Ernesto Herrera* rappellent
C Commune de Paris de 1871. Non pas, ertaines
Images bien entendu, qu'il s'agisse d'événements comparables, mais parce qu'elles rappellent cette phrase de Marx évoquant « la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l'émancipation économique du
Travail ». Crise pré-révolutionnaire, double pouvoir, journées révolutionnaires, situation insurrectionnelle; crise d'hégémonie bourgeoise et perte totale de la légitimité de ses de mécanismes étatiques domination : les catégories abondent, se multiplient et se répètent, malgré la difficulté de les situer dans un cadre où la vie quotidienne s'est désorganisée (comme le dit Trotsky) et où la « société civile », la « multitude », les « gens », le « peuple », se retrouvent dans un état d'insubordination, autoet d'autogestion convocatoire, citoyenne, en exerçant des formes de démocratie participative directe (sans la moindre médiation politico-institutionnelle).
Au pays personne ne dort, les assemblées de voisinage, de quartier ou populaires — selon qui les décrit — se réunissent de nuit et se sont généralisées. Des milliers de personnes communiquent, écoutent, délibèrent et proposent, dans des centaines de réunions. Elles organisent les protestations, les escraches (1) et cacerolazos de la semaine.
le Parque
Les dimanches, dans
Centenario de la capitale, c'est la coordination des assemblées de Buenos Aires. On n'y participe plus uniquement en tant que volsins du quartier ; maintenant affluent les jeunes, les chômeurs, les travailleurs, les petits épargnants escroqués par les banques, les retraités, les femmes, les enfants... et les militants des organisations de gauche qui doivent replier leurs banderoles de parti et avancer leurs mots d'ordre avec prudence, même si le poids politique de leur militantisme ne cesse d'apparaître, en particulier celui des différentes organisations trotskistes (PO, MST, MAS, PTS), du Parti communiste et du Courant classiste combatif (où les maoïstes du PCR prédominent, bien qu'avec des divisions internes).
Personne ne peut s'arroger la délégation d'un autre, et le critère de révocabilité est une condition infranchissable.
Ce sont les « partis de voisins » qui se réunissent en assemblée pour refuser le « dialogue multisectoriel » que proposent le gouvernement et l'Église catholique avec l'appui des bureaucraties syndicales des deux CGT. Ce n'est pas seulement pour refuser les manœuvres d'en haut mais aussi pour « discuter des problèmes du pays ».
C'est vrai qu'un sentiment primaire est apparu contre « la politique » (surtout contre la corruption déguisée en politique). Le député Luis Zamora (Autodétermination et Liberté) est quasiment le seul qui puisse intervenir dans les réunions, marches et concerts de casseroles, sans se faire insulter, ni être regardé avec méfiance. Cela dit, ce pouvoir d'en bas développe une conscience
« pour soi » et un mouvement où les revendications antinéolibérales et anticapitalistes marquent le pas. Ce qui a commencé comme un mouvement d'indignation à cause du « corralito » de la finance et de l'exigence, de destitution de l'infâme Cour
Suprême de Justice, avance dans la direction d'un véritable programme de transition :
non-paiement de la dette externe ; rupture avec le FMI ; refus de la ZLÉA ; contre la dollarisation et pour une monnaie sud-américaine ; nationalisation des banques ; renationalisation des entreprises publiques privatisées ; imposition des capitaux financiers spéculatifs ; suspension de tous les licenciements assistance immédiate avec aliments et médicaments aux chômeurs ;
création d'un million d'emplois;
assurance-chômage de 380 dollars par mois ; dérogation à la loi de flexibilisation du travail ;
élimination de l'impôt de 13 % sur les salaires et les retraites ;
suspension des coupures pour non-paiement des tarifs des services publics ; conversion en pesos au prorata 1 à 1 de toutes les dettes et tous les crédits ;
remboursement immédiat de l'argent des petits épargnants ;
répartition des entreprises débitrices au peuple ; augmentation du budget de l'éducation et de la santé ; enseignement public et gratuit à tous les niveaux ; réduction des dépenses militaires et policières ; jugement et punition des responsables de la répression ; baisse des traitements et privilèges du personnel politique.
À la demande de départ « qu'ils s'en aillent tous, qu'il n'en reste pas un seul » (en
* Ernesto Herrera est membre du Secrétariat unifié de la IVe Internationale et membre de la direction du Corriente de Izquierda (Courant de gauche), partie prenante du Frente Amplio d'Uruguay.
1. En Argentine et en Uruguay, manifestation
(charivari) contre les responsables des violations des droits de l'homme.
rétérence aux dirigeants politiques et gouvernants péronistes, radicaux et du Frepaso) on commence à ajouter la consigne d'une « Assemblée constituante libre et souveraine » et surtout celle de représentants des Assemblées populaires au Congrès (pour aborder la question du budget national).
Les questions de Cuba et du Plan Colombie ne sont pas absentes des assemblées non plus : on y entend la revendication de la fin du blocus impérialiste et de plus fortes manifestations de solidarité.
C'est évident : il y a une ligne de force qui relie la lutte des masses en Argentine avec les révoltes de Seattle et de Gênes, avec le mouvement contre la mondialisation capitaliste et le Forum social mondial, ainsi qu'avec les rébellions en Colombie, Équateur et Bolivie, et la radicalisation formidable d'une frange toujours plus ample de la jeunesse.
Comment définir la composition sociale de cette coordination des assemblées ? Tentons-le à titre provisoire : elle n'est pas « ouvrière », elle n'est pas non plus un consortium amorphe de la classe moyenne. L'Assemblée est « polyclassiste ». Elle exprime les mutations profondes du tissu social et les effets dévastateurs d'un modèle néolibéral imposé sans ménagement. Or, avant tout, l'Assemblée est « populaire » où le petit épargnant, la ménagère, le travailleur ou le chômeur, ne sont plus humiliés et retrouvent une identité commune pour se représenter eux-mêmes.
Lundi 28 janvier, cette identité populaire commune a pu s'exprimer à la fin, à une échelle plus large : une marche de 20 mille piqueteros (2) est partie de La Matanza, une localité de la Province de Buenos Aires, pour aboutir à l'historique Plaza de Mayo.
L'immense colonne de la classe ouvrière a pu compter sur l'appui enthousiaste des voisins et des commerçants, donnant lieu à l'union insurgée des piqueteros et casserolazas. Les magasins n'ont pas baissé leurs grilles de peur des pillages ; au contraire, on a offert du café et des rafraîchissements aux manifestants.
De toute manière, à mesure que le mouvement d'auto-organisation se construit et que le laboratoire social développe de nouvelles expériences, le dilemme devient plus urgent : comment traduire cette radicalité politique démocratique en une véritable alternative socialiste de pouvoir ?
Buenos Aires, 29 janvier 2002 2. Piqueteros : surtout travailleurs licenciés, chômeurs et pauvres qui barrent les routes en protestation.