Inprecor 1974–2004

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IRAN

La nouvelle phase de la révolution iranienne

· Inprecor n° 46, 1er mars 1979 · p. 8-10 · 2 296 mots

Iran Syndicalisme

La faiblesse des partis bourgeo religieux, la restructurati ouvrier, l'auto-organisat sont à l'ora La révolution iranienne Michel ROVERE

Moins de deux semaines après l'installation du gouvernement révolutionnaire de Mehdi Bazargan, à l'issue d'une insurrection populaire que la hiérarchie religieuse n'a ni engagée ni dirigée, le nouveau régime iranien a entamé, avant même d'avoir défini son propre programme, une offensive politique systématique contre tous les «débordements» possibles de cette « révolution islamique» qu'il tente de modérer au maximum.

Le 18 février, dans une interview au New York Times, le Premier ministre désigné par Khomeini annonçait que groupes gauchistes seraient écrasés s'ils continuaient leurs actions armées et tentaient de déstabiliser le pays.

Lundi 19, Khomeini lui-même expliquait « Je n'admettrai pas l'anarchie» et dénonçait les organisations de gauche, notamment l'organisation de guérilla des Fedayins du peuple, qui projetaient de manifester le 22 février dans la rue pour exiger la dissolution totale de l'ancienne armée et l'élection d'un Conseil de la révolution populaire. Si finalement les organisations devaient renoncer à défiler dans les avenues du centre de Téhéran, le contentieux entre elles et le nouveau régime ne risque is, l'hétérogénéité des dirigeants on en cours du mouvement ion et le contrôle ouvrier Ire du jour... ne manque pas d'atouts.

pas de se résorber, loin de là. Il suffisait d'entendre Khomeini dénoncer « ces gens qui ne sont pas des Musulmans et sont au contraire en guerre contre les croyances philosophiques de l'Islam » pour prendre la mesure de cette rupture.

Le différent avait commencé d'ailleurs dès les dernières heures de l'insurrection à propos de deux questions-clé : le désarmement des milices populaires et l'ampleur de l'épuration dans l'armée.

LA TENTATIVE DE

DESARMER LES MILICES

«Garder une arme est haram » (tabou selon la loi coranique), déclarait le lendemain de l'insurrection l'ayatollah

Khomeini. En fait, tout au long du soulèvement, le souci majeur de la hiérarchie religieuse avait été de limiter au maximum la distribution d'armes.

L'appel au désarmement des milices sera peu entendu. Outre les organisation de guérilla des Mujahedins du peuple (Islamo-progressistes) Fedayins du peuple (marxistes), les comités de quartier refusent également de rendre les fusils d'assaut et les mitrailleuses distribués par les soldats mutins de l'Armée de l'Air, ou pillés dans les arsenaux et les fabriques d'armes investies. Une semaine après l'appel, 7000 seulement des 75000 armes distribuées avaient été récupérées. Et encore les armes n'étaient-elles le plus souvent « qu'enregistrées» dans les mosquées, et en fait laissées à la disposition des membres des comités de quartier qui continuaient de patrouiller, surtout la nuit, à la recherche des éléments de la SAVAK ou des dignitaires en fuite de l'ancien régime.

Le 18 février, le Comité islamique révolutionnaire de Khomeini décidait de changer son fusil d'épaule et annonçait la future création d'une Garde nationale où seraient, le temps venu, fondues pour mieux être contrôlées, les milices existantes. LA FAIBLESSE DES PARTIS BOURGEOIS

Des oppositions de gauche au nouveau gouvernement sont à ce point réelles, que même le Front national, ce groupuscule de l'opposition libérale bourgeoise, prenait le sens du vent et publiait le 20 février un communiqué annonçant que son président et son vice-président Karim Sandjabi et D. Forouhar ne participaient qu'à titre personnel au Cabinet Bazargan. Le Front national annonçait qu'il maintiendrait cette attitude tant qu'il n'y aurait «l'adoption d'un programme répondant aux besoins du peuple » et reprenait à son compte la nécessité d'une épuration sérieuse de l'armée, de la constitution d'une « Garde nationale qui veillerait aux acquis de la révolution» et demandait la reconnaissance d'un statut officiel aux comités de quartier existant à Téhéran et dans les autres villes.

La faiblesse du gouvemement Bazargan, c'est avant tout la faiblesse des appareils politiques de l'opposition bourgeoise iranienne. C'est aussi la démonstration que la hiérarchie religieuse en tant que telle est incapable de se transformer en un véritable parti politique de gouvernement. 25 années de dicta-

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ture et de répression policière ont réduit à l'état de groupuscules ou de «clubs » les partis de l'opposition libérale, marqués par la faillite sans résistance en 1953 du gouvernement Mossadegh et par les illusions qu'ils ont entretenues, entre 1960 et 1963, après l'arrivée de Kennedy à la Maison-Blanche, sur les possibilités d'une libéralisation progressive du régime du Shah.

Tout au long de l'année 1978, les diverses formations libérales ont toutes, absolument toutes, tenté de mettre en œuvre une solution de compromis à la crise, passant par la « constitutionnalisation » de la monarchie, et l'observation stricte de la Constitution libérale de 1906, théoriquement toujours en vigueur, mais jamais appliquée. Ce n'est qu'en novembre que Sandjabi se rangea finalement derrière Khomeini en déclarant qu'aucun compromis avec le régime en place n'était possible. Mais le dernier Premier ministre du Shah, Chapour Bakhtiar, qui se réclamait de la social-démocratie, à l'allemande ou à la sué doise, tout en couvrant les exactions de ses généraux fusilleurs, avait été le numéro deux du Front national, celui qui signait, à l'été 1977, avec Sandjabi et Forouhar, une lettre ouverte au Shah, pour lui demander d'appliquer réellement la Constitution de 1906. Cela explique le discrédit général qui continue de marquer les formations de l'opposition bourgeoise. L'HETEROGENEITE DES RELIGIEUX

Quant à la hiérarchie religieuse, la preuve est faite de son incapacité de se transformer telle quelle en parti de gouvernement. Dans le vide politique général existant sous la dictature, les Chiites, avec leurs 80000 mosquées, leurs 180000 mollah, ont joué le rôle d'un véritable réseau, organisant, centralisant et structurant, même après le début des grèves ouvrières, la résistance populaire au régime. Il est vrai que le programme des religieux se résumait en un seul mot d'ordre : dehors le

Shah et la monarchie Palhavi. Le développement et calisation du mouvement de l'intransigeance de la dictature, devaient d'ailleurs contraindre comme un C. Madari, qui se serait bien contenté d'une lid'un retour à la monarchie constitutionnelle, à s'aligner derrière les positions intransigeantes de Khomeini sur cette question.

Mais aujourd'hui, à l'heure gouvernement précis, à l'heure de remplir le mot d'ordre flou de «république islamique», les contradictions politiques et sociales du mouvement religieux éclatent en pleine lumière. Quel pourrait être le programme commun de gouvernement entre l'ayatollah modéré Chariat Madari, qui annonce le port obligatoire tchador pour toutes les Iraniennes, et ces jeunes «Islamo-progressistes» qui rêvent d'un socialisme utopique, aux couleurs de l'Islam, tel que l'ébaucherait l'exégète Ali Chariati, dont se réclament les Mujahedins peut-il y avoir de commun entre ces ayatollahs de la ville sainte de Meched qui prônent la relégalisation de la polygamie, et ces militants qui ont participé à l'insurrection pour triompher une « république islamique» ?

Ce n'est pas un hasard si le gouvernement de Bazargan n'a pas encore défini son propre programme d'action. Au moment du retour en Iran de Khomeini, l'un de ses conseillers, Banisadr, dont on disait qu'il serait le futur ministre des Finances du gouvernement provisoire, expliquait qu'il faudrait une véritable nationalisation du pétrole, qu'il faudrait réduire de façon draconienne les exportations et promouvoir un autre type de développement, rompant avec la dépendance impérialiste. Banisadr na pas été désigné finalement par Bazargan, qui expliquait au contraire dans son interview déjà citée au New York Times, que les exportations de brut seraient maintenues à un niveau « substantiel» et qu'il souhaitait que son régime puisse maintenir de bonnes relations avec les EtatsUnis. QUELLE AUTO-ORGANISATION ?

Comme le soulignent l'interview d'un homofar et la déclaration des homofars (publiées dans le présent numéro), l'auto-organisation et la création de comités de soldats sont parmi les questions les plus débattues aujourd'hui.

autre phénomène réside dans l'existence à Téhéran, et dans la plupart des grandes villes d'Iran, de comités de quar-

Ces comités se sont formés à partir de la grève générale des ouvriers du pétrole, fin décembre, à l'instigation des autorités religieuses, pour contrôler le rationnement et la distribution dans des coopératives populaires, des produits de première nécessité.

Ce sont ces comités de quartier aussi, qui ont assuré l'infrad'organisation du service d'ordre pour les manifestations de masse. C'est en grande partie ces jeunes, ouvriers, étudiants et chômeurs, organisés dans le service d'ordre des mosquées, qui ont participé massivement, malgré l'absence de directives et les appels au calme de la haute hiérarchie religieuse, glorieuses» de Téhéran. Aujourd'hui, après la reprise générale du travail, ces comités se cantonnent essentiellement dans les tâches « d'auto-défense » assurée par les milices. Ces milices ne sont d'ailleurs pas coordonnées horizontalement d'un quartier à l'autre, et leur centralisation verticale ne repose guère que sur des groupes de guérilla, trop numériquement bien la réaliser, et sur le quartier général de Khomeini. L'AVENIR DES COMITES DE QUARTIER ET LA RECONSTRUCTION DU MOUVEMENT OUVRIER

Bien que leur rôle soit aujourd'hui purement militaire, les comités de quartier sont

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d'autant plus importants qu'ils sont le seul cadre d'organisation, pour toute une période, d'une fraction importante tariat et des couches populaires urbaines : les femmes, bien sûr, mais aussi les chômeurs (3,5 millions sur une population active urbaine de 11 millions) et cette fraction importante travailleurs industriels (72% des travailleurs industriels) qui travaillent dans des entreprises de moins de 10 salariés et seront donc difficilement intégrés dans ment ouvrier iranien, que ce soit le développement des syndicats ou la constitution de con-

Le développement soviétique, ou même plus simplement non-dépérisse ment de ces comités de tier, est directement lié à leur capacité de définir et de mettre en œuvre un programme d'acspécifique commissions de Moradores au Portugal, qui occupaient les maisons vides, créaient des crèches, des dispensaires, menaient la lutte contre les loyers élevés, etc.), mais surtout à l'émergence de leur articulation au mouvement ouvrier qui va se constituer dans les semaines à venir sur le terrain des entreprises et des administrations. LE PROBLEME DU CONTROLE OUVRIER

Pour remettre en marche l'économie et faire comprendre aux travailleurs qu'il faut désormais produire, produire et produreliser la miniace: pas hésitede étape à réaliser, expliquait Khomeini le 14 février, est celle de la reconstruction de l'Iran, reconstruction qui exige les efforts conjugués de tous. Les grèves étaient jusqu'a présent au service du mouvement révolutionnaire, maintenant leur arrêt service de la nation. Celui qui dit que la grève de tel secteur doit persister, traître», précisait encore le leader chiite.

L'appel à la reprise du travail, sauf dans quelques secteurs «de pointe», comme le pétrole à Ahwaz, a généralement été massivement suivi. Ceci était d'ailleurs prévisible. Depuis novembre, les grèves étaient des grèves politiques, contre la répression et le regime. Une tois l'insurrection triomphante, et l'ancien régime abattu, la reprise massive du travail était jouée.

Mais le retour dans les usines et les administrations de milliers de travailleurs, de jeunes et d'intellectuels, marque le début d'une nouvelle phase de la révolution iranienne. Absente, à cause de la répression militaire, de ses lieux de travail depuis la tin décembre, la classe ouvriere iranienne rentre, forte de toute sa victoire contre la dictature, dans les ateliers et les bureaux.

A LIRE AUSSI DANS NOS DERNIERS NUMEROS

De Saber Nickbin : « Le régime

1978); du même auteur: «Le développement du mouvement de masse contre la domination du Shah» (no 36, du 19 octobre de Parvin Naiafi: « La des masses»; déclaration du Secrétariat unifié de la IVe

Shah !» (no 39, du 30 novembre

1978); de Javad Sadeeg et Azar

Tabari : «Pour une paysanne» (no 40, du 14 décembre 1978).

De Mohsen Sabour : « Réformer ou liquider la monarchie ?» De

Saber Nickbin : « Pourquoi Khomeini ?» (Numéro 43, 18 janvier

De Michel Rovere : « Après le dé-

Bert du Ser 19 Numéro qui balayèrent l'ancien régime » - « Pour une République ouvrière et paysanne»: Déclaration du PST (Iran).

En l'absence de tout mouvement ouvrier clandestin préexistant sous la dictature, et qui serve de «trame», de «filigrane», à la reconstruction du mouvement ouvrier légal, comme les Commissions ouvriè res en Espagne ou même l'Intersyndicale au Portugal, il est difficile de présager quelles seront les modalités précises, les rythmes, les difficultés de cette reconstruction d'un mouvement ouvrier, en particulier syndical. Sans doute, ici, parallèlement à la syndicalisation de masse, les comités de grève constitués dans la période précédente se maintiendront sous forme de comités de travailleurs. Ailleurs, ils dépériront peut-être.

Mais ce qui est d'ores et déjà certain, c'est que dans toute une série d'entreprises et d'administrations, les tâches de conmédiatement à l'ordre du jour. D'abord pour extirper, au sein d'une entreprise, les piliers de l'ancien régime. Les ouvriers du pétrole à Ahwaz ont ainsi exigé le renvoi de onze cadres supérieurs de la National Iranian Oil Company. Dans un régime qui fonctionnait sur la base de la corruption ges » attribués à ses serviteurs les plus zélés, l'exigence de cette épuration et de l'ouverture des livres de comptes va revêtir sans doute un caractère massif.

Mais le contrôle ouvrier sera favorisé aussi par les caractéristiques mêmes de l'industrialisation iranienne. Financés à coup de pétrodollars, dans le cadre de la révolution blanche, les secteurs industriels de pointe en Iran sont totalement dépendants de la technologie occidentale importée.

Même si aujourd'hui les grandes multinationales n'ont encore décidé de mener une politique du pire et de procéder, comme elles l'avaient fait avec Cuba ou le Chili d'Allende, à un véritable blocus économique de l'Iran, le départ du pays de 90000 des 100000 (!) experts étrangers y travaillant va nécessiter, ne serait-ce d'ailleurs que pour obéir aux mots d'ordre de sur la reprise de la production, des formes spécifiques d'auto-organisation ouvrière pour redémarrer et contrôler la production dans plusieurs di-

Ce faisant, toute une classe pourra prendre conscience de sa force et de son rôle, faire mentir dans les faits l'affirmation de Khomeini selon laquelle «Une seule classe sociale ne peut à elle seule prendre en charge tout l'avenir de la société iranienne !»

22 février 1979

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