'expression pudique « couches moyennes productives» se cache la collaboration avec des secteurs larges de la bourgeoisie, aussi bien par le truchement de la collaboration avec le parti bourgeois le plus représentatif que sous des forplus directes, par ailleurs ouvertement amorcées.

A propos d'un troisième thème, traditionnel depuis trente ans, celui de l'unité avec les catholiques, le texte ne dit absolument rien de nouveau. Toutefois, la pratique récente a démontré, plus que dans n'importe quelle autre période, que la solution de ce problème est recherchée essentiellement sur le terrain d'une alliance avec la Démocratie chrétienne, même au prix de compromettre la possibilité de collaboration avec des catholiques en rupture avec les classes dominantes et, en partie au moins, avec leurs organisations et leur idéologie. La mystification des théorisations du PCI réside dans l'utilisation d'un concept idéologique - les catholiques - pour diluer ou cacher les contenus socio-politiques concrets. Depuis la fin de la guerre le groupe dirigeant togliattien et post-togliattien a mis la sourdine sur le fait capital que la Démocratie chrétienne était l'instrument politique principal de la bourgeoisie, de même qu'il glisse maintenant sur le fait qu'elle fut pendant un tiers de siècle la colonne vertébrale du système. Qu'un tel parti puisse devenir le partenaire d'une stratégie de renouveau démocratique qui ouvre le chemin du socialisme, est une monstruosité théorique et politique qui démontre encore une fois que le prétendu réalisme des opportunistes cache un véritable utopisme dans les perspectives stratégiques.

Le quatrième exemple est ceUn deuxième exemple con- lui de l'attitude sur le problème de l'austérité. La thèse 54 dit : «L'austérité a été proposée par le PCI comme un instrument pour une politique de transformation: pour changer, dans le sens d'une vie plus saine, plus civile et plus libre, la condition de grandes masses; pour éliminer les gaspillages dûs, entre autres, à des pratiques de gouvernement; pour changer, d'après un programme précis, le mode de fonctionnement et les finalités sociales du mécanisme économique, l'orientation des investissements, de la production et des dépenses publiques, la qualité même de la consomma tion; pour influencer les modes de vie qui y sont liés, les modèles de culture et de comportement de secteurs entiers de la société italienne. » Ici on frise le grotesque; on aurait envie de demander aux auteurs des thèses, soit de trouver un autre mot pour exprimer tous ces contenus extraordinaires, soit d'exiger une révision des dictionnaires pour rectifier ce qu'on a écrit jusqu'ici sous le vocable «austérité». Plaisante-

Page 21

ries mises à part, la pratique n'a que trop démontré ce qui se cache derrière de tels jeux conceptuels et terminologiques. Très vulgairement, pour le gouvernement que le PCI a soutenu, austérité a signifié des tentatives répétées d'obliger la classe ouvrière à serrer sa ceinture. S'il n'y a réussi que partiellement, ce n'est pas parce que le PCI a pu faire prévaloir son interprétation fantaisiste, mais parce que les ouvriers ont opposé une résistance opiniâtre. Au demeurant, le texte contient une admission involontaire : il se prononce, en effet, en confirmant l'attitude du parti pendant la dernière année, en faveur d'un «freinage des salaires».

Comme nous l'avons mentionné, les thèses posent le problème des difficultés auxquelles doivent faire face le mouvement ouvrier et le PCI. Elles insistent notamment en ce qui concerne les syndicats et l'organisation des jeunesses, dont elles reconnaissent la «fragilité», soit, en clair, la faillite en tant qu'organisations de masse. A propos du parti, elles parlent de «limites dans la compréhension de la nouvelle phase de la bataille politique, des possibilités et des exigences qu'elle comportait»; d'un « décalage entre l'attention au travail dans les institutions et aux rapports entre les forces politiques d'un côté, et l'initiative pour promouvoir des mouvement unitaires des grandes masses avec des objectifs et sur des problèmes concrets», de l'autre; de « difficultés à maintenir et à consolider toujours et dans chaque phase de la lutte, les rapports entre le parti et les différentes couches de la population travailleuse».

Ce que les auteurs du texte ignorent ou feignent d'ignorer réside dans le fait que les difficultés signalées sont strictement liées à la politique menée notamment depuis juillet 1976 et que le «décalage» dénoncé peut être surmonté plus facilement par une gymnastique conceptuelle que dans la pratique de tous les jours. Lorsqu'un parti intègre une majorité parlementaire qui vote des lois ne changeant aucunement le statu quo et soutient un gouvernement que, à la fin, le groupe dirigeant du PCI lui-même a dû attaquer en provoquant une crise, il a des difficultés à susciter ou diriger de grands mouve ments de masse et à « consolider les rapports avec les différentes couches de la population travailleuse». Les mouvements qui se sont produits et qui restent inscrits dans les potentialités objectives, ne pouvaient et ne peuvent qu'avoir une dynamique en conflit avec les choix stratégiques du PCI. Voilà l'origine de ses difficultés et de sa perte d'influence. LE PROJET DU PCF

Le projet de résolution du PCF pour le XXIIIe Congrès que le CC du PCF a adopté deux mois environ après l'adoption des thèses par le CC du PCI, est caractérisé aussi par la continuité par rapport aux textes des dernières années. Sur trois points, il se place sur le même terrain que les thèses italiennes, celui de l'attitude face à la Révolution d'Octobre et aux pays « socialistes » ; celui des normes de fonctionnement et celui de l'attitude par rapport au marxisme et au léninisme.

«Le socialisme existe - lit-on dans le chapitre Le socialisme que nous voulons - il est entré dans l'Histoire en octobre1917, quand les ouvriers et les paysans russes ont, sous la conduite de leur parti communiste, conquis le pouvoir et aboli l'exploitation capitaliste. Après l'Union soviétique, d'autres pays ont connu cette transformation décisive... A la question de savoir quel est aujourd'hui l'apport du socialisme au mouvement historique des pays concernés et de l'humanité dans son ensemble, nous répondons: le bilan des pays socialistes est globalement positif. Ni cette constatation ni la prise en compte de la nécessaire diversité des formes du socialisme ne signifient que nous tirions un trait sur ce que l'on a pris l'habitude d'appeler le « stalinisme». Pendant la période où elle était dirigée par Staline, l'Union soviétique a connu les répressions massives, la direction autoritaire et personnelle dans le parti et l'Etat, le développement du dogmatisme de la pensée, de graves erreurs, aussi bien dans les méthodes d'édification du socialisme que dans la mise en œuvre des règles qui doivent régir les rapports entre partis communistes. Ces erreurs et ces crimes, le Parti communiste de l'Union soviétique entreprit d'y mettre fin dès la mort de Staline et les dénonça, en 1956, à son XXe Congrès De plus, il existe en Union soviétique - et aussi dans d'autres pays socialistes - des problèmes dont l'importance tient selon nous au fait qu'il y a méconnaissance persistante l'exigence démocratique universelle dont le socialisme est por-

Page 22

L'analyse du PCI est plus précise et la caractérisation nérale plus nuancée et prudente. Mais pour les uns et pour les autres, ils s'agit de pays socialistes, dont l'existence représente un élément de force essentiel pour le mouvement ouvrier et les partis communistes. «La fidélité à la ligne du XXIIe Congrès - écrit le projet - nous fait repousser toute idée de rupture avec les pays socialistes, et de repliement sur nous-mêmes». Cela veut dire que le PCF consinon seulement «pays socialistes» l'abstrait, mais même plus concrètement leur directions comme ses interlocuteurs et alliés, indépendemment des critiques qui leur sont adressées, et que tous les efforts pour mettre fin

«pratiques et défauts» que l'on condamne, que l'on condamne, sont projetés dans le cadre politico-institutionnel existant.

Quant au fonctionnement interne, le projet réaffirme normes en vigueur en expliquant que « les tendances ou les tentatives pour créer des tendances ne pourraient que diviser et affaiblir notre parti, paralyser sa vie démocratique et son efficacité révolutionnaire». chais, dans sa présentation du texte, n'hésite pas à se délivrer un certificat de bonne conduite s'exclamant : « C'est chez nous, au Parti communiste, qu'existe la vie intérieure la plus démocratique. Et de

Finalement, le préambule du projet de modification des statuts confirme que le PCF « s'appuie sur le socialisme scientifique, fondé sur Marx et Engels, puis développé par Lénine d'autres dirigeants et théoriciens du mouvement ouvrier» (on appréciera la prudence de la formule « d'autres dirigeants et théoriciens» !). Cela n'a pas empêché une pratique qui n'a rien à voir avec le marxisme et le léninisme, des décennies durant, ni ne va empêcher la continuation de cette pratique dans le futur, malgré l'utilisation d'un langage parfois moins ouvertement «révisionniste» que celui du PCI.

Comme l'ont souligné tous les commentateurs, n'implique aucun changement en ce qui concerne les conceptions de la voie démocratique au socialisme, de l'union toutes les forces populaires et de l'Union de la gauche. Sur ce terrain, il est possible de saisir en même temps des analogies substancielles et des diversités partielles par rapport au texte du PCI. Au-delà des variations terminologiques, le PCF maintient lui aussi une perspective de ce que les PC appelaient à la fin de la guerre « démocratie progressive » et que nous pouappeler aujourd'hui projet de réforme et de rationalisation du système. Cela est expliqué sans possibilité d'équivoque dans le chapitre « Le socialisme que nous voulons», qui affirme que la France a besoin d'une «démocratie économique » et d'une «démocratie politique ».

Si l'on considère une série d'affirmations sur la nécessité de «reconstruire» les institutions publiques et sur les autonomies régionales; les allusions à une transformation démocratique de la Communauté européenne; l'utilisation du concept de « nouvel ordre économique international»; l'adhésion à une conception de l'internationalisme qui le réduit aux dimensions de la solidarité et, tout au plus, des convergences ponctuelles (4), il sera clair que, bien qu'il ne se sert pas de l'expression de « troisième voie», le texte du PCF esquisse une stratégie d'ensemble qui, pour l'essentiel, correspond à celle du PCI.

Dans ce cadre se placent les différences désormais connues Alast que le ch, eus toita et confirmées par les deux texdes vicissitudes conjoncturelles, vise à une collaboration de longue haleine avec le plus grand parti bourgeois, le PCF s'oppose au « bloc giscardien » qui inclut les deux principales formations de la classe dominante. Alors que le PCI accepte P'OTAN comme un cadre à ne pas remettre en discussion, le PCF s'oppose aux tentatives d'une réintégration complète de la France dans ce cadre. Il est toutefois évident qu'il s'agit de différenciations qui n'impli- qui n'impliquent pas une stratégie différente sur le fond. Le concept d'union de toutes les forces populaires n'exclut pas, au conla présence dans cette union de formations bourgeoises (en fait, au moins les « gaullistes de progrès » y sont inclus) de même que l'Union de la gauche incluait les radicaux de gauche. Quant à la politique internationale, elle se calque dañs une large mesure sur les choix faits par de Gaulle: qu'il suffise de rappeler ici que le texte se prononce explicitement pour le maintien de la force nucléaire de dissuasion indépendante.

Il faut ajouter que l'analyse du texte révèle la combinaison du schématisme analytique et de disponibilité opportuniste. C'est du schématisme primaire que de parler de « bloc giscardien» sans mentionner l'existence de la composante gaulliste et le grave état de crise interne de ce bloc. La disponibilité opportuniste réside dans le fait que les conceptions sur l'Europe - sur lesquelles nous reviendrons - s'approchent beaucoup des thèses gaullistes et, en fait, les dirigeants du PCF ne semblent absolument pas regretter une convergence possible avec les réactionnaires chiraquiens.

C'est surtout à propos de l'Europe, d'ailleurs, que se confirme l'une des divergences majeures avec le PCI. Le PCF n'hésite pas à avoir recours aux conceptions et même à la terminologie des conservateurs chauvins, en agitant l'épouvantail que l«étranger dicte sa loi à France» et que la France devienne «le marche-pied de l'impérialisme allemand». Il n'hésite pas à dire que «le peuple français a intérêt à s'opposer à l'entreprise qui vise à noyer notre pays dans une Europe de l'austérité et du chômage» (comme si l«indépendance» pouvait permettre à la France d'être un ilôt de bonheur dans une Europe ravagée par l'austérité et le chômage !) et il va jusqu'à la théorisation suivante : «Notre nation constitue le cadre le plus propice à la réalisa-

Page 23

tion d'un rapport de forces po- des déformations staliniennes litiques favorable à la satisfaction des besoins du peuple de France, à la transformation socialiste. L'attachement de notre peuple à son indépendance, son patriotisme constituent une base précieuse d'union, une force de rénovation. Les forces pro ductives sont structurées en France selon une cohérence propre, avec des caractères nationaux spécifiques. Elles forment un ensemole original qui comporte, à côté des faiblesses dues à la politique de la bourgeoisie, des possibilités inexplorées de développement. » Voilà donc une nouvelle édition de la théorie du socialisme dans un seul pays que Staline avait empruntée à des sociaux-démocrates allemands d'il y a un siècle; voilà une manifestation sans vergogne d'un véritable messianisme national ! (5). En passant : c'est probablement sur l'autel de leur campagne anti-européenne, pour «l'indépendance nationale», que les dirigeants du PCF, contrairement aux dirigeants du PCI sacrifient l'expression « eurocommunisme», jamais utilisée dans leurs textes.

La deuxième différence importante entre les deux projets concerne l'attitude face à la social-démocratie. Du point de vue international, alors que le PCI, en dépit du bilan historique mentionné, insiste sur les possibilités de rapprochement ultérieur et de collaboration, le PCF met l'accent sur la dénonciation de la « participation active (de la social-démocratie et de son Internationale) à la stratégie de contre-offensive des forces du capital». Sur le terrain national, les choses sont encore plus nettes. Alors que le PCI, tout en avançant des critiques en riposte à l'offensive - réelle - de la direction du PSI contre lui, prône la collaboration et l'unité d'action, le PCF reprend tous les refrains des deux dernières années. Dans la logique de cette orientation, le projet conclut que c'est à partir de l'«action en bas» qu'il faut faire mûrir l'unité. Ce qui rappelle singulièrement le «front unique en bas», qui fut l'une classiques de la conception du front unique de la Ille Internationale de l'époque de Lénine et Trotsky.

DANS NOS

PRECEDENTS NUMEROS no 44 : Editorial Cambodge : Aucun soutien au régime Pol Pot -

Retrait immédiat de l'armée régulière vietnamienne - pour la fédération socialiste des peuples indochinois: Iran : Après le départ du

Shah; Algérie : Pour une Assemblée constituante; RFA : Six semaines de grève dans la sidérurgie premier bilan; Espagne : L'Espagne entre le référendum et les élections; Pérou : La grève généra le, interview de Hugo Blanco; Erythrée : Une défaite militaire; Anla : La crise du régime, phase II;

«Les nôtres» : Joseph Hansen (1910-1979).

no 45 : Iran : Trois jours qui balayèrent l'ancien régime; pour une république ouvrière et paysanne - déclaration du PST; Moyen-Orient:

La nature de la période - (lère partie); Pologne : Appel à la société, par le comité de défense des ouvriers; « Les nôtres» Joseph Hansen (1910-1979) : la vie d'un révolutionnaire; Grande-Bretagne : le gouvernement travailliste passera-t-il l'hiver ?; Europe : Pour les

Etats-Unis socialistes d'Europe.

Finalement, le PCF continue à déclarer la guerre à l'austérité, en ignorant toutes les subtilités de son frère italien. La raison de cette diversité est évidente : le PCF n'a pas eu et n'a pas les responsabilités parlementaires et gouvernementales pendant presque trois ans le PCI et il peut se permettre de jouer le jeu de l'opposition. Plus généralement, il est conditionné de facon plus urgente que le PCI par la nécessité de sauvegarder et de renouer ses rapports avec de larges secteurs de masse et de Parti socialiste qui lui a déjà enlevé la primauté sur le terrain

Get menace sérieusement son hégémonie dans la classe ouvrière. C'est pourquoi il souligne plus explicitement, dans le texte pour le congrès aussi, son exigence de « préserver et de mettre en lumière » sa « spécificité révolutionnaire ».

Ce qui peut apparaître paradoxal, c'est que, au même moment où ils s'efforcent de défendre leur identité, les partis eurocommunistes ne cessent de glisser sur la pente de la socialdémocratie : dans la mesure où s'accentue leur intégration dans le système et que s'affirme leur stratégie de voie «démocratiGime, ils ont tondance au se dit- et «nationale» au sociaférencier davantage par rapport aux conditionnements nationaux, aux différenciations de leurs propres bourgeoisies nationales ou de secteurs de ces bourgeoisies. NOTES 1) L'article 5 rappelle que les militants ont le devoir «d'acquérir et approfondir la connaissance du marxisme-léninisme et d'en appliquer les enseignements dans la solution des questions concrètes». L'article deux affirme, d'autre part, que l'adhésion au parti n'est pas interdite à des personnes qui ont des croyances religieuses ou des conceptions philosophiques autres que celles du marxisme. 2) La thèse 37 demande que soit élaborée une loi électorale commune pour toute la Communauté européenne. 3) Il faut préciser que les critères du PCI en matière de néocolonialisme ne sont pas trop rigides: par exemple, il a à maintes reprises exalté la Convention de Lomé, conclue entre des pays capitalistes européens et des régimes néocolonialistes africains. 4) Le texte du PCI parle «d'internationalisme nouveau » qui présuppose un «processus vers un rapprochement et une collaboration dans le respect de l'autonomie et de l'indépendance de chaque parti et de chaque mouvement"et d'une «confrontation critique, libre et constructive entre des expériences et élaborations différentes». 5) Il vaut la peine de souligner que pour les auteurs du projet du PCF «l'attachement des paysans à l'indépendance nationale constitue plus que jamais un terrain décisif de leur alliance avec la classe ouvrière».

Une erreur sur cette page ?