Inprecor 1974–2004

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DOSSIER ARGENTINE

La signification de l'argentinazo

· Inprecor n° 466-467, janvier-février 2002 · p. 18-21 · 3 621 mots

Argentine et Chili Syndicalisme

Par

Claudio Katz es journées révolutionnaires de "l'argentinazo" (1) marquent un jalon dans l'histoire des révoltes populaires à cause de l'envergure extraordinaire du soulèvement, de la victoire retentissante contre les forces répressives et parce qu'elles ont provoqué la chute d'un gouvernement affameur. Elles couronnent une décennie d'intenses luttes préparatoires et inaugurent une étape de mouvements plus radicalisés et massifs, comme le démontre déjà le "cacerolazo" (2)

qui a forcé le nouveau gouvernement de

Rodríguez Saa à renvoyer ses fonctionnaires les plus corrompus et a fini par liquider son intérim.

La chute d'un gouvernement civil d'ori-

1. Néologisme ou « argentinisde concert me » intraduisible en francais.

On dit d'un très beau but au tionnaire dans le Chili voisin en football que c'est un " golazo ».

1973.

La semi-insurrection ouvrière,

3. Le " Santiagazo " s'est dérouétudiante et populaire de 1969 à lé à Santiago del Este, les 16 et

Cordoba, deuxième ville du

17 décembre 1993, contre une pays, qui a inauguré tout un amputation de 50 % des salaires cycle de luttes. est passée à des employés de l'Etat et le l'histoire sous le nom de cordonon-paiement de deux mois de bazo. L'argentinazo est donc le salaire.

nom donné au grand soulève-

4. Cf. E. Lucita, Crise de domiment qui vient de se produire nation et réorganisation du dans toute l'Argentine.

mouvement social, Inprecor

2. Une de ces manifestations n° 461/462 d'août-septembre bruyantes et presque festives,

2001 et E. Lucita, Anciennes et de cazerola (casserole) en espanouvelles formes de luttes, gnol, manif

Inprecor n° 456 de mars 2001.

aux casseroles, ation de l'a gine « progressiste » et au service du FMI comme résultat de l'action directe et immédiate de la mobilisation populaire connaît très peu d'antécédents dans le monde. Le succès du soulèvement s'explique par la convergence dans la lutte de tous les secteurs de la population frappés par l'ajustement. Cette convergence des travailleurs, des chômeurs, des classes moyennes et de la jeunesse a fait s'écrouler Cavallo-De la Rúa et leur état de siège en 48 heures.

Les protagonistes

Une longue série de soulèvements qui a débuté avec le Santiagazo (3) de 1993 et s'est poursuivie avec les soulèvements de

Cutral-Có et General Mosconi a précédé l'éclatement de l'Argentinazo. Pendant les

5. Le 17 octobre 1945, une casseroles.

immense mobilisation ayant à mais très réacsa tête les ouvriers des usines frigorifiques fit échec à un coup d'Etat, consolida les conquêtes ouvrières, arracha la libération de Peron et imposa des élections libres - remportées par

Peron en février 1946. La grève générale victorieuse de juin- juillet 1975 avait été déclenchée par la décision du gouvernement péroniste de l'époque de ne pas homologuer les conventions collectives qui prévoyaient des augmentations de salaire supérieures aux objectifs qu'il rgentinazo deux journées principales de cette révolte, l'élément central était la mobilisation des chômeurs et des travailleurs précarisés des banlieues pauvres de Buenos Aires et de l'intérieur du pays, demandant de la nourriture par l'action directe.Des millions de travailleurs plongés dans une misère absolue se sont rassemblés dans leurs quartiers et , bloquant les routes, ont montré la voie à suivre à tous les secteurs mobilisés. Même si cette fois-ci l'action organisée par le mouvement des piqueteros avait moins d'incidence, les formes de lutte qu'il a introduites sont devenues la règle dans toutes les irruptions populaires (4).

L'argentinazo fut le point culminant d'un chapelet de grèves et de manifestations de travailleurs des téléphones, de l'aéronautique, des chemins de fer, des céramistes, des employés municipaux et des enseignants, qui ont eu un grand impact avant et après la grève massive du 13 décembre convoquée par les trois centrales syndicales. Comme c'est la tradition en Argentine, ces grèves ont constitué la toile de fond de la révolte générale, démontrant pour la nième fois que les grèves « servent à quelque chose » et que la classe ouvrière - durement frappée - continue à jouer un rôle décisif dans les grands affrontements. Mais l'intervention organisée de la classe ouvrière n'a pas eu pendant les deux journées clés, le poids qu'elle a eu pendant la révolte du 17 octobre 1945, du Cordobazo ou de la grève générale de 1975 (5), parce que la crainte de

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débordements populaires a incité les deux CGT et la direction de la CTA à demeurer en retrait.

La classe moyenne a pris la tête de l'explosion spontanée du mercredi 19 décembre, qui a culminé dans l'occupation de la Plaza de Mayo (6). La confiscation des dépôts à terme et la bancarisation forcée ont été la goutte qui a fait déborder le vase d'une semaine d'indignation devant les banques et de plusieurs années de résistance à la paupérisation. Les électeurs de l'Alliance qui avaient commencé les cazerolados à l'invitation de Chacho Alvarez (7) les ont terminées avec un tintamarre devant la résidence de son associé, Cavallo. Ils avaient déjà gagné la rue au cours de protestations antérieures (par exemple, contre les inondations), mais cette fois-ci personne n'est resté à la maison.

L'importance du cazerolado tient au fait qu'il a introduit la revendication explicite d'en finir avec De la Rúa et Cavallo à travers une marche vers le centre du pouvoir qui a balayé la tentative gouvernementale de diviser la population entre les « pilleurs des banlieues pauvres » et les « propriétaires du centre ». Il a enterré l'opération « psychose du saccage » montée par les services secrets et les médias pour terroriser la classe moyenne dans le but de l'opposer aux « vandales ». Le gouvernement est tombé justement parce qu'il a été confronté au refus ouvert de l'état de siège par ce secteur. La classe moyenne n'est pas favorable aux solutions autoritaires et anti-ouvrières et ne constitue plus le point d'appui social pour les coups militaires. Il s'agit aujourd'hui d'un secteur plus appauvri, plus laïque et plus radicalisé.

La jeunesse, qui a pris la rue, s'exposant à la répression, bravant les matraques, supportant les gaz lacrymogènes, reprenant chaque centimètre de la Plaza de Mayo devant les chevaux et les balles, a déterminé le triomphe de la mobilisation dans la bataille du jeudi 20. Cette action a été le baptême du feu définitif de toute une génération qui n'a pas subi l'épreuve de la dictature militaire, mais qui a souffert de l'hécatombe sociale et de la brutalité policière des vingt dernières années. Les étudiants, les employés et les jeunes coursiers-livreurs, qui résistaient debout aux côtés des Mères dans la Place de Mai sont en train de faire renaître l'héroïsme des années 1970. Les enfants des acteurs du Cordobazo ont déjà à leur actif le succès d'un Argentinazo et sont le nouveau moteur des batailles à venir.

La gauche (8) fut le seul courant politique présent dans la révolte. Aucun fonctionnaire, législateur ou représentant public des autres tendances n'était dans la rue pendant les moments périlleux de la répression. Ces gens savent improviser des discours de n'importe quel genre, mais refusent de risquer leur peau avec le peuple sur les barricades. Pendant que la droite réclamait plus de coups de matraque contre les manifestants et que les péronistes mijotaient le changement de gouvernement, les ex-membres de l'Alliance (centre-gauche) se sont effacés. En participant activement à l'action, la majorité des partis de la gauche radicale a fait preuve d'une conduite courageuse et révolutionnaire. Mais maintenant ils affrontent un défi d'un autre type : trouver une voie de fusion politique avec les masses qui permette de mettre le cap vers le socialisme. La nouvelle situation

Le gouvernement qui avait débuté en 1999 en assassinant des travailleurs à Corrientes a tiré sa révérence en y ajoutant trois dizaines de victimes de la sauvagerie policière. L'état de siège n'était pas un «excès », c'était un moyen réclamé par tous les tenants de la classe dominante (journal La Nación, chambres patronales, banquiers, Union industrielle argentine) qui ont exigé la « restauration de l'ordre » par les vieilles méthodes des dictatures. Le gouvernement a donné un permis de tuer, comme en témoignent les armes à feu braquées contre les parties vitales des victimes, le manque 6. La Place de mai, au centre de formé en partie par des dissiBuenos Aires, cette place, qui héberge le siège de la présidence de la République, constitue le lieu de rassemblement traditionnel de toutes les grandes manifestations. 7. L'Alliance, qui regroupe l'UCR (le parti radical, formation centenaire de la bourgeoisie) et le Frepaso (Front pour un pays contre la corruption. solidaire, de " centre-gauche », 8. En l'absence de partis réfor-

ASAMBLEA

NACIONAL d'information dans les hôpitaux, les plaintes de tortures, la dissimulation des preuves devant les juges et un plan pour faire intervenir 10 000 soldats si la police était débordée.

La victoire populaire a freiné le projet initial de militarisation et poussé les bourreaux à la défensive. Les responsables directs du massacre — Mathov et Santos (9) - pourraient finir prisonniers si le mouvement contre leur impunité se poursuit. Par ailleurs, la libération des détenus arrêtés au cours des manifestations est déjà en cours et l'on se bat pour la libération de tous les militants des luttes sociales. Le gouvernement chancelant de Rodríguez Saá a également dû recevoir les Mères de la Place de Mai et envisager une dérogation au décret qui empêche l'extradition des tortionnaires de la dictature réclamés par la justice.

Mais si le triomphe de l'Argentinazo a frustré la militarisation, il a également mis à jour l'existence d'un appareil répressif préparé pour intervenir contre le peuple de manière sanguinaire. Ce dispositif est resté en réserve devant l'avancée populaire, mais la bourgeoisie garde une carte contre-révolutionnaire qu'elle jouera dans une situation jugée par elle menaçante pour son pouvoir et qui doit être érodée à partir de maintenant, par l'obtention du jugement et de la punition des responsables de tous les crimes contre le peuple. Comme le démontre l'asmistes traditionnels tels qu'ils dents péronistes) avait gagné existent en Europe le terme - la les élections présidentielles et gauche » recouvre des courants législatives de 1999. Sa premièqui seraient caractérisés ailleurs re grande crise avait été marcomme « extrême gauche » ou quée par la démission du vice-

" gauche radicale », trotskistes, président membre du Frepaso, * maoïstes, anarchistes et un parti

Chacho » Alvarez, que celui-ci communiste qui a rompu avec avait motivée par une dénonciala tradition stalinienne en évotion de l'insuffisance de la lutte luant vers la gauche.

9. Respectivement, ministre et chef de la police fédérale.

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sassinat de trois jeunes dans le quartier de Floresta le samedi 29 décembre, les forces de répression disposent toujours de nombreux agents prêts à se lancer dans une guerre sociale. Seule une réaction énergique, comme celle qui a déjà commencé dans ce quartier et tend à s'étendre à toute la Capitale fédérale, pourra les arrêter. Il faut aussi être vigilants devant l'action des provocateurs qui poussaient la « guerre entre pauvres » dénoncée par les dirigeants des piqueteros (10).

La lutte des classes est subitement devenue tendue en Argentine parce que les exploiteurs ont été mis sur la défensive par la mobilisation populaire et en ont peur. Cavallo ne pérore plus sur son piédestal, il implore la protection personnelle et se fait chahuter même dans son refuge douillet du sud. De la Rúa s'est vu interdire de quitter le pays et les chefs de la police tentent d'échapper aux poursuites. Les mafieux tels que Grosso, qui pensaient retourner à leur labeur 10. Référence, notamment, aux pillages de petits commerces qui ont ruiné leurs propriétaires déjà paupérisés. 11. La Semaine tragique (Semana Trágica) a été un événement marquant de la lutte des classes en Argentine. Ce mouvement de grèves et de soulèvements ouvriers à Buenos Aires et en province fut noyé dans le sang, avec des massacres d'ouvriers et un pogrom féroce dans les quartiers juifs de la capitale. Elle se déroula en 1919 en même temps que le massacre des Spartakistes et l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht. 12. Il s'agit des membres de la Cour suprême, aux ordres du pouvoir exécutif et désignés par lui à travers diverses manœuvres. Un ministre du gouvernement de l'ancien président péroniste Menem avait l'habitude de leur transmettre ses instructions par des notes griffonnées sur des serviettes en papier utilisées dans les bars (servilletas).

de pillage de l'Etat à l'aide du nouveau gouvernement, ont été chassés en 24 heures par la vindicte populaire. Le même destin attend tous les personnages du nouveau cabinet qui accumulent les démêlées avec la justice (Franco, Frigeri, Vernet, Gabrielli). Même Barra, un vieux comparse de Menem, ne peut pas prendre un café tranquille en public et les juges de la Cour suprême sont devenus une cible de le la colère populaire. Ce climat d'opprobre contre les visages les plus ferrov visibles de l'oppression est un symptôme classique d'une révolution en marche.

La classe dominante est déconcertée devant l'insubordination populaire et recourt à diverses voies pour désactiver le volcan, sans parvenir à trouver une stratégie stable de domination. Ses penseurs n'ont toujours pas digéré le coup de la révolte, ni l'éboulement des fantaisies néolibérales. Mais tous reconnaissent la portée de l'Argentinazo, qu'ils comparent avec la Semaine Tragique (11) de janvier 1919 (R. Fraga), qu'ils assimilent à une « insurrection civique » (Morales Solá), auquel ils attribuent la chute du gouvernement (M. Grondona) et le passage soudain de la classe moyenne à la révolte active (V. Massot).

L'argentinazo a également provoqué un séisme chez les intellectuels de centre-gauche accablés par la démoralisation. Les plus affligeants sont les tenants du discours impérialiste méprisant (« les Argentins sont incorrigibles ») et des vieux préjugés libéraux « maintenant c'est un retour au populisme »). Certains estiment que la chute du gouvernement constitue un « épisode lamentable » (N. Jitrik), d'autres considèrent « qu'il n'y a pas de peuple, seulement des bandes qui s'affrontent » (T. Abraham), se demandent pourquoi « les fascistes sont toujours victorieux » (M. Giardinelli) ou suggèrent que la barbarie est en train d'enterrer la civilisation par un « retour au XIxe siècle » (B. Sarlo) et au « caudillismo autoritaire » (T.E. Martinez). Ceux qui avaient proclamé la « fin des mobilisations populaires » (J.L. Romero) et le triomphe de l'individualisme consumériste sont estomaqués par un soulèvement qui réfute toutes leurs croyances. Plus surprenant : certains arrivent à mettre en cause la « manque de participation » de la population au zénith de la mobilisation (E. Martinez). L'Argentinazo a également mis dans l'embarras les théoriciens radicalisés qui proposaient de « lutter sans prendre le pouvoir » parce que la révolte visait clairement la destruction d'un gouvernement et posait le problème de comment et par qui le substituer. La gauche face aux nouveaux défis

Tous les mots d'ordre repris par les manifestants pendant et après l'Argentinazo ont visé le régime politique. Ils n'étaient pas dirigés uniquement contre Cavallo et De la Rúa, mais •contre « toute la classe politique....parce qu'ils sont tous voleurs ». Ce sentiment populaire est tellement dominant que seulement une semaine après la chute du gouvernement les mêmes slogans ont déjà refait surface contre R. Saa et ses « administrateurs corrompus ». Le cri « nous vivrons mieux sans radicaux ni péronistes » exprime clairement cette exaspération après dix-huit ans d'alternance de gouvernements aux étiquettes différentes poursuivant la même politique. Les nouvelles marches devant les Tribunaux pour la démission des « juges à la serviette en papier » (12) constituent un indice clair de ce refus du régime, comme le slogan massivement repris: « Nous avons eu De La Rúa, maintenant c'est au tour de la Cour ».

Pourtant si la majorité des manifestants savent ce dont ils ne veulent plus, ils ne disposent pas d'un projet alternatif. Dans le passé, ce climat était propice aux coups militaires, mais les gendarmes ont perdu autant de prestige que les politiques. La droite navigue dans cet environnement à l'aide des médias, en cherchant comment se doter d'un nouveau projet réactionnaire.

Par sa trajectoire et sa conduite, la gauche n'est pas identifiée à la « classe politique », mais elle ne joue pas non plus un rôle de direction. Elle a pour responsabilité d'empêcher une manipulation par la droite des sentiments populaires, et aussi de rechercher des ponts entre la conscience des masses et le projet socialiste. On peut discuter la pertinence du mot d'ordre « assemblée

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constituante » pour permettre ce type de liaison (en effet, il pose correctement la nécessité d'un changement radical, tout en ayant aussi été très manipulé par le système politique hai). Mais ce qui est incontestable, c'est la nécessité d'articuler des politiques, des mots d'ordre et des revendications qui favorisent la maturation socialiste de l'argentinazo. L'expérience d'autres pays et révolutions indique qu'une telle évolution ne s'est jamais faite de manière spontanée à travers « l'autoconvocation des masses ».

Le fait que la mobilisation actuelle soit dépourvue d'une direction reconnue et ne s'aligne politiquement sur aucun courant représente une grande avancée par rapport à la domination traditionnelle du péronisme. Mais la distance séparant cette mobilisation du socialisme constitue un obstacle qui doit également être reconnu. Il faut chercher les moyens de le surmonter dans les délais très courts imposés par la crise. Faire l'éloge de la dépolitisation ou de la présence active des organisations de gauche n'est pas seulement nocif dans la bataille pour doter le processus en cours d'un contenu socialiste, mais est encore extrêmement dangereux face au discours anti-partis tenu par la droite

Le doigt accusatoire du peuple a déjà pointé les politiques et juges du système : maintenant c'est le tour des banquiers, qui à travers le corralito (13), sont les grands protégés par les institutions du régime. La propagande ouverte de la gauche est donc vitale pour que les financiers qui détiennent le pouvoir réel derrière les tribunaux et le Parlement soient perçus par les travailleurs comme le véritable ennemi.

Dans l'immédiat il y a deux grands terrains complémentaires pour populariser les propositions d'une sortie socialiste à la crise : les organes directs des masses en lutte et le champ électoral. Certaines formes embryonnaires de représentation directe se manifestent dans l'argentinazo, mais de même que les organes formés par les piqueteros et les assemblées populaires qui les ont précédés, elles ne constituent pas encore des organes de pouvoir alternatifs. Et si un effondrement total du fonctionnement de l'Etat peut déclencher leur développement rapide comme instruments prenant en charge les activités étatiques de base, personne ne peut prédire un tel développement. C'est une grande réussite de la gauche que de promouvoir la formation de ces organes mais il n'y a aucune loi de l'histoire qui garantisse leur généralisation massive.

En cas d'élections la gauche éveillera de grandes attentes pour la simple raison que le scénario politique reste exceptionnellement polarisé entre le péronisme, le centre-gauche et la gauche. Un tel cadre permettrait de concrétiser le saut de pénétration historique du socialisme qui a déjà commencé à poindre dans les élections du 14 octobre et qui se développe à un rythme soutenu. Une coalition de gauche, par exemple, vient d'arracher pour la première fois aux radicaux la direction de la Fédération Universitaire (14), indiquant le type de progrès exponentiel à l'horizon, si on sait profiter de l'occasion ouverte.

Pour avancer à ce rythme, il faut agir sans vacillations en lançant par exemple le plus vite possible une formule électorale unitaire de la gauche avec des candidats en mesure de canaliser le tournant politique en cours. L'unité en ce cas n'est pas seulement souhaitable, elle est carrément indispensable pour que la population en lutte puisse entrevoir une alternative. Penser en termes d'« intervention programmatique » de petits groupes, quand toutes les conditions sont réunies pour un saut qualitatif des forces de la gauche, n'a pas de sens. Il faut aborder les divergences de manière positive par le biais d'une avancée générale du projet socialiste et atténuer la lutte obsessionnelle pour l'hégémonie. L'intervention commune dans l'argentinazo, et en particulier le meeting commun du samedi 22 décembre 2001, a ouvert la voie vers l'unité. Maintenant il est indispensable de la poursuivre.

L'abstentionnisme constitue un obstacle à surmonter pour que la gauche progresse, parce que la lutte électorale offre un champ fertile pour présenter l'alternative socialiste devant l'ensemble de la population. Il est complètement erroné d'opposer à ce cadre la lutte dans la rue, tant qu'un pouvoir populaire alternatif n'est pas en vue, car la gauche a encore besoin de gagner beaucoup en termes d'autorité et de crédibilité politique. Elle constitue une force politique minoritaire qui peut se transformer à court terme en une option de masse, si elle prend conscience de l'occasion exceptionnelle qui se présente actuellement. Pour se proposer de conquérir le pouvoir, il faut au préalable gagner l'adhésion des travailleurs, et cet examen reste à passer. Les préjugés antisocialistes du passé ont d'ores et déjà disparu, parce qu'à la différence de la période qui a suivi le cordobazo et de la grève générale de 1975, les Jeunesses Péronistes sont un mouvement fantôme, et qu'à la différence des années 1980, l'alfonsinisme (15) est privé de toute base. Les délais se raccourcissent pour construire une force de gauche à même de donner un sens au sacrifice des camarades tombés et de construire la nouvelle société d'égalité et de justice dont rêvent les militants qui descendent quotidiennement dans la rue

30 décembre 2001 13. Cette expression argentine signifie les restrictions à l'utilisation de l'argent liquide imposées il y a un mois pour éviter une fuite massive de dépôts bancaires. Un corral est un enclos pour les bovins, un corralito - un enclos pour les petits animaux ou les enfants. 14. Organisme de représentation des étudiants de l'Université, dont les membres sont élus par scrutin de listes. 15. Désigne les militants et l'opinion qui soutenaient l'ancien président radical Raul Alfonsin.

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