Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

DOSSIER ARGENTINE

Fondements de la crise économique

· Inprecor n° 466-467, janvier-février 2002 · p. 22-27 · 5 693 mots

Argentine et Chili Économie mondiale

Par Claudio Katz*

) ourquoi la crise économique argentine est-elle si grave ? Comment expliquer la persistance de la récession économique actuelle ? La récession perdure depuis plus de trois ans, le double de la durée traditionnelle des contractions cycliques. La chute de l'investissement touche tous les secteurs et le PIB a chuté de 4,3 % depuis le début de 1998. Les taux d'intérêt cinq fois supérieurs à la moyenne internationale font échouer toute velléité de relance économique et le rétrécissement dramatique du pouvoir d'achat conduit à l'effondrement de la consommation. La pauvreté touche plus de 37 % de la population, le chômage atteint 30 % des actifs et le revenu de la moitié des salariés est inférieur à 500 pesos. Dans l'histoire du pays il n'y a pas d'antécédent d'une catastrophe sociale de cette ampleur.

Le point critique de cette crise est la quasi cessation de paiement de la dette externe de l'Argentine depuis un an. L'impossibilité de respecter le remboursement de la dette a fait voler en éclats le « blindage » de Machinea et menace la poursuite des mesures décidées par Cavallo (1). Plusieurs créanciers estiment que tôt au tard le gouvernement argentin devra reconnaître son insolvabilité et déclarer sous contrainte le moratoire. Ces créanciers savent que les engagements argentins auprès du FMI sont irréalisables, ainsi l'indice "risque pays" — qui estime le risque de perte pour un investisseur — s'envole. Cavallo espérait obtenir un répit en repoussant les remboursements de la dette à travers le plan du « méga-échange » — * L'article que nous reproduisons ici a été écrit par Claudio Katz en août 2001. Il reste à nos yeux la meilleure interprétation marxiste de la crise économique argentine. 1. Machinea et Cavallo sont deux ministres des finances successifs. Cavallo a fait les frais de l'argentinazo.

Fondements

c'est-à-dire, l'échange de vieux titres de la dette publique pour d'autres à plus long terme. Mais comme le Trésor des États-Unis et la Banque centrale européenne ont refusé de se porter garants pour ces émissions de titres, finalement, le coût de l'opération a été scandaleux. Les engagements ont ainsi augmenté de 47,4 milliards de dollars et, après la période de deux ou trois ans de grâce, l'impossibilité d'honorer la dette refera de nouveau surface. Bien avant ce délai, les créanciers reviendront à la charge pour demander des créances privilégiées avant le versement des salaires des fonctionnaires et des retraités.

Comme le « méga-échange » n'a pas dégagé la voie vers la relance, Cavallo a décidé de miser sur les exportations et c'est le seul facteur qui l'a poussé à ouvrir les vannes à un processus de dévaluation, en réintroduisant le marché de devises. Même s'il affirme que convertibilité tient le coup après cette première tentative de parité moitié dollar - moitié euro, il ne tardera pas à trouver un argument pour justifier la dévaluation si l'effritement monétaire continue. Tant que le PIB continuera à chuter, toute mesure économique pourra déboucher sur le risque futur d'une crise accrue, dont l'abandon massif des titres publics, dépôts en pesos et actions des entreprises argentines. Si ces pronostics persistent, il peut y avoir un tournant économique bien plus radical vers une maxi-dévaluation, la dollarisation monétaire, ou les deux.

La situation actuelle rappelle d'autres graves antécédents d'effondrement de l'é conomie argentine au cours des derniers décennies (la dévaluation inattendue annoncée par le Ministre des finances Rodriguez en 1975, l'étatisation de la dette au début des années 1980, l'hyperinflation de 1989), ce qui infirme toute explication conjoncturelle, qui attribuerait la crise actuelle tout simplement à la « corruption de Menem » ou à « l'indécision politique de De la Rúa ». Les justifications changeantes des néolibéraux

Jusqu'à l'année dernière les néolibéraux expliquaient la crise par un fâcheux concours de circonstances externes : montée du dollar, dévaluation du réal brésilien, chute libre des prix internationaux des exportations argentines, sous-évaluation de l'euro, écroulement d'autres économies périphériques, etc. Mais de telles adversités ont été très courantes dans le passé. Le seul fait nouveau est le manque total de défenses du pays face à ces circonstances, résultat des politiques de libéralisation financière, de la dénationalisation industrielle, de l'ouverture incontrôlée au commerce étranger, ainsi que le renoncement à la souveraineté monétaire et financière

Comme reconnaître ce résultat signifie avouer leur échec, les économistes orthodoxes reviennent à l'explication la plus chère à leurs yeux : les fortes dépenses publiques. Ils soutiennent que « seul le secteur privé a appliqué un plan d'austérité », comme si les patrons et les salariés constituaient une communauté d'égaux où tous partageaient les sacrifices. Dans cette croisade contre le déficit ils cachent le fait que ce déséquilibre ne découle pas des dépenses sociales, des salaires ou de l'enseignement, mais de l'existence des multiples mécanismes de subvention directe ou indirecte à la classe dominante.

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Avant tout, les néolibéraux oublient la principale source de l'effondrement des finances publiques : le paiement des intérêts de la dette. Ces frais triplent les dépenses de l'administration gouvernementale, engouffrent six fois plus d'argent que les dépenses sociales, et 23 fois plus de ressources que les projets de création d'emplois. Les dépenses publiques se multiplient à chaque fois que le gouvernement refinance la dette, et aujourd'hui il n'y aucun moyen de réduire le déséquilibre par le biais de privatisations. La liquidation de tous les biens publics disponibles — y compris la Maison rose (siège de la présidence) et le siège du Congrès -pourrait réduire les 6 milliards de dollars dépensés chaque an pour les salaires des fonctionnaires, mais n'effacerait pas les 11,4 milliards qu'exigent les versements d'intérêts de la dette. Il suffit d'observer les commissions récentes payées pour le « méga-échange » de la dette, pour comprendre les mécanismes de l'expansion continue du déficit. Mais ces évidences sont invisibles aux yeux des experts, qui râlent encore et toujours contre « le gaspillage des provinces et les dépenses inutiles du système éducatif et sanitaire ».

Les néolibéraux oublient aussi que le gouffre fiscal s'est accentué avec l'élimination des contributions patronales à la sécurité sociale. Cette « aide à l'emploi » a contribué au taux de chômage record et a provoqué une perte des recettes fiscales pour une valeur équivalente au tiers de la dette publique. Après avoir accumulé d'énormes masses d'argent, les AFJP (gestionnaires privés des fonds de retraite) sont devenus par la suite de très importants créanciers d'un État insolvable, ce qui plonge les retraités dans la misère la plus noire et menace de pousser la prochaine génération de retraités dans une situation encore pire. Devant cette perspective et pour protéger le marché des Fonds de pensions privés, le gouvernement projette l'augmentation de l'âge de la retraite et la réduction des prestations de base. C'est évident qu'en ramenant les cotisations sociales au niveau d'avant les coupures, et en éliminant le système parasitaire des Fonds de pensions privés, on pourrait envisager de remonter la pente du déséquilibre fiscal, tant critiqué par les idéologues néolibéraux. Mais comme cette mesure porterait atteinte aux bénéfices de l'establishment, les économistes orthodoxes n'envisageront sûrement pas cette alternative.

Sous l'impact de la faillite d'Aerolineas Argentinas, certains penseurs néolibéraux ont commencé à admettre que quelques « privatisations mal faites » ont pu contribuer à aggraver la crise. Mais le cas de la compagnie aérienne est un cas typique de vidage de caisses frauduleux, qui ne rentre pas dans la catégorie de bonne ou mauvaise vente d'un bien public par l'État. Et si l'on jette un coup d'œil aux autres privatisations, peut-on dire que certaines au moins ont été faites dans le respect des règles ? Peut-on montrer en exemple l'attribution des concessions des chemins de fer ou les péages des autoroutes ? Ou la vente des compagnies de téléphone pour trois fois rien ? Les subventions au bénéfice de concessionnaires des chemins de fer ? L'attribution de permis d'exploitation en conditions de monopole aux compagnies d'électricité ? C'est évident que dans tous les cas l'État, loin de devenir moins interventionniste, a vu confirmer son rôle d'État subventionneur, en garantissant dans une période de déflation l'augmentation des tarifs entre 40 % et 100 %. Si les entreprises qui ont remporté les privatisations avaient dû affronter la même concurrence étrangère qui est de règle pour le reste de l'économie, elles auraient fait faillite comme Aerolineas Argentinas. Mais, malgré toutes ces évidences, les économistes qui monopolisent l'attention des médias audiovisuels et de la presse continuent le matraquage en parlant des « privatisations qui restent à faire » (la Banque Nationale, les entreprises provinciales, la Loterie, etc.), et des « réformes en suspens » dans les domaines de la santé et de l'éducation, comme si de telles politiques pouvaient apporter quelque bénéfice que ce soit pour le commun des mortels. Amnésie et schizophrénie

Une fois tous les arguments épuisés, les néolibéraux ont recours aux croyances. Ils promettent que la dollarisation « complétera les réformes », en assurant la fiabilité de la monnaie et l'afflux des capitaux étrangers. Mais ils évitent tout commentaire sur le manque d'intérêt de la Réserve fédérale des États-Unis pour porter secours au système financier argentin et à ses entreprises, et ils cachent du même coup les effets de la dollarisation dans d'autres pays comme le Panama, qui vivent la même crise que tous les autres pays latino-américains. Le nouveau régime monétaire ne fera que faciliter les reprises de propriété favorables aux groupes de gestion des devises, à la suite d'un plan d'austérité déflationniste plus protond.

Le discours néolibéral mêle l'amnésie et la schizophrénie. Il examine les « transformations de la période 1991-1995 », comme si celles-ci étaient sans rapport avec la dégringolade présente et lave leurs artisans de toute responsabilité dans la paupérisation actuelle. Sinon, on attribue la crise au retard technologique et à la perte de vitesse scientifique de l'Argentine, en oubliant l'action militante néolibérale pour la réduction du budget universitaire et la fermeture du Conicet (2).

La politique néolibérale a été mise en œuvre par le biais de trois modalités justificatrices. Tout d'abord, l'attitude résignée de Machinea qui a réduit les traitements des fonctionnaires et augmenté les impôts de la classe moyenne en déclarant " qu'on ne peut pas faire autrement ". Plus tard ce fut l'agression explicite de Lopez Murphy, qui a multiplié les dégâts, en présentant les plans d'austérité déjà mis en œuvre comme des exemples de gradualisme. Et enfin on a vu le pragmatisme de Cavallo, qui efface le soir ce qu'il a proposé le matin, en accumulant un record d'initiatives abandonnées avant d'avoir vu le jour. Il a parlé de relancer la production par l'augmentation des droits de douane, de réduction des dépôts de garantie bancaires à la Banque centrale et des sub2. Conicet : Centre national de recherche scientifique (sciences exactes et sciences sociales).

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ventions sectorielles, pour revenir ensuite sur le programme du durcissement de la recette fiscale, la généralisation de la TVA, etc. Il a aussi critiqué l'endettement ruineux de l'Etat, mais a assuré l'émission de titres aux taux d'intérêt très élevés et des privilèges fiscaux pour les banques. Il a prôné une prise de distance par rapport au dollar en rapprochant le peso de l'euro, tout en menant les pourparlers d'adhésion à la Zone de libre échange des Amériques (ZLEA), éloignant ainsi l'Argentine du Mercosur. Il a promis le maintien de la convertibilité tout en ouvrant le robinet d'une guerre de dévaluations en Amérique du sud

Le super-ministre a démontré dans le passé un penchant pour démentir dans la pratique les théories détendues avec acharnement dans ses discours tout au long des années 1990, avant même de devenir ministre et surévaluer le peso, en se déclarant en faveur de la reprise des exportations. Mais Carlos Rodríguez et Roque Fernández ont eux aussi été champions de l'austérité fiscale, jusqu'au jour où ils se sont trouvés aux commandes de la dépense publique. Quant à Machinea, c'était un homme de l'industrie avant de devenir porte-parole des banques, une fois assis dans le fauteuil ministériel. Tous les fonctionnaires qui arrivent au Ministère de finances prennent leurs distances avec les secteurs économiques qui les ont mis en fonction, question d'incarner un certain équilibre entre les différents milieux d'affaires

Or, cet arbitrage est devenu fort difficile, ce qui explique que Cavallo ait mis en œuvre des politiques irréfléchies et changeantes. II n'arrive plus à distribuer des bénéfices comme il le faisait il y a encore dix ans. Il s'agit aujourd'hui plutôt de partager les pertes entre deux fractions de la bourgeoisie : le secteur industriel exportateur d'une part, et les banques associées aux entreprises privatisées. Cavallo a jonglé pour satisfaire ces deux secteurs. Il a favorisé le premier en associant des responsables de l'Union industrielle argentine à sa propre gestion, en déplaçant son ancien collaborateur, Pou, de la Banque centrale, en réduisant les impôts avec des « plans de compétitivité » et en créant un dollar spécial pour les exporta-

En même temps il a rassuré le secteur bancaire en lui garantissant la gestion de la politique monétaire et de l'affaire juteuse de la dette, en ratifiant les bénéfices en dollars pour les compagnies privatisées. Mais cet équilibre pourrait également faire naufrage devant une poursuite de la récession. Les critiques antilibérales

La plupart des économistes qui s'opposent à la politique actuelle concentrent leurs critiques sur le modèle néolibéral, dont ils ont toutefois une vision très variée. L'optique la plus courante identifie cette orientation à la convertibilité, postule que la parité peso/dollar a toujours été inadéquate, tandis que d'autres sont d'avis qu'elle a été très utile pour surmonter l'hyperinflation, mais inopportune à partir du moment où la stabilité monétaire était assurée. Les deux bilans proposent la dévaluation directe ou de façon sélective (en admettant, par exemple, des mesures de rétorsion pour les banques mais pas pour les épargnants).

Mais la convertibilité est un instrument de discipline monétaire destiné à assurer le remboursement de la dette externe, bien plus qu'une « politique inadéquate ». C'est un mécanisme qui limite l'émission monétaire pour garantir l'encaissement aux créanciers. Cet objectif fut miné par les déséquilibres générés par la parité elle-même, en accentuant la perte de compétitivité pour les exportations — et aussi le déficit fiscal — et en substituant l'endettement sans contrôles à l'ancienne émission de titres de la dette Mais faire l'analyse de ces contradictions en oubliant la fonction principale de ce régime monétaire les mène à regarder l'arbre qui cache la forêt.

La convertibilité n'est qu'une variante de la subordination de la politique économique aux créanciers face au traditionnel flottement du marché des devises. Dans les deux cas on renonce à la souveraineté monétaire sous la pression des banquiers, qui imposent dans le premier cas des politiques récessives et, dans le deuxième, des chocs dévaluationnistes. Les deux systèmes créent des mirages temporaires. La convertibilité crée l'impression d'une soudaine solidité monétaire tandis que les dévaluations entretiennent l'illusion que les nations dépendantes maîtrisent leur politique d'exportation. Mais ces illusions s'écroulent sous l'impact de la crise, quand on constate le fossé qui sépare la productivité de l'Argentine de celle de l'Allemagne. Ce fossé ne s'effacera pas parce que les deux mettent l'accent sur la stabilité monétaire. Il en va de même pour le Brésil et le Japon, dont on peut pas gommer la brèche qui les sépare en mentionnant leurs communs excédents commerciaux. Imaginer que la crise peut se résoudre en sortant de la convertibilité est aussi illusoire que de concevoir la viabilité de quelque mécanisme de « dévaluation populaire » qui puisse faire barrage à l'effritement des salaires ou à l'expropriation des petits épargnants. Avec le maintien des engagements du remboursement de la dette et la mainmise du FMI sur les ressorts de l'économie, toute dévaluation se soldera par l'appauvrissement.

Plusieurs critiques à la politique actuelle signalent les conséquences récessives de la convertibilité et notamment le maintien de taux d'intérêt élevés par « l'absence de politiques actives ». Mais cette distorsion ne découle pas non plus uniquement du piège monétaire. Ce qui empêche les pays de la périphérie d'appliquer les politiques de relance keynésiennes, c'est leur dépendance des diktats du FMI qui resserrent le crédit interne pour l'investissement et la consommation dans le dessein d'assurer le remboursement de la dette. Même si la magnitude de ce passif n'est pas supérieure à la moyenne des pays développés, c'est un passif en devises étrangères qui exige de ce fait un refinancement externe périodique. C'est pourquoi le cycle économique de ces pays est davantage soumis aux contrôles réguliers des créanciers (et aux afflux et reflux consé-

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quents de capitaux) qu'à la demande intérieure. Ce conditionnement explique pourquoi l'élite nouvelle des institutions financières a assumé la gestion macro-économique directe des pays fortement endettés, prenant la relève des anciens bureaucrates nationaux. On entend très fréquemment que le poids de la dette à consolidé la suprématie des « financiers qui parasitent les industriels productifs ». On met alors en évidence les privilèges des banquiers qui font de grands bénéfices, face aux mésaventures des entrepreneurs qui croulent sous des crédits qui leur coûtent de plus en plus cher. Mais cette ligne de partage oublie toujours les relations étroites entre ces deux groupes (la diversification financière des grandes sociétés qui, par ailleurs, gèrent un pourcentage important des titres publics).

Les industriels ont participé au festival des privatisations et furent les principaux bénéficiaires de l'augmentation de la productivité imposée aux travailleurs pendant la première moitié de la dernière décennie. Les victimes du modèle ont été les salariés, dont les revenus ont chuté de 0,5 % pour chaque point d'augmentation de la production et non les capitalistes, qui ont tiré profit de la précarisation de la main-d'œuvre tout au long des années 1990

Maintenant, l'ensemble des déshérités est touché par le drame de l'exclusion, c'est-à-dire par l'expulsion du marché du travail. Cette marginalisation est le résultat du cercle vicieux des politiques économiques d'austérité qui produisent plus de chômeurs et réduisent davantage le pouvoir d'achat dans une économie où la consommation du marché interne représente 80 % du marché total. Mais le chômage s'est accru en même temps que l'exploitation qui bénéficie aux capitalistes et qui est promue comme un objectif stratégique pour la classe dominante. C'est ainsi que Cavallo a commencé en demandant des pouvoirs exceptionnels au Congrès afin d'accélérer la flexibilité de la main-d'œuvre, d'abroger les statuts spéciaux et d'éliminer les indemnités et l'indemnisation des heures supplémentaires. L'ouverture aux importations a contribué à cette augmentation de l'exploitation et, loin « d'affecter tout le monde », à permis aux grands groupes économiques de faire baisser le coût du salaire et détruire par la même ses concurrents des petites et moyennes entreprises.

Il est évident que la politique néolibérale a amplifié la crise économique argentine à travers la convertibilité, les politiques monétaires d'austérité, l'exclusion et l'ouverture des marchés. Mais ce modèle n'est pas la cause d'une récession qui touche à l'ensemble de la périphérie et qui trouve ses racines dans la dynamique mondiale du capitalisme. L'effondrement général des pays dépendants

La crise argentine constitue un chaînon des secousses qui frappent l'ensemble des " marchés émergents " (Mexique 1995, Sud-est asiatique 1997, Russie 1998, Brésil 1999, Équateur 2000). Cette escalade a pris la forme d'un " effet domino ", qui atteint de façon indiscriminée les économies dépendantes, peu importe leur emplacement ou leur politique monétaire ou fiscale. Dans tous les cas la chute du prix des produits d'exportation et la fuite des capitaux ont eu un impact social dévastateur. Même si l'on peut parler d'une politique néolibérale commune à tous ces pays, ses applications sont extrêmement diverses tandis que l'insertion capitaliste dépendante est commune à toutes ces nations.

Dans ces pays on voit les conséquences de la polarisation mondiale des revenus entre pays développés et sous-développés, résultat de la réorganisation capitaliste des années 1990. Les nations périphériques ont été notamment mal loties par l'offensive générale promue par les patrons contre les travailleurs, par l'extension géographique et sectorielle du capital et par la rage de compétitivité qui accompagne l'internationalisation de l'économie.

On estime que la brèche qui sépare les nations développées et sous-développées a augmenté entre 30 et 60 fois au cours des trois dernières décennies, en renforçant la concentration de 86 % de la consommation totale par 20 % de la population mondiale. Les nations dépendantes ont subi un transfert systématique et croissant de leurs ressources vers les grands sociétés des pays développés par le biais de l'échange commercial inégal, le remboursement de la dette externe et l'exportation des bénéfices dus aux bas salaires dans le secteur de l'industrie périphérique intégrée au marché international. Le retard technologique, la fragilité financière, l'industrie à deux vitesses et les désavantages commerciaux qui prévalent dans ces économies se sont notamment accentués dans ces dernières années et sont à l'origine de la suite actuelle de crises aiguës et répétées. L'écroulement de l'Argentine est, en ce sens, semblable à celui que connaissent la plupart des pays latino-américains, asiatiques, africains et est-européens.

Le volet politique de cette dégradation est un processus de recolonisation, c'est-àdire la perte d'autonomie par les classes dominantes locales comme conséquence de leur entrecroisement croissant avec le capital étranger. Ainsi, les fonctionnaires du FMI ont atteint un pouvoir décisionnel sans précédent. La nouvelle situation peut se résumer avec un vieux concept : accentuation de l'oppression impérialiste.

Comme celle des autres nations dépendantes, l'économie argentine endure avec plus d'intensité les conséquences de la surproduction, l'impact de la chute tendancielle du taux de profit dans les pays du centre (aussi bien dans la phase de déclin que dans la phase de remontée partielle) et subit le pouvoir d'achat insuffisant d'une grande partie de la population. Ces déséquilibres sont une aubaine pour des opérations spéculatives associées à l'endettement. Mais se contenter de caractériser cela comme des " actes immoraux du capitalisme rentier " nous empêche de voir l'essence des choses : le transfert systématique de la valeur vers les corporations impérialistes. Si ce même parasitisme financier a eu des conséquences si différentes aux États-Unis ou au Royaume-Uni par rapport à tout autre pays périphérique, c'est à cause de ce même processus de polarisation impérialiste.

L'économie argentine accompagne le recul généralisé de l'Amérique latine dans le marché mondial, marqué par une croissance très basse à partir de la décennie perdue des années 1980. Comme l'ensemble de la région, l'Argentine a contribué à la restauration de l'hégémonie des États-Unis, en

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finançant l'assainissement des banques états-uniennes très touchées par la dette régionale, en ouvrant de nouveaux marchés à l'exportation pour la grande superpuissance et en facilitant le virement des bénéfices des sociétés implantées dans la région. La classe dominante argentine a contribué à ce processus de transfert de revenus aux dépens du marché interne et en plus a échoué dans son projet de bâtir un pôle d'affaires d'une certaine autonomie avec le Mercosur. En ce moment l'Argentine paraît viser plutôt une adhésion à la ZLEA, dont les États-Unis font la promotion afin de barrer l'accès de leurs concurrents européens à l'Amérique du sud

La crise argentine fait partie d'une réorganisation capitaliste qui défavorise toutes les nations sous-développées. Mais elle est particulièrement aiguë puisqu'elle s'ajoute au recul à plus long terme du pays qui, jadis, occupait un des rangs les plus hauts de la périphérie. Le revenu par tête dépasse à peine celui de 1974 et la croissance très importante du PIB (127 %) entre 1949 et 1974 contraste avec son fragile progrès (de 55 %) •de 1974 jusqu'à présent. Contrairement à la Corée du Sud, l'Argentine ne s'effondre pas en conséquence de la concurrence des plus grandes multinationales, au contraire, son recul est dû aux pertes successives des parts du marché. Comme les nouveaux pays périphériques, tels la Russie en voie de restauration capitaliste, l'Argentine subit une destruction systématique de ses réalisations économiques du passé. Elle doit même faire face pour la première fois à des cas de pauvreté extrême, typiques de la périphérie inférieure

Ce genre de déclin n'est pas une nouveauté sous le capitalisme, un système structuré autour de la chasse au profit et de l'émigration des capitaux vers les régions les plus prometteuses en matière de bénéfices

Au sein de " l'architecture stable " qui sépare les nations impérialistes des pays périphériques, règne une géométrie variable " du sous-développement qui génère des repositionnements, ascensions et chutes parmi les nations reléguées. La gravité de la crise économique argentine a poussé les analystes à se pencher sur ses causes politiques. Quelques intellectuels prétendent que le recul productif obéit à l'instabilité institutionnelle créée par la consolidation d'un « État mafieux ». D'autres font remonter ces mêmes difficultés à « l'héritage militaire », au « manque de respect pour la loi » ou à la « rupture de l'ordre constitutionnel en 1930 ». " État mafieux " et " idiosyncrasie de pays riche "

Même si l'accélération de l'érosion politique sous la pression des pots de vin, du blanchiment de l'argent sale et du trafic des stupéfiants est une évidence, ces forces de désagrégation découlent plutôt de la crise économique continue, qui détruit méthodiquement les règles du jeu du système et dégrade l'autorité des partis politiques de la classe dominante. D'autre part, la croyance selon laquelle la corruption est antagonique avec la croissance capitaliste s'inspire d'une vision très idéalisée de ce système qui procède depuis toujours en combinant dans les affaires ce qui est légal et ce qui ne l'est pas. Pour constater l'ampleur de cette vérité il suffit d'observer l'importance de « l'économie du crime » dans le système financier nord-américain ou le poids des affaires sales dans les investissements faits dans les pays récemment industrialisés. Supposer que le FMI ou la Banque mondiale récompensent la transparence relève de la fantaisie. Ou peutêtre que ce n'étaient pas IBM, Siemens, Telefónica ou Ibéria qui ont fait la promotion de contrats frauduleux avec l'État ? Les ambassades des États-Unis et des pays européens n'ont-elles pas joué le rôle d'agents directs de ces compagnies auprès de l'État argentin ? La corruption se nourrit de la même poursuite du profit qui anime toutes les activités capitalistes. Elle subit la même concurrence aveugle qui mine ces processus. Dans certains cas la corruption accélère l'accumulation du capital et dans d'autres circonstances prolonge la crise.

Une autre façon très courante d'aborder la crise actuelle est l'exploration de ses racines culturelles qui reprend les clichés sur « le caractère des Argentins ». Dans ces remarques on revient toujours à « l'absence d'un véritable projet national » et l'on critique « l'arrogance des Argentins », « l'absence de culture du travail » et « l'idiosyncrasie de pays riche qui méprise l'effort ». Mais ces élucubrations postulent que n'importe quel citoyen - incarnation du type idéal sociologique — a la même responsabilité pour la crise actuelle que les dirigeants des classes dominantes. On ignore que ce sont les classes dirigeantes qui définissent et mettent en pratique les politiques économiques et qu'on ne peut pas projeter leur échec sur l'ensemble de la population.

C'est vrai que la décadence économique d'une nation avec autant de richesses naturelles que l'Argentine a des fondements historiques. Mais le tempérament de ses habitants n'en est pas la cause ; son origine est plutôt dans la configuration agricole et rentière de la structure sociale tout au long du XIXeme siècle, dans les distorsions postérieures de l'industrialisation substitutive, tardive et dépendante, et dans la fuite systématique de ressources vers l'étranger. Cette situation prévaut aussi dans d'autres pays sous-développés, eux aussi dépourvus de « classe d'entrepreneurs qui prend des risques et innove ».

Par contre, le plus important n'est pas de dresser un constat de cette réalité, et encore moins de l'accepter comme une fatalité. C'est plutôt de tirer la leçon qu'on ne peut rien attendre de ces groupes qui maîtrisent le pouvoir depuis toujours. L'avenir du pays est entre les mains des classes populaires qui ont su préserver les vieilles traditions de lutte en période de recul social, et y incorporer de nouvelles formes de résistance. Les travailleurs actifs et les chômeurs constituent une force sociale capable de bâtir une nouvelle alternative pour sortir de la crise. Trois propositions et une nouvelle perspective

Aucune amélioration de l'économie argentine favorable au peuple ne sera envisageable sans restaurer le niveau de vie des années 1970-80. Cette conclusion est repoussée par tous les économistes néolibéraux qui proposent la poursuite des plans d'austérité, mais aussi par tous les antilibéraux qui croient trouver une solution à tous les problèmes dans les modalités de change, la compétitivité ou les protection douaniè-

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res. Assurer un revenu minimum pour tous les chômeurs et augmenter les salaires et les retraites afin de faire croître le pouvoir d'achat est la condition de base pour toute alternative progressiste à la situation actuelle. On récupérera la « confiance des consommateurs » en abrogeant la loi de flexibilité de la main- d'œuvre et en assurant la stabilité de l'emploi, sans y attendre les « retombées » des bénéfices obtenus par les entreprises.

Il est manifestement inutile d'attendre l'arrivée de bénéfices créateurs d'emploi qui relanceront par la suite la consommation. Cavallo persiste sur cette voie en introduisant une taxe sur les comptes courants des petits commerçants gérés par les banques, en réduisant les impôts de la tranche supérieure des classes moyennes pour un montant équivalent à 193 000 projets de création d'emploi (planes trabajar) ou en modifiant les normes des impôts pour permettre les remboursements des grandes sociétés tout en maintenant la TVA actuelle particulièrement régressive. Une amélioration immédiate et substantielle du niveau de vie des salariés et des chômeurs est indispensable pour combler la brèche des revenus creusée tout au long de la dernière décennie entre les 10% des couches les plus. riches et les 10 % des secteurs les plus pauvres.

Il n'y aurait pas — nous dit-on — de ressources pour un tel changement de politique ? Si l'on regarde de près les bilans des « gagnants du modèle » on peut voir tout de suite qui a raflé les revenus amputés aux salariés. Quand l'orage de la misère s'abat sur le pays tout entier, quatre Argentins figurent parmi les 538 personnalités les plus riches de la planète (Pérez Companc, Rocca, Noble et Fortabat). C'est pourquoi beaucoup de syndicalistes et de dirigeants populaires s'entêtent à démontrer qu'en éliminant l'évasion fiscale de 20 milliards de dollars par an des grandes sociétés et en restaurant les cotisations patronales, on peut trouver immédiatement ce qu'il faut pour financer les plans d'urgence pour l'emploi et le soutien aux familles.

Mais un tel programme de reconstruction économique ne peut aller de l'avant qu'en éliminant le gaspillage des privatisations et en récupérant le contrôle de l'État sur les entreprises stratégiques. C'est évident que le remède serait pire que le mal si les coûts de cette transformation incombaient aux contribuables et non aux bénéficiaires de la fraude privatrisatrice

Reconstruire la propriété publique des principales compagnies sous contrôle de la population, avec une gestion démocratique, n'est pas nécessaire uniquement pour empêcher des faillites comme celle d'Aerolineas Argentinas, mais aussi pour mettre un terme aux abus tarifaires. On dira que de telles mesures « violent les contrats ». Mais n'a-t-on pas abrogé au cours de la dernière décennie les lois qui protégeaient le droit du travail, les droits sociaux et les retraites ? La seule différence réside dans le fait que pour la première fois « l'insécurité juridique » pourrait toucher ceux qui se sont enrichis en manipulant les lois à leur propre profit. C'est certain qu'une telle décision déclencherait des représailles financières. Mais il ne faut pas oublier que les centrales électriques, les puits de pétrole et le réseau de télécommunications ne sont pas délocalisables vers l'étranger.

De toute façon, la dette demeure le maillon le plus faible de l'économie argentine. Tant que la pression quotidienne des créanciers se poursuivra sur les finances publiques, il n'y aura pas de marge pour des mesures favorables au bien-être populaire C'est pourquoi dans ces circonstances il est plus avantageux de déclarer la suspension de tout paiement de la dette, au lieu d'attendre passivement un moratoire. Cette déclaration souveraine permettrait de réorienter les ressources vers d'autres priorités comme les dépenses sociales et la relance industrielle. On entend souvent que cette mesure isolerait davantage le pays des marchés internationaux. Mais cette marginalisation n'est-elle pas dorénavant un fait accompli, justement à force d'essayer d'honorer un engagement impossible ? On nous prévient que cette mesure peut stimuler la « fuite de capitaux », tandis qu'on oublie que toutes les promesses d'honorer la dette externe n'ont jamais eu pour effet le rapatriement des 100 milliards de dollars déposés à l'étranger. Il vaux mieux être conscient du fait que dans les relations internationales, il n'y a aucune considération particulière envers les « débiteurs qui respectent leurs engagements », mais au contraire, que le mot d'ordre c'est de profiter à fond des gouvernements qui se ridiculisent en se vantant de leur situation de pays dépendant. En outre, une bonne partie des créanciers ne sont pas de fantasmatiques épargnants étrangers mais des conglomérats implantés dans le pays. Il y a de nombreuses modalités tactiques possibles pour affronter la suspension du paiement d'une dette manifestement frauduleuse. La bibliothèque de jurisprudence pour justifier cette mesure est volumineuse, et le seul défi réel est de remplacer les déclarations pompeuses par des actions bien concrètes. Mais il faut garder à l'esprit que toute mesure portant atteinte aux intérêts des créanciers ne sera viable qu'à la condition de faire partie d'un plan de reconstruction économique intégrale. Par exemple, un moratoire détaché du contrôle direct sur le système bancaire et le commerce extérieur conduirait au même chaos que celui créé par Alan Garcia au Pérou en 1985.

Le débat actuel sur les programmes économiques est dominé par les propositions antilibérales, comme solution de rechange du modèle dominant. Dans ces discussions on considère le capitalisme comme une donnée inébranlable de la réalité, en oubliant de dire que ce système entre régulièrement en crise, et provoque d'immenses souffrances pour la plupart des gens. C'est pourquoi il faut considérer une troisième voie, socialiste, qui vise à dépasser la tyrannie marchande par la planification démocratique. Une alternative populaire construite autour de l'amélioration du pouvoir d'achat, de la remise en cause des privatisations et du non-paiement de la dette est le point de départ d'une telle perspective d'émancipation sociale. Comerciante argentino

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