Par Jean-Michel Krivine* - h septembre 1971, il y a 30 ans, la pres-
. se soviétique sianalait, en bas de page et en petits caractères, que venait de disparaître Nikita Khrouchtchev, qui avait été à la tête du Parti et de l'Etat pendant plus de 10 ans jusqu'en 1964. La jeune génération actuelle de par le monde ne sait plus rien sur lui et les plus politisés ont vaguement entendu parler du "Rapport Khrouchtchev" lu au XX* Congrès du PCUS en 1956. Est-il vraiment nécessaire d'en reparler ? A notre avis, indiscutablement, car la gangrène du mouvement ouvrier qu'a été le stalinisme ne doit pas passer aux oubliettes et les évènements qui eurent lieu en URSS aussitôt après la mort de Staline sont très instructifs. Le dernier congrès de Staline
Entre 1939 et 1952 Staline avait jugé inutile de convoquer de congrès du parti. Celui qu'il réunit un an avant sa mort avait pour but de clamer son génie. Voici comment le n° spécial de la revue du Parti Communiste Français Les Cahiers du Communisme (nov. 1952) présentait la séance d'ouverture du XIX* Congrès :
« Il est sept heures du soir. Les délégués saluent par des applaudissements prolongés l'arrivée à la tribune du camarade Staline et de ses fidèles compagnons d'armes, les camarades Molotov, Malenkov, Vorochilov, Boulganine, Béria, Kaganovitch, Khrouchtchev, Andreev, Mikoyan, Kossyguine. Tout le monde se lève. Les acclamations : "Hourra au camarade Staline !", "Hourra au grand Staline !", "Vive le camarade Staline 1", "Hourra à notre cher Staline bien-aimé !" retentissent dans la salle.
Les délégués au congrès expriment par une ovation chaleureuse leurs sentiments * Jean-Michel Krivine, chirurgien-retraité, membre de la section française de la IVe Internationale depuis 1956, fait partie de la rédaction d'Inprecor.
Nikita Khrouchtchev
la destalinisation
d'affection et de dévouement illimités à l'égard de leur chef Joseph Vissarionovitch Staline, guide génial du parti communiste, du peuple soviétique et de toute l'humanité progressiste ».
La mécanique est bien huilée, les discours se succéderont, témoignant tous des grands succès passés et à venir et approuvant tous la ligne politique et le travail pratique du Comité central du Parti. Nous épinglerons quelques orateurs qui, bien qu'encore éperdus d'admiration pour « l'architecte génial du communisme », feront parler d'eux plus tard : • un certain Leonid Brejnev « montre par des exemples éclatants les immenses transformations socialistes qui se sont produites ces dernières années en Moldavie » ; • « les délégués ont accueilli par des applaudissements enthousiastes prolongés le camarade L. Béria, un des plus proches compagnons d'armes du grand Staline » ; • N. Khrouchtchev, secrétaire du Comité Central, présente le rapport sur les « Modifications aux Statuts du PC (b) de L'URSS » ; • Mikoyan, lui aussi proche « compagnon d'armes » du guide, intervient sur les questions économiques. Après avoir éperdument léché Staline pour son dernier et immortel ouvrage sur les problèmes économiques du socialisme, il analyse le nouveau plan quinquennal et se félicite de l'augmentation de production des « boissons qui aiguisent l'appétit » (« animation dans la salle, rires et applaudissements ») ; • « Le congrès accueille debout par applaudissements prolongés le guide du peuple français Maurice Thorez. Celui-ci prononce sa phrase historique : "le peuple de France ne fera pas, il ne fera jamais la guerre à l'Union soviétique"» ; • Les autres délégués étrangers ne sont pas moins enthousiastes - depuis le camarade Pero Popivoda, président de « l'Union des patriotes yougoslaves pour la libération des peuples de Yougoslavie du joug fasciste de la clique Tito-Rankovitch et de l'esclavage impérialiste », jusqu'au camarade Samuel Mikounis, secrétaire général du Parti
Communiste d'Israël : « Nous continuerons de lutter, conscients que nous nous trouvons déjà au sortir de la sombre et maudite nuit du capitalisme, que le soleil éclatant du grand Staline monte bien haut dans le ciel, illuminant le chemin des peuples du globe vers le radieux avenir communiste ».
Enfin, le « grand guide des travailleurs du monde » prendra la parole lors de la dernière séance. Il énonce quelques platitudes qui vont devenir phrases d'évangile pour les PC du monde entier. « Le dégel »
Quelques mois plus tard, sans égard pour les nombreux souhaits de longévité qui lui furent prodigués, Staline meurt (le 5 mars 1953). L'organisation des obsèques est confiée à une commission présidée par Khrouchtchev, mais Malenkov cumule les fonctions de Premier secrétaire du parti et de Président du Conseil. Pas pour longtemps... Au bout de quelques jours il doit abandonner le secrétariat du parti au bénéfice de Khrouchtchev et un an après il devra démissionner de la présidence du conseil. L'autre personnage qui briguait également la direction du pays était Béria, responsable de la police secrète et de l'Intérieur. Avec l'aide des chefs de l'armée (et de Malenkov) Khrouchtchev le fera arrêter lors d'une séance du Presidium (l'ancien Politburo) en juin 1954. Officiellement il sera jugé et fusillé en décembre mais divers témoignages assez convaincants affirment qu'il a été descendu aussitôt après son arrestation.
Ayant mis hors de combat ses deux plus sérieux concurrents au pouvoir Khrouchtchev peut dès lors « animer » la « direction collective » qui devait se substituer à Staline.
Du jour au lendemain le nom du défunt guide disparaît des journaux et des revues cependant que les discours officiels insistent lourdement sur le principe de la collégialité. Surtout, le nouveau président du Soviet Suprême (le chef de l'Etat), Vorochilov, promulgue le 28 mars 1953 un incroyable décret d'amnistie concernant les mères, les
enfants, les jeunes de moins de 18 ans, les femmes enceintes, les malades, les vieillards... Sont également amnistiés tous les condamnés à moins de 5 ans. Les autres verront leur peine réduite de moitié (sauf « les assassins, les contre-révolutionnaires et les grands escrocs »). Cependant les « politiques » ne sont pas concernés. Quelques milliers de détenus commencent à rentrer chez eux mais le goulag en comporte plusieurs millions et ce n'est qu'à partir de 1956 que l'écrasante majorité sera libérée. En même temps est décrétée une baisse générale des prix de 5 à 50 % et l'on commence à réhabiliter officiellement quelques victimes de Staline. La Pravda du 4 avril 1953 annonce la libération de 13 des 15 médecins arrêtés dans le « complot des blouses blanches ». Juifs pour la plupart, il avaient été accusés d'avoir assassiné le dirigeant Jdanov et quelques autres : leurs aveux avaient été obtenus « par des procédés d'instruction inadmissibles et rigoureusement interdits par les lois soviétiques » (deux d'entre eux n'y avaient pas survécu).
Le dégel s'affirme aussi en politique extérieure comme le prouve le progrès des négociations dans la guerre de Corée et sur le problème allemand. Les relations sont renouées avec la Yougoslavie de Tito après un voyage de Khrouchtchev à Belgrade en 1955 qui, au grand dam des Yougoslaves interloqués, affirma que tout ce qui s'était passé était de la faute à Béria ...
La vis se desserre également sur le plan culturel : lya Ehrenbourg, qui a toujours su humer le vent, publie "Le dégel" en 1954 cependant que sont autorisées des pièces de théâtre qui n'auraient jamais pu être jouées auparavant. « Le rapport attribué au camarade Khrouchtchev »
En juillet 1955 le Comité Central du PCUS décide la tenue du XX* Congrès. Il se déroulera au Kremlin du 14 au 25 février 1956. Personne n'en attendait grand chose et officiellement il ne s'y est rien passé de notable. Le rapport d'activité du Comité Central présenté par Khrouchtchev fut adopté à l'unanimité de même que les directives pour le 6° plan quinquennal présentées par Boulganine. Seuls deux orateurs osèrent citer le nom de Staline : Mikoyan pour critiquer son écrit sur les problèmes économiques du socialisme qu'il avait porté aux nues lors du congrès précédent et Maurice Thorez en accolant fidèlement son nom à ceux de Marx, Engels, Lénine. C'est alors que des rumeurs commencèrent à se propager dans Moscou. Khrouchtchev aurait prononcé un discours à huis-clos où il aurait directement accusé Staline d'être responsable de la déportation de millions d'innocents, du massacre de la fine fleur du parti, de fautes grossières et criminelles pendant la guerre. En quelques jours tout Moscou était au courant bien que la presse demeura muette.
L'information parvint bientôt à des militants de plusieurs PC européens par l'intermédiaire d'amis venant des démocraties populaires (notamment de Pologne) et qui avaient eu le texte du rapport secret. La presse occidentale se mit à parler de ce document. Le 4 juin 1956 le New York Times le publiait (il avait été récupéré en Pologne par la CIA) suivi quelques jours plus tard par Le Monde. Coincée, la direction du PCF se mit à parler du « rapport attribué au camarade Khrouchtchev » et attendit 1973 (17 ans...) pour reconnaître que ce rapport existait bien et qu'il avait même été lu en privé à toutes les délégations étrangères.
Nous n'en citerons que quelques éléments qui provoquèrent parmi les délégués ce que le compte-rendu signale à de nombreuses reprises comme : « stupeur dans la salle », « indignation dans la salle », « mouvements dans la salle », « animation dans la salle », « tumulte dans la salle »... Devant des délégués littéralement traumatisés l'orateur lit le "Testament de Lénine" et sa dernière lettre où il menace de rompre toute relation avec Staline. Puis il l'accuse d'avoir créé la notion d'« ennemi du peuple » et d'avoir fait massacrer des milliers d'innocents dont 70 % du Comité Central élu au XVII Congrès (1934). Staline est responsable du meurtre de Kirov en 1934 et des grandes épurations qui ont suivi. Il est responsable des désastres militaires de 1941-1942 après avoir liquidé les meilleurs cadres de l'armée rouge et ignoré les préparatifs nazis. Il a ordonné les tortures physiques contre les détenus, il a fait déporter des nations entières, il est lui-même à l'origine du culte de sa personnalité, enfin il s'apprêtait à liquider les vieux membres du Bureau Politique.
Ce rapport explosif ne fut pas publié officiellement mais communiqué aux partis-frères et lu dans toutes les instances du parti soviétique jusqu'à la base. C'est lui qui fait du XX* Congrès un Congrès véritablement historique. Quelques questions restent à envisager. Des révélations... soigneusement dosées
Pour ceux qui voulaient se donner la peine de connaître l'Union soviétique stalinienne, le rapport Khrouchtchev ne contenait que peu de révélations ou alors concernant des personnages de second plan. L'essentiel des crimes énumérés avaient été dénoncés à l'époque par Trotski et par l'Opposition de gauche. Par contre, on peut noter des silences très éloquents : les victimes de Staline réhabilitées sont souvent d'obscurs comparses liquidés après l'avoir servi. Il n'y a aucune réhabilitation des chefs historiques de la Révolution, aucun mot contre les crimes antisémites staliniens (notamment entre 1948 et 1952) ou au sujet de la politique de l'Internationale Communiste, dictée par Staline, qui conduisit à la catastrophe les PC chinois, allemand ou espagnol. De plus tout n'est expliqué que par le mauvais caractère de Staline ...
Khrouchtchev, membre du Bureau Politique depuis 1939, avait longtemps servi Staline sans manifester d'états d'âme. Mais après la mort du « guide » il n'était plus possible de gouverner comme auparavant. La fin du règne de Staline fut littéralement folle et les plus importants dignitaires n'étaient jamais sûrs de ne pas être arrêtés le lendemain. La bureaucratie aspirait à une sécurité de l'emploi cependant que les progrès économiques et culturels du pays contrastaient avec le niveau de vie médiocre de la population et l'indigence de la culture officielle. L'aile la plus intelligente de la bureaucratie choisit d'ouvrir partiellement les vannes à froid avant de risquer d'y être obligée par un raz de marée incontrôlable.
Il faut également rappeller que les nouvelles de la mort de Staline et de la liquidation de Béria se répandirent dans les camps du goulag et que partout les détenus entamèrent des grèves et des mouvements de révolte : dans l'Oural, en Sibérie, au Kazakhstan. L'épisode le plus notable fut la véritable insurrection qui se déclancha dans le camp dépendant des mines de cuivre de Kinguir au printemps-été 1954. Elle dura 42 jours et le gouvernement dut envoyer des milliers de soldats et des chars pour en venir à bout. Mais une partie des revendications des insurgés (pour améliorer la vie des détenus) fut acceptée et mise en œuvre dans tous les camps.
Cependant les opposants à Khrouchtchev ne désarmèrent pas et au XXII Congrès (octobre 1961) ils furent écrasés par la fraction K. qui les accusa, publiquement cette fois, de crimes atroces en connivence avec Staline : ces opposants, le fameux « groupe antiparti », comportait exactement tous les membres titulaires du Presidium élu au XIX* Congrès à l'exception de Khrouchtchev, Mikoyan et Béria.
Khrouchtchev n'a donc pas été le Zorro ukrainien imposant la Vérité à des collègues
pusillanimes comme il se plaît à se présenter dans ses "Mémoires". Porte-parole de l'aile dite « libérale » de la bureaucratie (car compromise à un moins haut niveau dans les crimes de l'ère stalinienne) il lui a été plus facile de comprendre qu'en prenant les devants et en chargeant de tous les péchés le dictateur et son âme damnée Béria, il orienterait la colère populaire sur deux cadavres en sauvant le régime et sa propre peau. C'était un pari risqué mais il a été payant. Pendant dix ans cet ancien moujik a régné en alternant les décisions les plus contradictoires : déstalinisation partielle en URSS mais écrasement en Novembres 1956 de la révolte de s ouvriers hongrois, célébration de la « coexistence pacifique » et risque majeur du déclanchement d'une troisième guerre mondiale en 1962 avec l'installation à Cuba de fusées nucléaires visant les USA, répression contre Pasternak en 1958 lorsque lui fut décerné le prix Nobel et autorisation de publication pour "Une journée d'Ivan Denissovitch" de Soljenitsyne en 1961, réconciliation avec Tito et construction du Mur de Berlin, pour ne pas parler des tensions de plus en plus vives avec la Chine de Mao. Mécontentement populaire et chute de Khrouchtchev
La situation économique s'aggravant progressivement, les tensions sociales devenant de plus en plus vives et la nomenklatura souhaitant bénéficier maintenant d'une bonne stabilité il lui fallait se débarrasser de son imprévisible Numéro Un qui n'avait plus aucune popularité dans le pays. Alors que ses origines paysannes et sa réputation de spécialiste agricole avaient en partie expliqué sa montée à la mort de Staline, les mesures qu'il fit prendre après le XX* Congrès se révélèrent catastrophiques : qu'il s'agisse de l'exemple de la région de Riazan à laquelle il fit attribuer l'ordre de Lénine pour s'être engagée à tripler sa production de viande en 1959 (la région en fut ruinée...), de la mise en valeur des terres vieren Sibérie centrale ou de l'intensification de la culture du mais. Mais ce qui était le plus inquiétant pour la couche dirigeante c'était la montée du mécontentement populaire en raison des difficultés de ravitaillement et des attaques contre les salaires. L'épisode le plus tragique fut la fusillade de Novotcherkassk en juin 1962. Tout commença avec la concomitance de deux évènements : la publication de la décision officielle d'augmenter le prix de la viande (30 %) et du beurre (25 %) et au même moment la mise en pratique d'une décision du Comité central du PCUS pour diminuer les coûts de production, aboutissant à une baisse de 10 % des salaires. Les ouvriers de l'usine de locomotives NEVZ se mirent en grève. D'autres les rejoignirent. La ligne ferroviaire Moscou-Rostov fut démontée et des femmes s'assirent sur la voie. Sur les bâtiments de l'usine apparurent des slogans : « A bas Khrouchtchev ! », « Khrouchtchev à l'abattoir ! ». Une manifestation se rend alors en ville où beaucoup la rejoignent. Des meetings spontanés se forment en divers endroits cependant que la troupe qui encerclait la ville commence à la ratisser. Beaucoup de soldats avaient été choisis de nationalité non russe et n'eurent pas de problèmes pour tirer dans le tas avec des balles explosives. On dit cependant que le capitaine qui commandait la première ligne préféra se suicider plutôt que de tirer sur le peuple. Le nombre des victimes est évalué de soixante-dix à plusieurs centaines. La foule ne se dispersa qu'à l'arrivée de chars tirant à la mitrailleuse. Novotcherkassk ne fut pas la seule ville à connaître des troubles :
il y eu des des grèves sur le tas, des meetings et manifestations de rue à Grozny, Krasnodar, Donetsk, Yaroslavl, Gorki et même Moscou (l'usine d'automobiles Moskvitch). Après rempli son rôle de façon brouillonne et parfois imprévisible, Khrouchtchev fut invité à démissionner le 16 octobre 1964, « en raison son avancé et de son état de santé » par un Presidium du Comité Central où ne manquaient ni les vieillards ni les malades. La nomenklatura voulait maintenant être à l'abri d'un style de gouvernement trop personnel et pouvoir mieux défendre collectivement ses intérêts. Sous Brejnev l'URSS post-stalinienne se stabilisa avec un certain « regel », les membres du « groupe antiparti » (Molotov, etc.) exclus furent discrètement réintégrés ; à la dictature sanglante de Staline succéda la grise dictature breinevienne.
La preuve en fut que M. K. connut une retraite tout à fait acceptable : il reçut une importante pension à titre personnel, il conserva son appartement à Moscou et sa datcha, on mit à sa disposition une voiture avec chauffeur ainsi que quelques personnes pour assurer la garde de la datcha (et sans doute le surveiller...). Il pouvait se déplacer comme il l'entendait et même rencontrer des correspondants étrangers. En somme il bénéficia, pendant les sept années qui lui restaient à vivre après sa destitution, de conditions qu'il n'avait jamais octroyées à ses adversaires, tels Malenkov ou Boulganine.
Le stalinisme, mais aussi le khrouchtchevisme, avaient vécu...